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Expertise collective Inserm : Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif

© Inserm

L’Inserm vient de réaliser une expertise collective dressant un état des lieux du dopage et des pratiques dopantes en milieu sportif. Le rapport, commandé par le ministère chargé des Sports, se fonde sur l’analyse critique de la littérature scientifique internationale de ces dix dernières années (plus de 3 800 articles et documents examinés) par un groupe pluridisciplinaire d’experts couvrant les domaines de l’épidémiologie, la sociologie, la philosophie politique, la psychosociologie, la psychologie, la science de la prévention, la cardiologie, la psychiatrie, la physiologie de l’exercice et la médecine du sport. L’expertise collective de l’Inserm, unique par son ampleur, apporte un éclairage scientifique fondé sur des données probantes, pour améliorer l’élaboration de politiques en matière d’éducation et de prévention et pour identifier les lacunes persistantes dans la recherche dans le domaine du dopage et des pratiques dopantes.

Les questions soulevées par le dopage ne concernent pas seulement le milieu sportif, mais également les États mobilisés autour de la protection de la santé des populations et de la mise en place de dispositifs de prévention et de lutte contre le dopage. Ces questions sont à la fois d’ordre éthique, politique, sanitaire, sociologique et économique. Elles concernent des populations sportives très diverses puisqu’elles touchent les sportifs de haut niveau engagés dans des compétitions de niveau national ou international, soumis aux contrôles antidopage mais aussi des sportifs amateurs, qui peuvent être engagés ou non dans des compétitions[1].

Dans ce contexte, le travail accompli par l’Inserm est une contribution concrète à la résolution de l’Unesco 10CP/14, relative au « renforcement des capacités éducatives et de la recherche universitaire dans la lutte contre le dopage », adoptée en octobre 2025 lors de la 10e Conférence des Parties à la Convention internationale contre le dopage dans le sport.

Dopage et pratiques dopantes : de quoi parle-t-on ?

La notion de « dopage » servant de cadre à l’expertise fait référence à la définition réglementaire de l’Agence mondiale antidopage (AMA), à savoir une ou plusieurs violations des règles antidopage énoncées dans le Code mondial antidopage et notamment l’usage de substances ou méthodes interdites remplissant au moins deux des trois critères d’inclusion suivants : i) la preuve que la substance ou méthode a le potentiel d’améliorer ou améliore effectivement la performance sportive ; ii) la preuve que la substance ou méthode est un risque avéré ou potentiel pour la santé du sportif ; et iii) l’usage de la substance ou méthode est contraire à « l’esprit sportif » tel que décrit dans le Code.

Cependant, pour rendre compte de la diffusion de la consommation de substances dans une grande diversité de populations de sportifs qui ne sont pas ou peu concernés par le Code mondial antidopage, le groupe d’experts a aussi pris en compte une définition du dopage plus large, allant au-delà de la violation d’une règle de ce Code, via le recours à des produits ou méthodes visant à mieux performer et désignées comme « pratiques dopantes ».

I. Des populations, des consommations et des substances très hétérogènes pour des conséquences inégales sur la santé

  1. Une consommation qui reste difficile à mesurer

L’analyse des différentes méthodes utilisées pour estimer la prévalence du dopage et des pratiques dopantes met en évidence l’hétérogénéité des populations concernées dans les études. Selon qu’il s’agit de sujets sportifs de haut niveau, ou bien de la population générale – incluant les sportifs amateurs –, elle tend à confirmer que l’ampleur du phénomène ne peut être résumée par une seule approche et une seule valeur de mesure.

La plupart des études s’intéressent aux données issues des contrôles antidopage réalisés par des laboratoires accrédités par l’AMA qui sont publiées annuellement depuis 2003. Ces données sont le reflet direct de la proportion de tests biologiques dont les résultats sont susceptibles de constituer une infraction au Code mondial antidopage. Prises seules, leur pertinence est discutable, car en plus de ne concerner que des sportifs impliqués dans des compétitions de niveau international, elles incluent aussi les résultats d’analyses « anormaux » relevant d’un usage thérapeutique légitime et ne préjugent pas de la nature volontaire ou non du dopage[2].

Un autre défi pour estimer la prévalence des violations des règles antidopage concerne l’imprécision du dénominateur utilisé, qui est présenté en nombre de prélèvements et non pas d’individus. Or, un sportif peut être contrôlé plusieurs fois sur une période donnée et la probabilité d’être testé varie selon les sports, le niveau de compétition et les pays.

Pour ces raisons, considérer les données issues des résultats de contrôles antidopage dans les compétitions de niveau international comme une estimation pertinente de la prévalence globale du dopage pose un problème méthodologique majeur et exclut les sportifs amateurs.

Dans le sport de haut niveau…

Au cours des 10 dernières années, la prévalence globale du dopage dans les compétitions de haut niveau est estimée, via les résultats des tests biologiques, à moins de 5 %. Selon la méthodologie utilisée (hors tests biologiques) la prévalence pourrait cependant atteindre jusqu’à 30 % dans certains sports. En revanche, les taux de violation des règles antidopage établies par l’AMA apparaissent inférieurs à 1 %, et concernent en premier lieu les sports de force (haltérophilie, lutte, boxe…).

Dans les résultats de tests biologiques susceptibles de constituer une infraction au Code mondial antidopage, les stéroïdes anabolisants constituent la catégorie de substances dopantes la plus communément détectée (de 43 à 45 %), suivie par les stimulants et les diurétiques et agents masquants[3] (de 12 à 16 %).

De rares données sur les pratiques des sportifs en situation de handicap

Le handisport n’est pas épargné par le dopage mais les données sont plus rares que pour les athlètes valides et proviennent essentiellement des résultats des contrôles antidopage. Entre 2013 et 2022, le taux de violations se situait en-dessous de 1 % ; les sports les plus concernés étant le para-athlétisme et l’haltérophilie handisport.

Le handisport est confronté à des formes spécifiques de dopage. Les athlètes en situation de handicap présentent des profils de consommation de médicaments prescrits distincts de ceux des athlètes valides, en raison de leurs problématiques de santé spécifiques. Les études analysées – dont la plupart ont été menées auprès d’athlètes paralympiques – font état d’une utilisation accrue d’analgésiques et d’anti-inflammatoires non stéroïdiens, avec des taux de prévalence avoisinant les 20 %. Elle apparaît encore plus élevée chez les athlètes avec une déficience d’un membre ou en fauteuil roulant.

Le boosting est une pratique spécifique et dangereuse, difficilement détectable et considérée comme du dopage par le Comité international paralympique. Elle est utilisée par des athlètes atteints de lésions de la moelle épinière au niveau cervical ou thoracique pour améliorer leurs performances et concernerait au moins 17 % des paralympiens, selon une enquête datant de 2010. Elle tire parti de l’insensibilité à la douleur de la partie inférieure du corps chez les personnes paraplégiques via des stimuli physiques intenses permettant d’augmenter la pression sanguine et la fréquence cardiaque par une décharge d’adrénaline. Cette pratique peut notamment entraîner des accidents vasculaires cérébraux, des crises cardiaques et des lésions physiques liées aux stimuli.

Enfin, la consommation de compléments alimentaires (principalement des vitamines, des minéraux et des protéines en poudre) pourrait concerner jusqu’à 100 % des athlètes en situation handicap.

… et chez les amateurs

Les études sur la propension au dopage dans le sport amateur sont assez récentes. Il s’agit principalement d’enquêtes avec des questionnaires auto-déclaratifs notamment car les sportifs amateurs, qu’ils pratiquent en compétition ou en loisir, ne sont pas exposés aux contrôles biologiques auxquels se soumettent les athlètes de haut niveau.

Les études sur les pays européens estiment la consommation de substances visant à améliorer les performances chez les amateurs de 2 à 39 % selon les disciplines. Mais les projets FAIR (Forum for Anti-Doping in Recreational Sport), ayant étudié près de 7 300 sportifs amateurs dans 8 pays européens sur plus de 200 disciplines évaluent à seulement 0,4 % le nombre de personnes (exclusivement des hommes) ayant eu recours à des substances illicites. Cependant, plus d’une personne sur dix déclarait consommer des médicaments en vente libre dans le but d’améliorer ses performances sportives et 44 % des répondantes et répondants consommaient des médicaments en lien avec leur pratique sportive hors d’un objectif d’amélioration des performances (par exemple pour la douleur, la récupération, le contrôle du sommeil et de l’humeur ou le cycle menstruel).

  1. Les différentes substances dopantes : quelles consommations, quels effets sur la santé ?

Le dopage sportif peut avoir des effets délétères sur la santé à des degrés variables selon la nature et la combinaison des substances utilisées, la durée d’utilisation et la quantité consommée. La plupart des études ont été menées sur des populations spécifiques (hommes[4], usagers de stéroïdes anabolisants androgènes, pratiquants de sport de force…) ou sont extrapolées à partir de résultats cliniques thérapeutiques ; elles présentent donc de nombreuses limites méthodologiques qui sont à prendre en compte pour interpréter rigoureusement l’impact du dopage sur la santé.

Stéroïdes anabolisants androgènes (SAA), des effets nombreux et bien documentés chez les hommes

Les SAA sont des substances de synthèse proches de la testostérone, utilisées pour accroître la masse et la puissance musculaire.

Les études dans les pays occidentaux évaluent leur consommation chez les 12-30 ans en population générale à 1,6 % avec une consommation en augmentation depuis de 2022 et plus de la moitié des usagers déclarant des symptômes de dépendance. Chez les sportifs fréquentant les salles de sport, les prévalences de consommation de SAA sont en moyenne plus élevées que dans la population générale, variant entre 10 et 35 %.

Les effets sur la santé des SAA sont de loin les plus documentés, mais les études sont principalement réalisées chez des hommes, alors que leurs effets délétères pourraient varier selon le sexe.

De manière générale, la pratique d’une activité sportive soutenue et intense est reconnue comme un facteur protecteur des pathologies cardiovasculaires et de leurs complications, conférant une espérance de vie accrue par rapport à la population générale. À l’inverse, dans certaines pratiques physiques telles que le culturisme, on retrouve des taux élevés de morbidité et mortalité cardiovasculaire. Or, pour des raisons qui lui sont intrinsèques, cette pratique présente une prévalence élevée de consommation de SAA à hautes doses.

L’ensemble des données cliniques étudiées dans l’expertise met en effet en évidence une association claire entre la prise de SAA et de nombreux effets cardiovasculaires délétères. Leurs effets toxiques directs sur le cœur et les vaisseaux sont bien documentés : chez les sportifs en consommant à fortes doses, on retrouve notamment une hypertrophie du ventricule cardiaque gauche altérant le fonctionnement du cœur et une athérosclérose[5] prématurée, cause principale de décès dans cette population. Chez les clients de salle de fitness utilisant des SAA la mortalité et la prévalence de certaines maladies cardiaques seraient ainsi 3 fois plus élevées que dans la population générale, 5 fois plus pour les troubles thromboemboliques. Chez les anciens utilisateurs de SAA le taux de mortalité et de morbidité cardiovasculaire serait, lui, multiplié par 2.

La prise de SAA est rarement isolée : elle fait le plus souvent partie de protocoles complexes, avec plusieurs substances dont le cumul augmente les risques pour la santé. Les événements cardiovasculaires graves voire mortels sont rapportés le plus souvent dans le contexte d’un entraînement intense en musculation, presque toujours en lien avec la prise de doses très au-dessus des normes physiologiques et d’un mélange de plusieurs SAA et d’autres produits non légaux (en arrêt de commercialisation par exemple) ou illicites. Cependant, il reste difficile d’établir formellement une relation causale car, si les cas de mort subite liés au sport sont très rares, la réalisation d’analyses toxicologiques n’est malheureusement pas encore systématique lorsqu’elle se produit, en particulier dans la population sportive jeune.

La réversibilité des altérations cardiovasculaires après l’arrêt de la prise de SAA reste discutée car elle semble liée à la durée d’exposition, à la dose cumulée, à l’ancienneté de l’arrêt, mais aussi à la sensibilité individuelle.

Le système endocrinien et reproducteur est également fortement impacté par la consommation de SAA. Celle-ci provoque en effet un hypogonadisme, c’est-à-dire une synthèse insuffisante des hormones sexuelles[6] entraînant une diminution chronique en testostérone et en œstradiol qui peut persister plusieurs mois voire années après l’arrêt. Sur le plan physiologique, cette altération hormonale cause infertilité, troubles menstruels, acné, alopécie… mais aussi des modifications physiques majeures en fonction du sexe – parfois définitives –, et des malformations fœtales en cas de grossesse.

Certaines substances sont utilisées après (et parfois pendant) la prise de SAA pour lutter contre ces effets indésirables[7]. Les études – menées exclusivement chez les hommes – mettent en évidence des douleurs articulaires, des dérèglements hormonaux additionnels, des atteintes cardio-vasculaires et des troubles visuels pouvant aller jusqu’à la cécité L’expertise souligne donc que les travaux de recherche ne doivent pas porter uniquement sur les SAA, mais également sur l’ensemble des substances utilisées avec eux.

Outre leurs autres effets délétères sur le foie[8], la peau et les muqueuses, les muscles et le squelette (pouvant aller jusqu’à des ruptures tendineuses) et le rein, les SAA sont aussi associés à des risques infectieux, principalement liés à une administration par voie injectable. Le risque d’infections transmissibles par le sang (VIH, VHB, VHC…) rejoint notamment celui des personnes consommant des drogues injectables.

Enfin, la consommation de SAA peut conduire à des complications psychiatriques, addictologiques et neurologiques bien documentées pendant la prise mais également lors du sevrage. Ces symptômes (fatigue, baisse de libido, troubles anxiodépressifs…) peuvent persister de plusieurs mois à plusieurs années après l’arrêt et sont susceptibles de favoriser les rechutes ; la majorité des problèmes de santé publique posés par leur usage étant due à leur risque addictogène. En outre, cet usage est accompagné par une tendance accrue à l’usage et au mésusage d’autres substances psychoactives ou analgésiques. Les médicaments opioïdes sont en particulier prisés à la fois pour leur action analgésique, mais également pour aider à lutter contre les troubles de l’humeur et du sommeil induits par les SAA.

À fortes doses les SAA peuvent générer également des symptômes (hypo)maniaques[9], psychotiques et neurocognitifs. Leur usage non médical a ainsi été associé à un comportement agressif et violent, familièrement appelé « roid rage » chez des hommes ayant peu ou pas d’antécédents de troubles psychiatriques ou de comportement criminel avant l’usage des produits. Plus récemment, cet usage a été associé à une accélération significative des processus de vieillissement du cerveau et de dysfonctionnement cognitif.

Peu de données sont disponibles quant à la prise en charge spécifique d’un trouble psychiatrique ou addictologique survenu dans un contexte de dopage sportif. Afin de pouvoir proposer une approche individualisée, l’expertise recommande que la prise en charge des personnes consommant des SAA inclue une évaluation globale et pluridisciplinaire intégrant une approche somatique, psychologique, psychiatrique et/ou addictologique.

Les femmes : les grandes oubliées des études sur la consommation de SAA

La faible représentation des femmes parmi les consommateurs de SAA, ainsi que la stigmatisation dont elles sont victimes – les femmes bodybuildeuses sont par exemple particulièrement stigmatisées par leurs transformations anatomiques en décalage avec les normes traditionnelles de la féminité – rend difficile leur recrutement dans des études. Alors qu’elles sollicitent plus fréquemment les services de santé que les hommes ou les adolescents, les données les concernant sont rares.

Pourtant, la consommation de SAA progresse chez les femmes avec une évolution des motivations d’usage : l’idéal esthétique supplantant le gain de force physique, y compris parmi les plus jeunes. Certaines études rapportent également des motifs spécifiques de consommation, par exemple dans un contexte de dysphorie de genre[10] ou après une agression sexuelle.

Les modalités de consommation, d’administration et le choix des substances diffèrent aussi de celles du public masculin : les femmes privilégient des doses plus faibles et en moindre association, par voie orale (plus toxique pour le foie) plutôt qu’injectable, et des substances à moindre impact androgénique

Aucune étude publiée n’a investigué de manière approfondie chez les athlètes féminines la réversibilité des effets secondaires à l’arrêt des prises, qu’il s’agisse de l’hypogonadisme, de la fertilité, de la libido, ou encore de l’altération de la qualité de vie.

Les effets délétères des SAA sont majorés chez certaines populations de sportifs récréatifs, les utilisant à doses importantes et prolongées, le plus souvent en automédication et sans suivi médical. L’expertise pointe que ceux-ci ne sont pas soumis aux contrôles antidopage contrairement aux athlètes de haut niveau dont la santé est en quelque sorte « préservée » par ces contrôles et par un suivi médical régulier.

Depuis quelques années, on voit émerger dans le champ du dopage d’autres substances apparentées aux anabolisants, en particulier les récepteurs aux androgènes (SARM), qui ne présentent pas les mêmes effets androgéniques que les SAA. La plupart de ces substances ont été développées comme médicaments, mais non commercialisées en raison d’effets indésirables hépatiques notamment. Les données restent encore limitées pour avoir une idée concrète de leurs effets lorsqu’administrées à forte dose dans un contexte de dopage.

Et en France ?

La responsabilité de la surveillance des conséquences sanitaires de la consommation de substances dopantes est éclatée entre les différentes instances et autorités sanitaires (Anses, ANSM, Mildeca…)[11]. Alors que les stéroïdes anabolisants entrent dans la catégorie des médicaments détournés de leur usage, aucune donnée récente sur leurs effets indésirables en France n’a été identifiée par l’expertise. Le groupe d’expert recommande donc une coordination structurée entre les différentes autorités impliquées pour améliorer la surveillance sanitaire autour de ces substances, avec, par exemple, la mise en place d’un recueil systématique des incidents et des cas liés au dopage pour améliorer le recueil, la remontée et l’exploitation des données à des fins de recherche et de prévention.

Antidouleurs, les sports d’endurance les plus touchés

La gestion de la douleur et l’amélioration de la récupération est un motif d’utilisation de substances fréquemment évoqué. L’usage des antidouleurs[12] est répandu tant chez les sportifs professionnels que chez les amateurs, en particulier dans les sports d’endurance (trail, football…) et de contact. Si la consommation d’antidouleurs les plus communs – paracétamol, anti-inflammatoires non stéroidiens (AINS) comme l’ibuprofène ou le kétoprofène… – dont certains sont accessibles sans ordonnance, ne constitue pas une pratique de dopage telle que la définit l’AMA, certains analgésiques opioïdes (morphine, tramadol, oxycodone…) figurent sur sa Liste des substances interdites.

Les études documentent des prises concomitantes de plusieurs classes de molécules anti-inflammatoires différentes et des posologies supérieures aux recommandations. Chez les jeunes sportifs et dans le football professionnel, les taux dépassent parfois 50 %. Dans les sports d’endurance, la consommation tend à augmenter avec la durée ou la longueur des épreuves : de 3 % pour les semi-marathons à plus de 60 % lors des courses de plus de 100 km, en faisant une des premières substances licites déclarées (plus d’un participant sur cinq dans l’Ultra-Trail du Mont-Blanc).

Les analgésiques opioïdes sont moins fréquemment consommés mais se caractérisent par un mésusage dans le sport amateur (automédication, posologie inadaptée, absence de suivi médical…).

Bien qu’il n’existe que peu de données concernant la survenue d’accidents cardiovasculaires chez les sportifs consommant des antidouleurs, étant donné les effets cardiovasculaires bien connus des AINS, le groupe d’experts estime justifié de sensibiliser et d’informer sur les potentiels effets indésirables graves, en particulier quand ils sont pris en automédication.

Compléments alimentaires (CA), une consommation qui touche tous les sportifs

Les compléments alimentaires contiennent une grande variété de composants tels que des vitamines, des minéraux, des protéines et des acides aminés (β-alanine, glutamine, lactosérum), des substances ergogéniques (créatine, caféine, taurine, nitrates) ou visant la réduction de la masse grasse (choline, L-carnitine), des extraits de plantes… À l’instar des antidouleurs, ils ne sont pas perçus par nombre de sportifs comme des substances visant à l’amélioration les performances.

Que ce soit chez les sportifs de haut niveau ou amateurs les taux de prévalence sont plus élevés chez les hommes, l’usage croît avec l’âge et varie selon le type de sport pratiqué ; les consommations les plus élevées se retrouvent dans les disciplines de force ou d’endurance, la musculation et le football en tête.

Si les vitamines, minéraux et protéines sont les plus consommés, la prévalence d’usage de CA, tous types confondus en milieux sportifs, est estimée à 60 % avec une proportion beaucoup plus élevée chez les sportifs de haut niveau.

Chez les jeunes, l’usage est important même en population générale : jusqu’à 55 % des Américains âgés de 12 à 18 ans consommeraient des protéines. L’usage de la créatine semble notamment être devenu un phénomène précoce et généralisé, tant en population générale que chez les sportifs. En 2021, un Canadien sur deux entre 16 et 30 ans déclaraient ainsi avoir consommé de la créatine dans les 12 derniers mois, avec une prévalence de consommation de protéines de plus de 80 % chez les jeunes hommes. Plus d’une personne sur six déclarait également avoir pratiqué le dry scooping[13] au cours des 12 derniers mois ; une pratique particulièrement présente chez les jeunes hommes pratiquants la musculation, les utilisateurs des réseaux sociaux, et ceux présentant un risque plus élevé de bigorexie[14].

Plusieurs études ont mis en évidence chez les sportifs amateurs, quelques spécificités : l’usage croît avec la fréquence de la pratique ou des entraînements et les raisons varient avec le genre ; gains de force, endurance, meilleures performances et récupération pour les hommes ; amélioration de la santé pour les femmes.

Même si des études rapportent des associations entre la prise passée de CA, ou de protéines et la consommation actuelle de SAA, aussi bien chez les hommes que chez les femmes, il n’y a pas de preuve formelle que la consommation de CA prédise une évolution vers l’usage de SAA.

Focus sur la contamination des compléments alimentaires par des substances illicites

La composition des CA est encadrée par un décret[15], et cette réglementation est supervisée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Les CA destinés aux sportifs font l’objet spécifique de la norme européenne NF EN 17444 qui présente les exigences relatives aux bonnes pratiques de leur développement et de leur fabrication, censées prévenir la présence de substances interdites par l’AMA et améliorer l’information fournie aux consommateurs.

Cependant, les CA n’étant pas des médicaments au sens juridique du terme, ils ne sont pas soumis aux exigences d’une évaluation rigoureuse de leur efficacité et de leur sécurité, ni même de leur qualité de fabrication.

Des inquiétudes persistent donc quant aux risques sanitaires et aux risques de dopage non intentionnel que posent certains produits, notamment ceux qui prétendent favoriser le développement musculaire ou la réduction de la masse grasse et dont une proportion non négligeable, même sur le marché licite, est susceptible d’être adultérée par la présence d’anabolisants ou d’autres substances interdites. Jusqu’à 58 % des échantillons analysés pourraient ainsi être contaminés à des taux susceptibles d’entraîner un contrôle antidopage positif. Selon une étude récente sur des adolescents fréquentant les salles de sport, presque 1 consommateur sur 10 de CA commercialisés comme « produits naturels » visant à augmenter la synthèse protéique ou le développement musculaire pourrait être exposé sans le savoir à des SAA, des SARM ou des inhibiteurs d’aromatase.

II. Comprendre les comportements de dopage

Déterminants psycho-sociaux du dopage : un rôle de l’entourage à ne pas négliger

Parmi les facteurs de risque de dopage, on retrouve les facteurs déjà évoqués (sexe, âge, type de sport, consommation préexistante ou non de CA) ainsi que le nombre d’années dans le sport de compétition, mais également des situations de vulnérabilité qui peuvent être physiques (épuisement, entraînements intensifs, douleurs, blessures…), psychologiques (anxiété, dépression, peur de l’échec, addiction, troubles alimentaires…), relationnelles (dopage organisé, pression de l’entourage, isolement…) ou contextuelles (culture du sport pratiqué, conditions environnementales et climatiques, compétitions, motivation financière …).

A contrario, une adhésion forte aux valeurs sportives, une bonne auto-régulation de émotions et de la pression sociale, une forte estime de soi, une faible tendance à prendre des risques, une capacité à s’auto-motiver ou encore la légitimité perçue de la lutte antidopage sont autant de facteurs protecteurs.

Il existe également un consensus scientifique fort en psychologie sociale sur le rôle préventif ou à l’inverse délétère et incitatif de l’entourage (principalement entraîneurs et parents), sur les attitudes envers le dopage et les intentions de dopage des athlètes.

En sociologie, l’expertise met en évidence 3 principaux déterminants du dopage qui peuvent se chevaucher et se combiner.

  • L’accès à l’information

Les athlètes, entraîneurs et dirigeants des organisations sportives n’ont qu’une connaissance très partielle du Code mondial antidopage. En France en 2022, 70 % des étudiants spécialisés en sport ne connaissaient aucune institution nationale ou internationale en charge de la lutte contre le dopage.

  • Les facteurs incitatifs « directs » 

La mondialisation de la distribution facilite l’accès aux substances dopantes en permettant à n’importe quel consommateur de trouver facilement des produits dopants sur Internet, y compris sur des plateformes légales, avec des délais de livraison très raisonnables et un risque limité d’être pris à défaut par les organisations antidopage.

L’entourage, qu’il soit intime (famille, relations…), d’encadrement (entraîneurs, médecins, préparateurs…), étatique (niveau de corruption et type de régime), ou économique (sponsors), joue un rôle fondamental dans l’incitation au dopage. Ce rôle est pourtant minimisé par une vision centrée sur les valeurs qui a tendance à sur-responsabiliser le sportif.

Le Standard international pour l’éducation du Code mondial antidopage, qui répertorie un ensemble de valeurs fortes mais hétérogènes visant à « soutenir la préservation de l’esprit sportif », est supposé jouer un rôle structurant mais s’adresse à des athlètes et des organisations sportives situés dans des contextes culturels, économiques et politiques très différents et l’interprétation de « l’esprit sportif » varie selon les cultures.

L’acculturation au dopage est aussi indissociable du contexte de la pratique et de la communauté sportive. Par exemple, chez les pratiquants de force athlétique (power-lifting), le dopage fait partie de la culture et cimente les liens entre les pratiquants, alors que les « non-initiés » sont exclus du groupe.

  • Les facteurs incitatifs « indirects »

Les organisations sportives qui jouent pourtant un rôle central dans la mise en place d’un environnement de travail sain sont historiquement très centrées sur la production de performance, et les questions de prévention (dopage, protection des personnes, maltraitances…) sont rarement prioritaires. Charge de travail et exigences trop importantes, temps de repos insuffisants, contrats précaires, difficultés d’entrée et de maintien dans une carrière sportive professionnelle sont donc autant de facteurs de vulnérabilité des athlètes dont les organisations sportives sont indirectement responsables.

Des dommages qui touchent tout l’écosystème sportif mais restent difficiles à évaluer

En raison de l’interdépendance entre les organisations sportives, les audiences, les sponsors et les médias, le dopage représente une menace pour toute l’écologie de la pratique sportive, y compris pour les sportifs « non dopés ».

Il est souvent un processus collectif mais les athlètes sont généralement les seuls à subir ses conséquences, même lorsque des États, des équipes ou des entraîneurs en portent la principale responsabilité. Être sanctionné pour dopage constitue une épreuve difficile pour les athlètes (exclusion brutale, suspension de la carrière professionnelle, perte de revenus…) pour laquelle il n’existe pas de réels dispositifs d’accompagnement et de réinsertion. La stigmatisation est aussi fréquente même lorsque le dopage ne lèse pas les autres sportifs de la discipline. Par exemple, les bodybuilders sont parfois assimilés à des toxicomanes, la valeur de leurs performances est dévalorisée par le public et leurs muscles hyper-développés sont présentés comme une anomalie par rapport aux normes traditionnelles.

Les athlètes « non dopés » ont un rapport ambivalent à l’antidopage, convaincus de sa nécessité mais embarrassés par sa mise en œuvre. Lorsque la prévalence du dopage est élevée dans un sport, ou que l’histoire de ce sport a été marquée par le dopage, comme dans le cyclisme, les sportifs « non dopés » en paient le prix en subissant des dégâts d’image. Outre les problématiques posées par la coexistence avec des athlètes dopés, les procédures antidopage, contraignantes et intrusives affectent leur qualité de vie, mais aussi leur bien-être psychologique. Ils peuvent ainsi se sentir menacés par un système complexe susceptible de sanctionner du dopage non intentionnel (estimé à environ 40 % des cas sanctionnés) ou leur non-dénonciation de co-équipiers ou d’entraîneurs par loyauté.

III. Programmes de prévention et politiques de lutte antidopage

La lutte antidopage commence dans les années 1960 avec la mise en place d’une commission médicale au sein du Comité international olympique (CIO) et l’émergence des premières législations nationales et des premiers contrôles. L’utilisation de la spectrométrie de masse dans les années 1970 sera décisive pour l’analyse des échantillons, tout comme celle de techniques pour repérer la prise d’EPO à partir de la fin des années 1990. En 1999 est créée l’AMA, qui organisera l’activité au moyen de textes normatifs et contraignants. L’Unesco sera impliquée dès 2005 via une Convention internationale.

Le développement de la médecine du sport, conjoint à l’élaboration des politiques antidopage souligne la tension entre des enjeux géopolitiques et une volonté de protéger la santé des sportifs avec la question de savoir qui des États ou du mouvement sportif doit gérer la question du dopage. L’expertise pointe aussi la situation particulière des sportifs amateurs en soulignant la difficulté à attribuer un statut à cette population et à développer une politique qui lui soit adaptée. Elle montre que l’extension des dispositifs antidopage à ces personnes pose question car l’organisation actuelle de l’antidopage mondial se préoccupe surtout de l’équité des épreuves sportive alors que les objectifs de santé devraient être prioritaires.

Combiner les approches de prévention pour réduire les risques chez les jeunes athlètes…

La législation fournit un cadre juridique qui permet la réglementation, le contrôle de l’approvisionnement et la disponibilité des produits pouvant être utilisés à des fins de dopage pour en limiter l’accès, par exemple en mettant en place des contrôles renforcés et des mesures ciblant les pharmacies pour diminuer la délivrance de ces produits.

Plusieurs approches visant à prévenir la prise de produits dopants ont été testées : l’approche dite « informative » est prédominante dans les organisations nationales antidopage et a fait ses preuves pour améliorer les connaissances sur la réglementation, la Liste des substances interdites et les conséquences pour la santé. Les approches dites « éducatives », sont destinées au renforcement des compétences psychosociales[16] et à l’enseignement d’alternatives vertueuses pour améliorer les performances. D’autres programmes ont focalisé leurs actions sur les valeurs éthiques et morales (esprit sportif, responsabilisation, empathie…).

L’ensemble des résultats suggèrent que les approches éducatives seraient plus efficaces que les approches uniquement informatives pour sensibiliser les jeunes athlètes aux risques sanitaires, sociaux, éthiques et moraux du dopage, mais aussi pour renforcer leur capacité à refuser les substances (dopantes ou pas) perçues comme susceptibles d’améliorer les performances.

Selon le groupe d’experts, tous les éléments de connaissances sont ici réunis pour pouvoir élaborer des programmes de prévention pérennes adaptés au contexte français pour les jeunes athlètes, en privilégiant une approche dite « communautaire » ou « par milieu de vie », combinant les approches éducatives et informatives. L’objectif est alors de créer une culture antidopage par le biais des pairs, mais aussi de l’entourage – dont l’intégration à ces programmes conditionnerait leur réussite.

Les effets à long terme de ces différentes approches et de leur combinaison restent à évaluer, en particulier lors des périodes de vulnérabilité des carrières sportives (récupération, blessure…), mais l’expertise recommande surtout de chercher à modifier l’environnement compétitif en vigueur, qui incite les athlètes au dopage en leur demandant d’excéder leurs capacités naturelles à l’effort et à la récupération. Elle propose par exemple de modifier le calendrier sportif, de mettre fin aux contrats précaires et de prioriser la santé des sportifs par rapport aux objectifs de performance.

Enfin, aucun programme n’a montré d’efficacité pour cibler l’insatisfaction corporelle en déconstruisant l’image du corps « idéal », et l’expertise recommande de promouvoir des recherches sur des programmes de prévention aidant les adolescents et jeunes adultes à développer une image corporelle positive.

… et chez les adultes

La question du dopage dans les environnements sportifs des populations adultes, comme les salles de gym et le sport amateur se pose également. Un rapport du Conseil de l’Europe datant de 2024 et recensant les mesures antidopage dans le sport amateur de 49 pays qui ont ratifié la Convention antidopage du Conseil de l’Europe a montré que seulement 37 % d’entre eux ont inclus des mesures antidopage dans les salles de sport, principalement via des mesures éducatives et de sensibilisation et par la législation pour seulement 4 d’entre eux.

Les rares initiatives documentées qui ont adapté les dispositifs de la lutte antidopage au milieu amateur (contrôles antidopage, certification des salles de sport…), ont montré que cette transposition pouvait être contre-productive pour plusieurs raisons : les sportifs amateurs connaissent peu ou pas le Code mondial antidopage et s’exposent donc à du dopage non intentionnel, le statut des drogues récréatives et des substances à visée thérapeutique est encore plus flou que pour les athlètes de haut niveau et enfin, les sanctions sont souvent inadaptées (interdiction de s’inscrire dans un club de sport…).

Pour ces raisons, l’expertise insiste sur la nécessité de ne pas transposer les dispositifs antidopage et les stratégies de prévention élaborées pour les athlètes de haut niveau aux sportifs amateurs sans mener une réflexion auprès des différents acteurs. Elle recommande également de développer une approche de prévention adaptée pour atteindre ces publics jusqu’à présent non ciblés.

Les mesures de prévention ciblée, notamment de réduction des risques et des dommages (RDRD)[17], développées pour faire face aux addictions, sont quasiment absentes des études sur le dopage. Parmi les pistes inspirées du domaine des addictions, l’expertise relève la création en France dès 2001 des Antennes médicales de prévention du dopage (AMPD) dont les missions d’origine comprenaient le soin, le contrôle et la veille sanitaire. Mais pour qu’elles puissent remplir pleinement leur mission, l’expertise recommande de les placer sous une tutelle unique en leur donnant les moyens nécessaires : elles pourraient ainsi jouer pleinement leur rôle dans l’accompagnement des sportifs et la prévention du dopage.

Pour les sportifs amateurs en particulier, l’expertise propose d’exploiter les ressources déjà existantes dans les territoires pour qu’ils soient dirigés vers des services de prises en charge adaptés fournissant un environnement de soin sécurisé et empathique et bénéficiant de l’expertise pluridisciplinaire de professionnels de santé spécialisés dans le mésusage de substances (médecins du sport, addictologues…).

Développer un esprit sportif véritablement éthique pour redéfinir les enjeux de la compétition

La dimension éthique constitue une référence constante pour la lutte antidopage selon l’AMA et le Code mondial antidopage mais sa définition et son application demeurent abstraites en s’appuyant sur une notion « d’esprit sportif » à la fois difficile à définir et considérée comme une valeur cardinale. L’injonction à se comporter de manière éthique est adressée par les instances de lutte antidopage en premier lieu aux athlètes, en second lieu à leur environnement professionnel proche : entraîneurs, agents, équipementiers.

Les sportifs, le plus souvent, reconnaissent une légitimité à la réglementation antidopage en soulignant dans le même temps des problèmes : trop de variabilité dans la lutte contre le dopage d’un pays à l’autre, manque de protection des données, absence de protection de la vie privée, mise à l’écart des athlètes du processus de décision. Les effets éthiques de « l’esprit sportif » sont fortement limités par les conditions d’exercice du sport de haut niveau et de compétition, dominées par l’injonction systématique à la performance dans un paradigme d’innovation scientifique et technologique permanente. Une contradiction essentielle apparaît alors : la santé des sportifs est encore approchée avec une conception naturaliste ou essentialiste, alors que la recherche de la performance conduit à considérer le corps des athlètes comme quelque chose de façonné, de construit, voire comme un lieu d’expérimentation.

Le dopage apparaît dans ce contexte comme une entreprise davantage collective que strictement individuelle. La personne dopée n’est qu’un maillon d’une chaîne aux interactions complexes : y jouent notamment des intérêts privés (marchands et médiatiques) et nationaux. Or, les athlètes impliqués dans des affaires de dopage subissent, au nom des valeurs éthiques déployées par l’AMA un traitement médiatique et public qui s’apparente à des formes de lynchage social, les transformant en véritables boucs-émissaires individuels d’un phénomène avant tout collectif.

L’expertise précise que pour éviter la stigmatisation et la victimisation des athlètes dopés ou accusés de dopage, il est nécessaire de contrer la tendance moralisante qui domine parfois l’esprit antidopage. Cela peut se concrétiser à travers la mise au premier plan de nouvelles modalités pour l’autonomie de ces athlètes en élargissant la responsabilité du dopage à la chaîne des acteurs du sport professionnel, en remettant en question les logiques industrialistes qui le régissent, en reconnaissant l’existence du dilemme qui oppose le dépassement de soi et l’éthique, ou encore en créant des « communautés morales » à partir des récits que les sportifs livrent de leur propre expérience.

Pour conclure, si la lutte antidopage reste un pilier essentiel de la protection de l’équité dans le sport et de la santé des sportifs, les performances sportives, au cœur des enjeux du dopage, sont devenues des symboles d’affirmation identitaire aux multiples dimensions dans une société qui promeut la performance en tant qu’idéal. En conséquence, étudier le dopage suppose de traiter des questions relatives aux choix individuels aussi bien qu’aux enjeux géopolitiques. Comprendre le dopage suppose donc de produire des recherches pluridisciplinaires permettant d’en appréhender les multiples facettes et d’en saisir la complexité.

Dans le cas de la France, l’expertise souligne la nécessité d’améliorer la coordination entre les différents acteurs et de contrôler de façon plus structurée les marchés de distribution illégale. Afin d’améliorer la prise en charge médicosociale des consommateurs, elle recommande d’enrichir les données nationales sur la consommation de substances dopantes, de surveiller les dommages sanitaires qui en résultent et de mettre en place des programmes de prévention ciblés, notamment vers les sportifs amateurs.

 

Les expertes et experts qui ont travaillé sur l’Expertise « Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif »

  • François Carré, Laboratoire Traitement du signal et de l’image (Inserm/Université de Rennes 1) : Cardiologie du sport
  • Louise Carton, Lille Neuroscience & Cognition (Inserm/Université de Lille/CHU de Lille): Pharmacologie médicale, psychiatrie-addictologie, addictovigilance
  • Karine Corrion, Laboratoire Motricité humaine, expertise, sport, santé, Campus STAPS – Sciences du sport, Université Côte d’Azur: Psychologie sociale appliquée au sport et à la santé
  • Maryse Lapeyre-Mestre, Département de médecine, Service de pharmacologie médicale et clinique, Université de Toulouse, Centre d’investigation clinique Toulouse (Inserm/CHU de Toulouse): Pharmacologie clinique, santé publique et épidémiologie
  • Fabien Ohl, Institut des sciences du sport, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne: Sociologie du sport
  • Patrick Ttrabal, Institut des sciences sociales du politique (ISP), UFR STAPS, Université Paris Nanterre, Nanterre, directeur scientifique de la Chaire Unesco Étude du dopage et analyse des politiques antidopage: Sociologie pragmatique
  • Katia Collomp, laboratoire Complexité, innovation, activités motrices et sportives, Pôle STAPS, UFR Sciences et Techniques, Université d’Orléans : Physiologie de l’exercice
  • Aymery Constant, École des hautes études en santé publique, Département des sciences humaines et sociales, Unité Nutrition métabolisme et cancer (Inserm/INRAE/Université de Rennes 1) : Psychologie comportementale appliquée à la prévention
  • Éric Janssen, unité DATA, Observatoire français des drogues et des tendances addictives : Épidémiologie et statistique
  • Guillaume Martinent, chercheur Inserm, Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport, UFR STAPS, Université Claude Bernard Lyon I : Psychologie du sport et de la performance
  • Thierry Ménissier, Institut de philosophie de Grenoble, Université Grenoble Alpes ; Grenoble IAE – INP : Philosophie politique
  • Mathias Poussel, Centre universitaire de médecine du sport et activité physique adaptée, Antenne médicale de prévention du dopage – Grand Est, Service des examens de la fonction respiratoire, CHRU de Nancy Brabois ; UR 3450 Développement, adaptation et handicap, Régulations cardio-respiratoires et de la motricité, Université de Lorraine : Médecine du Sport

 

Les expertises collectives à l’Inserm

Développées par l’Inserm depuis 1993, les expertises collectives constituent une démarche d’évaluation et de synthèse des connaissances scientifiques existantes sur des thèmes de santé publique.

Ces expertises répondent aux demandes d’institutions souhaitant disposer des données récentes issues de la recherche. L’objectif est le partage de connaissances et l’apport d’un éclairage scientifique indépendant sur des questions précises de santé, dans une perspective d’aide à la décision publique dans le champ de la santé des populations.

Le cadrage scientifique, le support bibliographique, la coordination et la valorisation des expertises collectives sont assurés par le pôle Expertises collectives de l’Inserm, rattaché à l’institut thématique Santé publique.

Pour en savoir plus : inserm.fr/expertise-collective  

 

[1] Les sportifs dits « de haut niveau de performance » sont ceux qui, professionnels ou non, participent à des compétitions nationales ou internationales par opposition avec les sportifs qui participent à des compétitions de niveau régional, départemental ou club. Les sportifs professionnels dont le métier principal ou exclusif est la pratique sportive rémunérée sont en général des sportifs de haut niveau. Les sportifs amateurs, eux, peuvent pratiquer la compétition mais hors haut niveau.

[2] À ce sujet, voir l’encadré « Focus sur la contamination aux substances illicites des compléments alimentaires »

[3] Les agents masquants sont des substances susceptibles de masquer l’usage d’autres substances interdites.

[4] Voir à ce sujet l’encadré « Les femmes : les grandes oubliées des études sur la consommation de SAA » 

[5] L’athérosclérose se caractérise par le dépôt sur la paroi des artères d’une plaque dite d’« athérome », essentiellement composée de lipides. À terme, ces plaques peuvent entraîner la lésion de la paroi artérielle, obstruer le vaisseau ou se rompre, avec des conséquences souvent graves.

[6] L’hypogonadisme est causé par une perturbation de l’axe hypothalamo-hypophysaire qui est mis au repos de façon forcée : la sécrétion de l’hormone de libération des gonadotrophines hypophysaires (GnRH) par l’hypothalamus est inhibée, entraînant une diminution de la sécrétion de deux autres hormones qu’elle contrôle : les gonadotrophines hypophysaires, à savoir l’hormone lutéinisante (LH), et l’hormone de stimulation folliculaire (FSH). La FSH et la LH sont toutes deux impliquées de façon majeure dans le cycle menstruel. La LH a également un rôle de stimulation de la production de testostérone par les testicules, qui elle-même agit au niveau de l’hypothalamus pour réguler la production de LH.

[7]Parmi ces substances : la gonadotrophine chorionique humaine (hCG), les inhibiteurs d’aromatases, les modulateurs sélectifs des récepteurs aux œstrogènes (SERM), et les inhibiteurs de la phosphodiestérase 5

[8]Les données concernant les potentiels effets cancérigènes des SAA sont très limitées, mais leur toxicité reconnue pour le foie pourrait être à l’origine d’un risque accru de tumeurs hépatiques (adénomes et carcinomes) chez les bodybuilders masculins.

[9] L’hypomanie se caractérise par un trouble de l’humeur se manifestant notamment par une énergie excessive associée à de l’irritabilité, de l’excitation, une extraversion et des troubles de la pensée et du comportement en découlant (hypersexualité, mégalomanie, agitation, conversations décousues, conduites à risque, absence d’envie de dormir…). Elle peut être associée à un trouble psychiatrique (accès maniaques des troubles bipolaires, troubles de l’attention…) ou causée par la prise de drogues ou de médicaments.

[10] La dysphorie de genre correspond à une inadéquation entre le genre auquel s’identifie la personne et celui qui lui a été assigné à la naissance.

[11]Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail ; ANSM : Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé ; Mildeca : Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives, placée sous l’autorité du Premier ministre

[12] Il convient ici de différencier les antalgiques, qui visent à diminuer la sensation de douleur (par exemple les anti-inflammatoires non stéroïdiens), des analgésiques, qui réduisent ou suppriment la sensibilité à la douleur (opioïdes morphiniques principalement).

[13] Le dry scooping consiste à ingérer avant entraînement des compléments en poudre (à forte teneur en caféine) non diluée

[14]La bigorexie (ou dysmorphie musculaire, ou anorexie inversée) est un trouble de la santé mentale majoritairement masculin. La personne qui en souffre se perçoit comme trop maigre même lorsque sa musculature est importante et développe une obsession de contrôle rigide du corps par l’activité physique et l’alimentation, accompagnée d’une faible estime de soi, de culpabilité et de dépression.

[15] https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000638341

[16] Les compétences psychosociales sont par exemple la résilience, la gestion du stress, la prise de décision éthique, la résistance à la pression sociale…

[17] L’approche de réduction des risques et des dommages (RDRD) consiste à reconnaître la réalité de l’usage de substances dopantes, malgré leur interdiction et leur toxicité, et à offrir aux usagers des informations et des services pour en limiter les conséquences néfastes. Cette démarche vise à préserver leur santé et, in fine, à favoriser une démarche d’abstinence.

Réduire son usage des cosmétiques permet de diminuer rapidement l’exposition à certains polluants chimiques et perturbateurs endocriniens comme le bisphénol A

Les scientifiques ont notamment observé une baisse de près de 40 % de la concentration urinaire de bisphénol A (BPA), une substance classée comme « très préoccupante », perturbateur endocrinien avéré et reprotoxique présumé par les autorités sanitaires. © Adobe Stock

Utiliser moins de produits cosmétiques et de soin peut réduire rapidement l’exposition à plusieurs substances chimiques incluant des perturbateurs endocriniens avérés ou suspectés, selon une étude publiée le 7 avril dans Environment International par des chercheurs de l’Inserm, de l’Université Grenoble Alpes (UGA) et du CNRS, au sein de l’Institut pour l’avancée des biosciences et soutenue par la Commission européenne. Menée auprès d’une centaine d’étudiantes, elle montre que diminuer le nombre de produits cosmétiques et de soin utilisés et recourir à des alternatives exemptes de plusieurs composés suspectés d’être d’avoir des effets néfastes sur la santé (dont le méthylparabène et certains phtalates) s’accompagne d’une baisse des concentrations urinaires de ces substances en seulement cinq jours. Une diminution de la concentration du bisphénol A est également observée. Cette substance, classée par l’Union européenne comme « très préoccupante », est un perturbateur endocrinien avéré et reprotoxique présumé, désormais interdit dans les cosmétiques. Pour la première fois dans ce type d’étude, les chercheurs ont réalisé une évaluation d’impact en santé, visant à estimer les bénéfices potentiels, sanitaires et économiques, d’un tel changement de routine cosmétique à l’échelle de la population.

Les substances cancérigènes et reprotoxiques sont interdites dans les cosmétiques en Europe, mais de nombreuses substances présentes dans les produits d’hygiène et les cosmétiques, telles que certains phénols, les phtalates, et le méthylparabène ont des effets délétères pour la santé sont suspectés d’effets délétères sur la santé, et notamment des effets de perturbation endocrinienne. Elles pourraient interférer avec le système hormonal et, par ce biais, être associées à des effets potentiels sur la fertilité et le développement de l’enfant, en particulier en cas d’exposition pendant la grossesse.

Afin d’évaluer dans quelle mesure l’usage de produits cosmétiques et d’hygiène influence l’exposition à ces composés, des scientifiques de l’Inserm, de l’Université Grenoble Alpes et du CNRS (Institut pour l’avancée des biosciences) ont mené une étude[1] auprès d’une centaine d’étudiantes grenobloises âgées de 18 à 30 ans. Pendant cinq jours, elles ont réduit le nombre de produits cosmétiques utilisés et, pour les produits d’hygiène tels que le savon ou le dentifrice, ont remplacé leurs produits habituels par des alternatives fournies par l’équipe de recherche et exemptes de phénols synthétiques, parabènes, de phtalates et d’éthers de glycol.

La comparaison des dosages urinaires réalisée avant et après ces cinq jours de restriction d’usage des cosmétiques montre une baisse significative des biomarqueurs d’exposition à ces substances : près d’un quart en moins (-22 %), pour le phtalate de monoéthyle (MEP), issu de composés utilisés notamment pour fixer les parfums, -30 % pour le méthylparabène[2], un conservateur et possible perturbateur endocrinien, selon les autorités européennes. Le propylparabène[3], autre possible perturbateur endocrinien selon la même source, a par ailleurs été moins fréquemment détecté à l’issue de l’intervention.

« Ce qui est intéressant, c’est la rapidité avec laquelle on observe ces diminutions, en seulement cinq jours. C’était attendu, du fait de l’élimination rapide de ces substances par nos organismes. C’est encourageant, notamment car ces substances sont suspectées d’avoir des effets sur la reproduction, le système hormonal et le développement », explique Nicolas Jovanovic, doctorant à l’Université Grenoble Alpes et premier auteur de l’étude.

Les scientifiques ont également observé une baisse de 39 % de la concentration urinaire de bisphénol A (BPA), une substance classée comme « très préoccupante » (SVHC, pour Substance of Very High Concern), perturbateur endocrinien avéré et reprotoxique présumé par les autorités sanitaires, c’est-à-dire identifiée comme capable d’interférer avec le système hormonal et d’avoir des effets sur la reproduction et le développement de l’enfant, et pouvant être présente dans certains contenants de produits cosmétiques et d’hygiène.

« Le bisphénol A n’est plus autorisé en France depuis 2005 comme ingrédient dans les produits de soin et cosmétiques en raison de son caractère reprotoxique. Sa présence pourrait être liée à des contaminations survenues au cours du processus de fabrication ou via les matériaux d’emballage. S’il est fortement restreint dans les matériaux en contact avec les aliments en Europe, ce n’est pas le cas des matériaux utilisés pour les contenants de produits de soin, cosmétiques et d’hygiène », précise Claire Philippat, chercheuse Inserm et dernière autrice de l’étude.

Pour la première fois dans ce type d’étude, les chercheurs ont réalisé une évaluation d’impact en santé, visant à estimer les bénéfices potentiels, sanitaires et économiques, d’un tel changement de routine cosmétique à l’échelle de la population.

« En se concentrant sur le bisphénol A, nous avons estimé que ce changement de routine cosmétique pourrait prévenir environ 4 % des cas d’asthme chez les enfants exposés in utero. Ces bénéfices pour la santé s’accompagneraient également de bénéfices économiques, avec une économie potentielle allant jusqu’à 9,7 millions d’euros par an en coûts de traitement et d’hospitalisation. Il s’agit de projections hypothétiques, mais ces résultats soulignent les enjeux majeurs de santé publique liés à une réduction de l’exposition à ces composés », complète Remy Slama, directeur de recherche à l’Inserm.

« Nos résultats montrent que les produits cosmétiques contribuent à l’exposition à des substances associées à des risques pour la santé, et que cette exposition peut être réduite en utilisant moins de produits et en optant pour des produits d’hygiène et des cosmétiques dont ces substances sont absentes », souligne Claire Philippat.

Au-delà des seuls efforts individuels, les auteurs soulignent également que des mesures réglementaires sur la composition des produits et de leurs emballages seraient plus susceptibles de réduire durablement l’exposition de l’ensemble de la population.

« En l’absence de logo obligatoire indiquant la présence de substances dangereuses dans les cosmétiques, il est très difficile pour chacun d’interpréter leurs emballages et d’éviter ceux contenant des substances préoccupantes », indique Remy Slama.

« Ces résultats soulignent l’importance de la réglementation des substances chimiques dans les produits de consommation courante pour protéger la santé de la population », conclut Claire Philippat.

[1] Cette étude a été financée par Horizon Europe 2020 (N° 874583 ATHLETE Project)

[2] https://edlists.org/search?search_api_fulltext=m%C3%A9thylparab%C3%A8n

[3] https://edlists.org/substance/propyl-4-hydroxybenzoate-propylparaben

Premiers résultats de l’enquête CSF-2023 dans les Outre-Mer : focus sur la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion

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Le volet Outre-mer de la 3e édition de l’enquête Contexte des sexualités en France (CSF-2023) décrit les pratiques et comportements en matière de sexualité et de santé sexuelle en Guyane, Guadeloupe, Martinique et à La Réunion. Réalisé entre mai 2023 et janvier 2024 à l’initiative de l’Inserm et de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes, il repose sur un échantillon représentatif de 10 259 personnes âgées de 15 à 89 ans, interrogées par téléphone et internet.

Ces premiers résultats évoquent des changements qui semblent redéfinir les contours des sexualités, notamment chez les jeunes générations, dans les quatre départements où l’enquête a été réalisée : la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion.

Malgré des tendances communes, chaque territoire présente néanmoins des situations différentes : des analyses thématiques approfondies à venir, tenant compte des déterminants sociaux propres à chaque territoire, permettront de mieux identifier les besoins et d’orienter de façon ciblée les politiques de prévention en santé sexuelle.

La recherche CSF-2023 dans les Outre-mer

Contexte des sexualités en France 2023 est un travail de recherche qui a pour objectif d’analyser les pratiques sexuelles et préventives de la population générale en France âgée de 15 à 89 ans, en lien avec les changements sociétaux et les politiques publiques qui ont marqué la dernière décennie.

La production de connaissances sur la sexualité constitue un enjeu central pour la santé publique, car elle permet de fonder les politiques de prévention et de promotion de la santé sexuelle sur des données scientifiques actualisées. Le volet Outre-mer vise à produire des indicateurs permettant d’évaluer la stratégie nationale de santé sexuelle à l’horizon 2030, en tenant compte des différences de chaque territoire étudié.

Cette enquête constitue une avancée majeure dans la production de données robustes et contextualisées, trop souvent lacunaires en général et dans les territoires ultramarins. Elle permet de documenter avec précision les comportements et les normes en matière de sexualités et de prévention, leurs déterminants sociaux ainsi que les inégalités persistantes en matière d’accès à la prévention, au dépistage et aux soins.

Yazdan Yazdanpanah, directeur de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (ANRS MIE)

L’équipe de recherche

CSF-2023 a été menée à l’initiative de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes, une agence autonome de l’Inserm ayant pour mission l’animation, l’évaluation, la coordination et le financement de la recherche publique sur le VIH/sida, les hépatites virales, les infections sexuellement transmissibles, la tuberculose et les maladies infectieuses émergentes et ré-émergentes.

L’équipe de recherche associe des chercheuses et des chercheurs en sociologie, démographie, épidémiologie, santé publique et économie de l’Inserm, de l’Ined, du CNRS, de Santé publique France, de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, de l’Université de Strasbourg, de l’Observatoire régional de la santé de La Réunion et du CHU de Guyane.

Il s’agit de la 4e recherche portant sur ce sujet en France hexagonale. Pour la première fois, quatre départements ultramarins (Guyane, Guadeloupe, Martinique et La Réunion) ont été intégrés à l’enquête dès sa conception.

La méthodologie

Ce volet Outre-mer a été réalisée selon la même méthodologie que dans l’Hexagone, par téléphone et internet, de mai 2023 à janvier 2024. Le dispositif a associé un questionnaire, conduit par téléphone par un institut de sondage, auprès d’un échantillon de personnes de 15 à 89 ans dont les numéros de téléphone ont été tirés au sort, suivi d’un auto-questionnaire rempli en ligne pour les répondants majeurs.

Les comparaisons de ces indicateurs entre les différents DROM ou avec l’Hexagone ne doivent se lire qu’en tenant compte de la pluralité des contextes dans lesquels les sexualités se vivent. Ces résultats seront enrichis par des travaux ultérieurs prenant en compte ces différences de contexte.

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Petit poids de naissance : l’impact de l’exposition à la chaleur serait renforcé par les facteurs environnementaux et socio-économiques

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En raison des dérèglements climatiques, la population mondiale est exposée à des températures de plus en plus élevées et à des vagues de chaleur de plus en plus extrêmes. Or, au cours de la grossesse, l’exposition à la chaleur peut être nocive pour la santé des femmes enceintes et des enfants à naître. Des scientifiques de l’Inserm, de l’Université de Grenoble Alpes, en collaboration avec Santé publique France, ont étudié, sur près de 21 000 femmes enceintes, l’impact de la chaleur, couplé à celui de la pollution de l’air, de la proximité d’espaces verts et de facteurs socio-économiques, sur le poids de naissance en France. Leurs résultats, parus dans Environmental Science & Technology, soulignent comment l’exposition à la chaleur en début de grossesse, modulée par ces autres facteurs, pourrait avoir un impact significatif sur le poids des nouveau-nés en favorisant les petits poids de naissance.

Les études scientifiques sont de plus en plus nombreuses à suggérer que des températures élevées pourraient augmenter les risques périnataux tels qu’un faible poids de naissance (inférieur à 2,5 kg), une naissance prématurée (avant 37 semaines d’aménorrhée), voire une mortalité néonatale. En 2020, environ 15 % des nouveau-nés dans le monde présentaient un petit poids à la naissance.

Les études se sont jusqu’à présent concentrées sur l’étude de l’effet d’un seul facteur environnemental (température, pollution, …) sur le poids de l’enfant à la naissance. Ainsi, l’effet de la chaleur n’avait été étudié que seul et sans prendre en compte le rôle de la pollution atmosphérique, de la présence d’espaces verts ou encore des facteurs de stress sociaux (position sociale individuelle et contexte socioéconomique de résidence).

Une équipe de recherche menée par Johanna Lepeule, directrice de recherche Inserm, au sein de l’Institut pour l’Avancée des Biosciences (Inserm/CNRS/Université Grenoble Alpes), et Mathilde Pascal, chargée de projet à Santé publique France, s’est intéressée à l’identification de périodes précises de la croissance fœtale durant lesquelles l’exposition maternelle à la chaleur pourrait avoir un effet significatif sur le futur poids de naissance de l’enfant. L’étude visait également à explorer comment la pollution atmosphérique (particules fines PM2.5, dioxyde d’azote et ozone), la densité de végétation et les facteurs de stress sociaux pourraient eux-mêmes moduler les effets de la chaleur sur le poids de naissance.

En s’appuyant sur les données de quatre cohortes mères-enfants françaises pilotées ou co-pilotées par l’Inserm[1], les chercheuses et chercheurs ont étudié l’exposition à ces facteurs de 21 000 participantes enceintes, recrutées entre 2002 et 2017 et suivies tout au long de leur grossesse, et son impact sur le poids de naissance des bébés.

Les résultats mettent en évidence des périodes critiques de la grossesse durant lesquelles l’exposition à une chaleur modérée, sévère ou extrême présentait un effet significatif sur le poids de naissance des enfants. Ainsi, l’exposition à la chaleur pendant les deux premiers trimestres de la grossesse apparaissait significativement associée à un poids de naissance réduit de -40 à -200 g. A contrario, l’exposition à la chaleur vers la fin de la grossesse (semaines 32 à 35) apparaissait, elle, associée à une augmentation d’environ 60 g du poids de naissance.

Nos résultats viennent appuyer les études existantes montrant un rôle potentiel de l’exposition à la chaleur dans la survenue de faibles poids de naissance. Étudier ces liens entre chaleur et poids de naissance est particulièrement important dans le contexte actuel de dérèglement climatique, car les études montrent qu’un faible poids de naissance est un facteur de risque de complications, voire de mortalité chez le nouveau-né, mais également de survenue de pathologies tout au long de la vie comme le diabète ou l’hypertension.

Lucie Adélaïde, épidémiologiste à l’Inserm et co-première autrice de ces travaux.

Enfin, lorsque l’exposition à la pollution, la présence de végétation et les facteurs de stress sociaux étaient pris en compte, l’étude montre que ces facteurs moduleraient l’impact de l’exposition à la chaleur sur le poids de naissance. Les résultats suggèrent ainsi que ces effets pourraient être plus marqués chez les femmes vivant dans des zones avec peu d’espaces verts et/ou soumises à un stress social accru.

C’est la première fois qu’une étude prend en compte le rôle de ces différents facteurs dans les effets de la chaleur sur le poids de naissance. Nos résultats soulignent l’importance de mettre en place des mesures ciblées pour protéger les femmes enceintes et l’enfant à naître dès le début de grossesse, notamment par la végétalisation des environnements de vie qui permettent de réduire l’exposition à la chaleur.

Maximilien Génard-Walton, chercheur post-doctorant à l’Inserm et co-premier auteur de la publication.

[1] Les cohortes Pélagie, pilotée par l’Inserm ; Eden, pilotée par l’Inserm, le CHU de Poitiers et le CHU de Nancy ; Sepages, pilotée par l’Inserm et le CHU Grenoble Alpes et Elfe, pilotée par l’Inserm et l’Institut national d’études démographiques (Ined).

À Paris, les arbres atténuent la mortalité liée aux fortes chaleurs

Le parc des Buttes-Chaumont, dans le 19ᵉ arrondissement de Paris. © Adobe Stock

À Paris, les arrondissements les plus végétalisés présentent un risque plus faible de décès lors des périodes de forte chaleur, tandis que les zones très minéralisées, avec peu d’espaces verts et un fort potentiel d’îlot de chaleur urbain, sont les plus exposées. C’est le constat d’une étude internationale menée par l’Inserm, le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal) et la London School of Hygiene & Tropical Medicine, publiée le 27 janvier dans la revue npj Urban Sustainability, sur la base de données recueillies pendant près de dix ans, de 2008 à 2017. Les scientifiques soulignent l’importance de développer la végétation en ville et de mieux répartir les espaces verts entre les quartiers pour protéger la santé des Parisiennes et des Parisiens face au réchauffement climatique.

À cause de l’effet d’îlot de chaleur urbain, Paris est particulièrement vulnérable aux vagues de chaleur, dont l’intensification est attendue en lien avec le dérèglement climatique causé par les activités humaines. La capitale figurerait même parmi les villes européennes où le risque de surmortalité liée à la chaleur est le plus élevé : lorsque la température est supérieure à la normale, la mortalité est multipliée par 1,6 chez les personnes de plus de 85 ans, selon une étude publiée dans The Lancet en 2023[1].

Afin de mieux comprendre les facteurs de risque et d’identifier des solutions pour rendre la ville plus résiliente, une équipe de recherche a compilé, arrondissement par arrondissement, les données de surmortalité liées à la chaleur, en les croisant avec les caractéristiques du bâti et de l’environnement urbain (végétation, îlots de chaleur) ainsi qu’avec des indicateurs socio-économiques. L’étude, publiée le 27 janvier dans la revue npj Urban Sustainability, s’appuie sur des données recueillies pendant près de dix ans, de 2008 à 2017.

Un premier constat, déjà bien documenté par la littérature scientifique[2], se confirme : les espaces verts exercent un effet protecteur face à la surmortalité liée à la chaleur. La présence d’arbres, de parcs, de jardins ou de toitures végétalisées est en effet associée à des températures plus basses dans la capitale

Mais tous les espaces verts n’offrent pas la même protection. Les scientifiques soulignent que les arbres sont nettement plus efficaces que les pelouses pour atténuer le risque de décès lors des épisodes de forte chaleur, grâce à l’ombre qu’ils offrent et à l’évapotranspiration.

De plus, les scientifiques ont observé que l’effet rafraîchissant de la végétation n’explique qu’en partie son effet protecteur sur la santé des Parisiennes et des Parisiens : « Bien que les mécanismes exacts demandent encore à être explorés, des facteurs clés comme la réduction de la pollution et l’amélioration de la santé physique et mentale pourraient jouer un rôle déterminant », explique Hicham Achebak, chercheur à l’Inserm et premier auteur de l’étude.

Relation géographique entre le taux de végétation et le potentiel de développement d’un îlot de chaleur urbain (ICU) diurne à Paris.

Surtout, l’étude révèle de fortes inégalités au sein de la capitale. Plus que le niveau socio-économique des habitants, ce sont l’âge et les caractéristiques des bâtiments (ceux construits avant les années 1970 étant moins bien isolés), ainsi que la présence d’espaces verts, qui varie entre 1,4 % dans le 2e arrondissement à 20,4 % dans le 13e, qui déterminent le risque d’enregistrer davantage de décès en période de forte chaleur.

Les arrondissements les plus végétalisés sont ceux où le risque de décès lié à la chaleur est le plus faible. À l’inverse, les zones les plus minéralisées, pauvres en espaces verts, présentent une vulnérabilité accrue. « Cette réalité statistique met en lumière une fracture nette entre le centre de la capitale, davantage soumis à l’effet d’îlot de chaleur urbain, et les arrondissements périphériques, mieux protégés par leurs espaces verts », souligne le chercheur.

L’étude met également en évidence un résultat contre-intuitif : « Contrairement aux idées reçues, les arrondissements les plus aisés de Paris, sont, en moyenne, plus vulnérables à une surmortalité liée aux fortes chaleurs. Ce phénomène s’explique par une faible présence d’espaces verts, combinée à un bâti ancien dense et minéral dans ces quartiers », explique Hicham Achebak,

Grâce à des modélisations, les scientifiques ont ensuite tenté d’évaluer combien de décès pourraient être évités en continuant à développer les espaces verts dans la capitale.

« Les arrondissements les plus verts de Paris comptent aujourd’hui environ un cinquième d’espaces végétalisés. Selon nos calculs, si tous les arrondissements atteignaient ce niveau, la mortalité liée à la chaleur pourrait diminuer d’environ un tiers, que ce soit lors de périodes de chaleur modérée (températures supérieures à 22 °C) ou lors des canicules les plus intenses (au‑delà de 25 °C), explique Grégoire Rey, ancien directeur du Centre d’épidémiologie des causes de décès (CépiDc) de l’Inserm, et dernier auteur de l’étude. Ces estimations reposent sur une modélisation et doivent être interprété avec prudence, mais ils traduisent le rôle protecteur primordial de la végétation que nous observons. »

Au-delà des efforts pour végétaliser la capitale, plusieurs leviers complémentaires sont identifiés par les scientifiques pour adapter Paris aux fortes chaleurs : le recours à des matériaux réfléchissants pour les toitures et les chaussées, l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments afin de limiter les rejets de chaleur (notamment liés à la climatisation) et la réduction du trafic automobile, qui permettrait de diminuer à la fois la chaleur résiduelle et la pollution atmosphérique.

« Ces résultats soulignent l’importance de développer la végétation en ville et de mieux répartir les espaces verts entre les quartiers. Renforcer la place de la nature en milieu urbain apparaît ainsi comme un levier majeur pour protéger la santé des Parisiennes et des Parisiens face au réchauffement climatique », conclue Hicham Achebak.

[1] Masselot, P., Mistry, M., Vanoli, J., Schneider, R., Iungman, T., Garcia‑Leon, D., et al. (2023). Excess mortality attributed to heat and cold: A health impact assessment study in 854 cities in Europe. The Lancet Planetary Health, 7(4), e172–e178. https://doi.org/10.1016/S2542-5196(23)00023-2

[2] Hartig T, Mitchell R, de Vries S, Frumkin H. Nature and health. Annu Rev Public Health. 2014;35:207-28. doi: 10.1146/annurev-publhealth-032013-182443. Epub 2014 Jan 2. PMID: 24387090.

Suivi des maladies chroniques : un patient sur deux serait ouvert à la téléconsultation

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Les équipes de médecine interne de l’hôpital européen Georges-Pompidou AP-HP, du centre d’épidémiologie clinique de l’hôpital Hôtel-Dieu AP-HP, de l’Université Paris Cité, de l’université Sorbonne Paris-Nord, de l’Inserm, et INRAE (CRESS), en collaboration avec la cohorte ComPaRe et sous la coordination de la Dre Tiphaine Lenfant et du Pr Viet-Thi Tran, ont évalué l’accès, l’utilisation et les préférences du soin à distance dans le suivi des maladies chroniques. Les résultats montrent qu’une part importante de patients se déclare prête à recourir au soin à distance pour une partie de leur prise en charge. L’étude REACTIVE a fait l’objet d’une publication parue le 10 février 2026 dans la revue JAMA Network Open.

L’augmentation de la prévalence des maladies chroniques et le manque de professionnels de santé pèsent sur le système de santé. Dans ce contexte, le développement et l’optimisation du soin à distance pourraient contribuer à améliorer la continuité du suivi des patients et à gagner ainsi du temps pour les professionnels de santé, sur les consultations en présentiel.

L’étude REACTIVE, promue par l’AP-HP, visait à explorer les nouvelles modalités d’interaction entre les patients et leurs médecins, qu’il s’agisse de consultations par vidéo, par téléphone ou d’échanges via des messageries électroniques. Réalisée auprès de 2 000 adultes vivant en France et atteints d’au moins une maladie chronique, l’enquête a révélé que 47 % des patients ne disposent actuellement d’aucune possibilité de soin à distance avec leur médecin habituel.

Les préférences des patients varient fortement selon la situation clinique. Le présentiel reste privilégié en cas de symptômes nouveaux ou d’aggravation de l’état de santé. En revanche, un patient sur deux se dit prêt à consulter à distance un autre médecin que le sien lorsque les délais pour obtenir un rendez-vous avec son médecin habituel sont trop longs, notamment pour un renouvellement d’ordonnance ou l’analyse de résultats d’examens. Ces résultats mettent en évidence la nécessité pour les patients de devoir choisir fréquemment entre la continuité des soins et la rapidité d’accès à un professionnel de santé.

L’étude souligne également que le soin à distance demeure insuffisamment proposé et intégré dans l’organisation actuelle des soins. Les auteurs de l’étude plaident ainsi pour le développement de modèles de prise en charge « hybrides », associant consultations en présentiel et à distance, et adaptés aux besoins cliniques, aux préférences des patients et à leur niveau de maîtrise des outils numériques.

Enfin, ces travaux apportent des éléments utiles à la réflexion sur les politiques publiques d’organisation du suivi des maladies chroniques. Ils soulignent la nécessité de concevoir de nouvelles plateformes, en adéquation avec les organisations de soins existantes et les modes de vie des patients. Cette démarche est actuellement en phase de prototypage dans le cadre du projet @Hôtel-Dieu, soutenu par l’État dans le cadre de la stratégie d’accélération de la santé numérique de France 2030.

Expertise collective ciblée Inserm : cocaïne

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L’Inserm vient de réaliser une expertise collective ciblée dressant un état des lieux actualisé et contextualisé des usages de cocaïne en France. Le rapport, commandé par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et le ministère de la Santé se fonde sur l’analyse de la littérature scientifique internationale (plus de 2 600 références examinées) par un groupe pluridisciplinaire d’experts couvrant les domaines de l’épidémiologie, de la sociologie, de l’économie, de l’addictologie, de la prévention, de la réduction des risques et des dommages, et des trafics. L’expertise analyse les conséquences sanitaires et sociales actuelles de la consommation de cocaïne sous ses différentes formes en France. Elle identifie les stratégies et les actions les plus efficaces, ou les plus prometteuses en matière de prévention, de réduction des risques et des dommages, de prise en charge sanitaire et médico-sociale des personnes qui consomment et/ou souffrent de troubles de l’usage, ainsi que de politiques publiques de santé.

La cocaïne ou chlorhydrate de cocaïne, alcaloïde extrait de la feuille de coca, est un produit psychoactif de la classe des stimulants du système nerveux central, se présentant sous forme de poudre blanche, forme sous laquelle elle est principalement consommée par voie nasale (en « sniff »). L’ajout d’une base (ammoniac ou bicarbonate de soude) à sa forme poudre permet de la cristalliser sous forme de petits cailloux et de la rendre fumable avec une pipe : on parle alors de cocaïne basée, aussi appelée « crack » et/ou « free base »[1]. Elle se consomme également par injection dans une forme ou dans l’autre : selon les données 2022 du réseau français d’addictovigilance, la cocaïne est la première substance psychoactive injectée en France, principalement sous forme poudre.

Mode d’action et effets psychotropes de la cocaïne

La cocaïne agit sur le cerveau en bloquant la recapture de certains neurotransmetteurs, des molécules sécrétées par les neurones, qui permettent la transmission d’information vers les neurones adjacents. C’est-à-dire qu’elle empêche les neurones de recapturer eux-mêmes les neurotransmetteurs qu’ils ont libérés et qui finissent par s’accumuler. Or, dans le cas de la cocaïne, les neurotransmetteurs concernés sont la dopamine, la sérotonine et la noradrénaline, des neurotransmetteurs liés au bien-être, au plaisir et à la motivation. Par conséquent, la cocaïne provoque une désinhibition induisant des sensations de toute-puissance, une hypervigilance et une hyperactivité. Parmi les effets recherchés : une exacerbation des émotions, de l’excitation et un sentiment d’euphorie.

Les troubles de l’usage associés à la consommation de cocaïne incluent craving[2], développement d’une tolérance au produit, symptômes de sevrage, consommation incontrôlée en fréquence et/ou dosage, usages dans des situations physiquement dangereuses pour soi ou les autres… Ils sont majorés pour le crack en raison de sa rapidité d’action.

I. Un état des lieux de la consommation de la cocaïne en France : qui consomme et comment ?

Une consommation en hausse en France et dans le monde

Si le cannabis reste la substance la plus consommée dans le monde, la cocaïne effectue une percée avec une estimation à 22 millions de personnes qui consomment en 2021, ce qui s’explique notamment par la baisse des prix et l’augmentation de la pureté de la cocaïne. Cette augmentation est particulièrement notable en Europe, devenue un marché comparable au continent américain. La France occupe ainsi la sixième place en Europe avec l’Espagne en matière d’usage dans la population des 15-34 ans.

En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, passant de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023 pour l’expérimentation au moins une fois au cours de la vie. Les 25-34 ans sont les plus touchés, avec 5,4 % d’usagers récents. La polyconsommation est fréquente, avec 61 % des usagers consommant également de l’alcool ou des opioïdes.

Les motivations de consommation sont multiples : recherche de performance, gestion du stress, ou usage récréatif, notamment en milieu festif où 42 % des festivaliers consomment de la cocaïne. L’expertise relève que les données concernant les usages en lien avec le milieu professionnel sont, à l’heure actuelle, trop lacunaires.

Chez les jeunes, l’expérimentation de la cocaïne a diminué ces dernières années, passant de 2,8 % en 2017 à 1,4 % en 2022 à 17 ans selon l’enquête nationale Escapad[3]. Cependant, cette consommation reste inégalement répartie selon le statut scolaire, avec 4,4 % des jeunes non scolarisés ayant déjà expérimenté la cocaïne, contre seulement 0,9 % en lycée général. Les garçons restent plus concernés que les filles, bien que l’écart se réduise. À l’échelle internationale, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 2,7 % des 15-16 ans ayant déjà consommé de la cocaïne, contre 1,9 % en moyenne dans l’Union européenne.

Les demandes de prise en soins pour des problèmes liés à la cocaïne ont doublé entre 2015 et 2019 avec des délais d’attente de 3 à 6 mois. En 2021, 11 % des patients suivis dans les Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) consommaient de la cocaïne, souvent en polyconsommation. La durée moyenne entre la première consommation et la première consultation est actuellement de 13 ans pour les usagers présentant des troubles de l’usage.

La consommation de cocaïne basée se diffuse au-delà des populations en extrême précarité

Les scènes ouvertes de consommation (c’est-à-dire réalisée dans l’espace public), particulièrement visibles en Île-de-France révèlent des dynamiques communautaires complexes, où le soutien entre usagers coexiste avec la répression policière.

En parallèle, les données françaises sur les personnes accueillies en CSAPA montrent que l’usage de cocaïne basée (4,9 % des patients en 2021 contre 2,9 % en 2015, soit une augmentation de 70 % en 6 ans) se diffuse au-delà des milieux marginalisés. Initialement concentré dans des populations en grande précarité en raison de son faible coût, il touche désormais des publics insérés.

Facteurs de risques : peu de données sur l’hérédité, mais un effet avéré des troubles psychiatriques

S’agissant de la susceptibilité génétique d’un individu à développer des troubles de l’usage de la cocaïne, les données existantes sont peu robustes car concernent des échantillons trop faibles de personnes et des travaux de recherche fondamentale sur la transmission intergénérationnelle (épigénétique, hérédité et exposition prénatale) sont nécessaires.

La présence chez la personne consommatrice de troubles psychiatriques (stress post-traumatique, trouble de l’humeur, trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité/TDAH…) est quant à elle associée à l’augmentation du risque de troubles de l’usage.

Le constat de différences entre les femmes et les hommes vis-à-vis des troubles de l’usage a été associé à la fois à des causes physiologiques en lien avec le sexe biologique et à des déterminants sociaux liés au genre.

De manière générale, les experts précisent que l’usage de substances psychoactives et les troubles de l’usage de ces substances sont d’origine multifactorielle, avec un modèle communément admis d’une relation tripartite entre une substance, un individu et un environnement. La compréhension des facteurs de risque de la consommation de cocaïne est un préalable à l’efficacité des campagnes de prévention afin de cibler les publics concernés et de mieux appréhender les dynamiques qui conduisent à l’initiation, à l’installation ou à l’aggravation des consommations.

Approvisionnement et distribution de la cocaïne en France aujourd’hui

Le vecteur maritime étant le principal vecteur d’approvisionnement en cocaïne, la France avec sa façade océanique constitue une cible de choix pour l’approvisionnement portuaire. Le pays est également approvisionné par les pays limitrophes, ainsi que par une filière aérienne spécifique liée au territoire guyanais, zone de transit aujourd’hui responsable d’environ 20 % des entrées de cocaïne en France hexagonale.

Les usages actuels se caractérisent par une disponibilité accrue ainsi qu’une diversification des modes de consommation (64 % par sniff, 25 % par inhalation et 9 % par injection). Aux points de deal traditionnels s’ajoutent de nouvelles modalités de distribution : des doses de petites quantités à des prix très bas, des points de vente mobiles, des centrales d’appel, des ventes en ligne via des applications et messageries téléphoniques, des livraisons à domicile ou sur le lieu de travail. L’offre numérique favorise la diffusion de la consommation à de nouvelles catégories de personnes en matière de classes sociales et de localisation. Elle encourage le retour à l’usage grâce à des stratégies marketing visant à fidéliser les personnes qui consomment avec des offres promotionnelles et personnalisées. La livraison à domicile permet aussi d’irriguer l’ensemble du territoire et donc d’étendre la consommation de cocaïne aux petits centres urbains et à la ruralité, tout en banalisant l’acte d’achat pour la personne qui consomme.

II. Enjeux sanitaires : la santé de la personne qui consomme et au-delà

Une consommation associée à des risques sanitaires graves pour la personne consommatrice, son entourage et la population générale

La consommation de cocaïne peut avoir des conséquences graves, dont les risques augmentent avec le nombre et la régularité des prises : troubles cardiovasculaires, lésions ORL liées à la consommation en sniff, altérations des fonctions cognitives (troubles de l’attention, de la mémoire, de l’apprentissage et de la psychomotricité, impulsivité, dépendance…) voire développement ou aggravation de troubles psychiatriques, dommages rénaux…

La contamination par des maladies infectieuses (hépatite C, VIH, syphilis, papillomavirus…) est principalement liée à la consommation par injection, au partage et/ou à la réutilisation de matériel usagé (seringues, pipes à crack, pailles) ou à des pratiques à risque associées (pratiques sexuelles à risque). Les personnes consommatrices de cocaïne basée sont particulièrement vulnérables face à ce risque et également susceptibles de développer des lésions pulmonaires dues à la combustion des cristaux lors de l’inhalation.

Plus largement, certaines conséquences graves peuvent toucher à la fois la personne consommatrice et son entourage comme l’altération globale de la qualité de vie, les accidents et comportements à risque et/ou violents liés à la consommation, le risque accru de subir des violences sexuelles… Les enfants comptent ainsi parmi les victimes collatérales les plus vulnérables : que ce soit chez l’enfant à naître ou chez les enfants, adolescents, et adultes qu’ils deviendront, les conséquences potentielles sont nombreuses (violences intrafamiliales, troubles du développement…).

Les conséquences sociales sont également multiples, avec une stigmatisation des usagers qui a des conséquences négatives sur l’accès aux soins, le maintien dans le système de soins et la réinsertion socio-professionnelle. Enfin, les publics non-consommateurs sont eux aussi touchés par les tensions liées aux scènes de consommation ouvertes et par les violences collatérales (criminalité, voisinage de lieux de deal, règlements de comptes, corruption, violences sexuelles) et l’impact environnemental liés à la production et au trafic.

La diffusion et l’accroissement de la consommation de cocaïne engendrent une augmentation des dommages liés à son utilisation, avec un coût financier et sociétal direct et indirect. À titre d’exemple, 10 % du budget d’addictologie des hôpitaux marseillais sont consacrés à la cocaïne. S’il existe une littérature riche sur les dommages liés à la consommation de cocaïne, peu d’articles s’intéressent spécifiquement à la cocaïne basée.

Pas encore de traitement mais des pistes intéressantes

Aucun traitement pharmacologique dédié n’a encore obtenu d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour traiter la dépendance à la cocaïne. Cependant, des agents pharmacologiques ayant montré une efficacité dans les essais cliniques peuvent être envisagés. La NAC (N-acétyl-cystéine) a montré un potentiel intéressant pour réduire l’intensité du craving dans plusieurs essais cliniques mais nécessite des études complémentaires incluant de plus grands effectifs de patients et sur un temps plus long. Quant au topiramate, il a montré une efficacité sur le nombre maximal de jours sans consommation de cocaïne et sur la diminution de l’intensité du craving, mais présente une balance bénéfice-risque peu favorable.

Plusieurs pistes thérapeutiques sont en cours d’étude contre les troubles de l’usage et/ou pour réduire ou arrêter la consommation : la kétamine, le méthylphénidate (spécifiquement pour les personnes TDAH qui sont plus susceptibles de développer des troubles de l’usage), les psychédéliques (en particulier la psilocybine), ou le bupropion (un anti-dépresseur) font partie des pistes médicamenteuses explorées. D’autres approches sont également considérées comme la stimulation cérébrale ou le vaccin « anti-cocaïne », à l’étude depuis plus de 30 ans. En complément des traitements médicamenteux, les approches psychothérapeutiques, telles que les thérapies cognitivo-comportementales et les entretiens motivationnels, restent essentielles.

L’efficacité de l’incitation motivationnelle – qui vise à « récompenser » une modification de comportement pour la renforcer – a déjà été montrée dans des études au Brésil et aux États-Unis, avec un effet positif corrélé à la valeur de la « récompense » (ou « renforçateur »). En France, elle a été étudiée à travers l’expérience Tapaj (Travail alternatif payé à la journée)[4] qui a montré à la fois une efficacité significative dans l’amélioration de l’accès aux soins de personnes qui utilisent des drogues vivant en situation de précarité et une diminution de 30 % de la délinquance. De telles approches peuvent être couplées aux programmes de type « chez soi d’abord » (Housing First) qui, en proposant des hébergements adaptés aux personnes en situation de sans-abrisme et qui consomment de la cocaïne, permettraient de réduire les hospitalisations de moitié.

III. Prévenir et réduire les risques et les dommages : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas

Des leviers concrets dont l’efficacité est montrée par les données disponibles

D’une façon générale, il ressort des études que les approches de santé publique sur les substances illicites, dont la cocaïne, comprennent la prévention et l’éducation du public cible, la réduction des risques et des dommages – RdRD (voir encadré), la prise en soins des troubles de l’usage et une dimension apparue plus récemment de mesure d’efficacité fondée sur les preuves.

Pour répondre de façon plus efficace et plus humaine à l’urgence sanitaire et sociale posée par la consommation de cocaïne, plusieurs pistes d’action sont identifiées par les experts : le renforcement des politiques de prévention et la RdRD constituent notamment une première ligne d’actions essentielles, visant à limiter l’initiation de la consommation et à freiner l’expansion des usages problématiques.

En savoir plus sur la Réduction des risques et des dommages (RdRD)

La RdRD est une approche qui a émergé pour répondre aux enjeux liés à la consommation de drogues, en particulier en matière de santé publique. De manière pragmatique, elle s’est focalisée sur la prévention des risques sanitaires, notamment lors de l’épidémie de VIH, avec la distribution de matériel stérile et l’accès aux traitements de substitution aux opiacés, mais elle s’intéresse également aux droits des personnes qui consomment et à la justice sociale.

Ce modèle repose sur un accompagnement adapté afin de permettre aux personnes de réduire les risques et les dommages auxquels elles sont confrontées, si on leur en offre les moyens et sans conditionner l’accompagnement à l’arrêt de la consommation. Il inclut des actions spécifiques telles que l’accueil inconditionnel, un travail de proximité sans jugement, la reconnaissance de l’expertise de la personne usagère de drogue, l’accompagnement vers l’emploi, le logement et la parentalité, ainsi que des interventions en milieu festif. Il permet de travailler avec la personne et de la soutenir où qu’elle soit et quels que soient ses perceptions, ses capacités et ses choix quant à une diminution, une modification, une régulation ou l’arrêt des consommations.

Sur l’aspect éducatif et préventif, les experts recommandent ainsi le développement de campagnes ciblées, de prévention par les pairs[5] (particulièrement efficaces auprès des jeunes personnes consommatrices) et les stratégies auto-préventives[6]. Ils pointent l’intérêt de l’usage de services numériques via Internet afin d’atteindre les populations plus insérées de façon large et à moindre coût et d’offrir un premier niveau d’aide, de psychoéducation et de soutien.

Autre levier majeur : le développement et le renforcement des dispositifs de réduction des risques, tels que les salles de consommation supervisées (« haltes soins addictions » – HSA en France, voir encadré) avec des systèmes de ventilation adaptés aux consommations par inhalation, le drug checking[7] et la distribution de matériel stérile (seringues pour l’injection et « pipes à crack » pour l’inhalation) qui ont montré leur efficacité, mais dont le déploiement reste limité.

« Haltes soins addictions » : un dispositif au cœur des politiques de prévention et de RdRD

Les salles de consommation supervisées (ou « à moindre risques ») – aujourd’hui dénommées « haltes soins addictions » (HSA) en France – permettent aux usagers de pouvoir consommer dans de bonnes conditions d’hygiène et de sécurité, avec un accès facilité à du matériel d’injection stérile à usage unique, sous la supervision d’un personnel formé. En plus d’offrir un lieu de consommation contrôlée, elles permettent d’accéder aux usagers et de les orienter vers les services sociaux et médicaux adaptés.

Ces stratégies de RdRD permettent d’attirer les personnes le plus marginalisées et améliorent leur accès aux soins primaires. De précédentes études ont montré dans plusieurs pays que ces salles se présentaient comme un moyen efficace de réduire les pratiques à risque des consommateurs de substances injectables, de diminuer les injections réalisées dans l’espace public (et par extension, les tensions et violences qui leurs sont associées) et le nombre de seringues retrouvées sur la voie publique, de casser les chaînes de transmissions infectieuses et de prévenir les overdoses.

Dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’hépatite C, le gouvernement a mis en place en 2016 pour une durée test de 6 ans, deux HSA ouvertes aux plus de 18 ans, à Paris et à Strasbourg. La Mildeca a confié à l’Inserm l’évaluation de leur efficacité en matière de santé et tranquillité publiques avec notamment des résultats positifs sur la diminution des risques infectieux[8]. La mise en place de la HSA à Strasbourg a également permis une diminution de 40 % des injections en public.

Cependant, le dialogue avec les riverains est compliqué, et les projets d’implantation de HSA ou d’ouverture d’espaces d’accueil pour les usagers sont mal acceptés, notamment dans des quartiers situés hors des scènes de consommation.

À la suite des différentes évaluations positives émises par l’Inserm, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Inspection générale de l’administration (IGA) et la Mildeca, confirmant leur efficacité et leur utilité comme « maillons essentiels » pour la santé publique et la réduction des nuisances dans l’espace public, la fin de l’expérimentation des HSA en France – initialement programmée pour le 31 décembre 2025 –, est repoussée au 31 décembre 2027.

Concernant la prise en soins, l’expertise insiste sur l’importance de l’investissement dans la recherche sur les traitements innovants et la formation des professionnels afin d’améliorer l’accompagnement sanitaire et social des personnes consommatrices.

La stigmatisation plurielle des personnes qui consomment limite la recherche de soins par les usagers et leur efficacité

La stigmatisation des personnes consommatrices de drogues se manifeste sous différentes formes : la stigmatisation sociale (discrimination par l’entourage et la société), la stigmatisation structurelle (discrimination par l’organisation des soins, pratiques discriminatoires au sein des services de santé) et l’auto-stigmatisation (baisse de l’estime de soi, intériorisation et anticipation de la stigmatisation sociale réduisant la capacité à demander de l’aide ou à répondre à ses propres besoins sociaux).

La stigmatisation structurelle a un impact profond sur l’accès aux soins des personnes concernées et certains travaux la considèrent comme un déterminant social de santé majeur. Elle est perpétuée par les conditions de prise en soins : contraintes de temps, manque de ressources, représentations négatives des personnels de santé…

En outre, les stigmatisations sociales et structurelles s’entrelacent souvent avec d’autres formes de discrimination, notamment liées à la classe sociale, au genre et à la couleur de peau. Ainsi, l’accès aux dispositifs de RdRD reste très inégal avec des sous-groupes identifiés comme particulièrement vulnérables à la consommation de substances et aux troubles liés à la consommation et présentant des besoins spécifiques : les personnes sans-abri, travailleuses du sexe, qui présentent des comorbidités psychiques, qui sont incarcérées ou qui l’ont été, les populations minorisées (femmes, personnes racisées, minorités sexuelles et de genre) et populations déplacées forcées (réfugiés, demandeurs d’asile…) n’ont que très peu accès aux services socio-sanitaires pour des raisons multiples, d’ordre structurel, social et individuel.

L’expertise pointe que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour concevoir et mettre en œuvre des politiques et des programmes répondant aux besoins particuliers de ces groupes, avec une attention portée sur l’intersectionnalité[9] et la prise en compte des discriminations multiples. Elle insiste sur l’importance d’aller à la rencontre de ces personnes et de communiquer avec elles, mais aussi de mettre en place de nouveaux lieux d’accueil et de consommation dédiés – par exemple en non-mixité (en particulier pour les mineurs, les femmes et les minorités de genre) – pour réduire la stigmatisation, offrir un accueil plus approprié et renforcer l’accès aux soins.

Le langage utilisé pour désigner les personnes qui consomment des drogues est également crucial : des termes péjoratifs et connotés (toxicomanes, drogués…) renforcent les stéréotypes. Selon les experts, l’utilisation de mots neutres et appropriés pourrait ainsi contribuer à lutter contre cette stigmatisation. Ils recommandent dans le débat public par exemple, de parler de la cocaïne avec rigueur en se fondant sur la science, dans toutes ses dimensions (notamment, d’intégrer systématiquement les dimensions sanitaire et sociale) et sans sensationnalisme.

IV. Politique pénale : penser la régulation autrement pour une meilleure efficacité

Une répression qui renforce les effets de la stigmatisation et de la précarité des personnes consommatrices ayant des troubles de l’usage

Sur le plan législatif, la décriminalisation de l’usage de drogues est au cœur des débats européens. La législation française en matière d’infractions à la loi sur les stupéfiants est considérée comme l’une des plus répressives en Europe. N’établissant aucune distinction entre les drogues, la répression actuelle se concentre principalement sur les usagers qui représentent 90 % des interpellations, avec des amendes forfaitaires dont le montant vient d’augmenter.

Pourtant, cette approche semble peu efficace : malgré les saisies record et les coûts importants de police et de justice engagés, l’offre et la demande de cocaïne continuent d’augmenter. Certaines données suggèrent même que la répression policière aggraverait les problèmes sociaux, sanitaires et judiciaires des personnes présentant des troubles de l’usage. La criminalisation engendrerait aussi une incertitude concernant la composition des produits, exposant davantage les personnes qui consomment à des risques. Selon l’analyse de la littérature, la décriminalisation de l’usage, comme au Canada, pourrait améliorer l’accès aux soins en réduisant la stigmatisation, mais à condition qu’elle s’accompagne de mesures sociales de substitution aux condamnations/peines d’incarcération (par exemple, remplacer les amendes par des orientations vers une consultation en CSAPA) et de mesures sanitaires (capacités suffisantes d’accueil et de traitement des personnes qui consomment) pour être efficace.

L’expertise invite donc à repenser la politique pénale en recentrant la répression sur les trafiquants de haut niveau, comme les importateurs (par exemple, avec la confiscation des patrimoines criminels pouvant servir à financer des campagnes de prévention ainsi que des structures d’accueil et de soin), avec une lutte contre l’offre tenant compte des nouvelles modalités d’approvisionnement – notamment en ligne –, et en choisissant une approche qui ne criminaliserait pas les personnes ayant des troubles de la consommation.

En conclusion, face au défi majeur de santé publique que représentent les conséquences de la consommation de cocaïne et ses nouveaux usages, l’analyse des données disponibles permet à l’expertise de recommander une approche globale et coordonnée, combinant prévention, réduction des risques, soins innovants et politique d’investigation pénale et financière. Elle identifie quatre grands leviers d’action prioritaires en France qui apparaissent comme indispensable pour réduire les dommages causés par la cocaïne à ses consommateurs et à l’ensemble de la société :

  • une réduction des risques ciblée via les « haltes soins addictions » ;
  • une répression ciblée sur les trafics et le haut du spectre des acteurs des réseaux criminels ;
  • des campagnes de prévention ciblées ;
  • la mise en place de programmes de logement et d’insertion.

Les expertes et experts qui ont travaillé sur l’expertise collective Cocaïne :

  • Perrine Roux : directrice de recherche Inserm en santé publique au sein de l’unité Sciences économiques et sociales de la santé et traitement de l’information médicale (Sesstim, Inserm/IRD/Aix-Marseille Université)
  • Clotilde Champeyrache : économiste, maîtresse de conférences et directrice de recherche au Conservatoire national des arts et métiers, directrice du PSDR3C (Pôle sécurité défense renseignement criminologie crises cybermenaces)
  • Hélène Donnadieu : médecin hépatologue et addictologue, professeure d’addictologie à l’université de Montpellier et cheffe de service d’addictologie au CHU de Montpellier, unité Inserm Pathogenèse et contrôle des infections chroniques et émergentes (PCCEI, Inserm/Université de Montpellier/Université des Antilles/EFS)
  • Émilie Jouanjus : pharmacologue et pharmacoépidémiologiste, maîtresse de conférences et praticienne hospitalière de pharmacologie à l’université de Toulouse et au CHU de Toulouse, Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations de Toulouse (Inserm/Université de Toulouse), membre du Réseau français d’addictovigilance
  • Yasser Khazaal : psychiatre et professeur de psychiatrie des addictions à l’université de Lausanne, médecin chef au service de psychiatrie du CHU de Lausanne
  • Laurent Fleury : responsable du pôle Expertises collectives de l’Inserm

Les expertises collectives à l’Inserm

Développées par l’Inserm depuis 1993, les expertises collectives constituent une démarche d’évaluation et de synthèse des connaissances scientifiques existantes sur des thèmes de santé publique.

Ces expertises répondent aux demandes d’institutions souhaitant disposer des données récentes issues de la recherche. L’objectif est le partage de connaissances et l’apport d’un éclairage scientifique indépendant sur des questions précises de santé, dans une perspective d’aide à la décision publique dans le champ de la santé des populations.

Le cadrage scientifique, le support bibliographique, la coordination et la valorisation des expertises collectives sont assurés par le pôle Expertises collectives de l’Inserm, rattaché à l’institut thématique Santé publique. Pour en savoir plus : inserm.fr/expertise-collective

Les expertises collectives ciblées : un nouveau format

Il s’agit d’un nouveau format, plus agile, des expertises collectives de l’Inserm, qui s’inscrit dans un contexte d’urgence : elles permettent la remise des résultats d’expertise dans un délai plus restreint que les expertises collectives « classiques ». La méthodologie habituelle de l’expertise collective Inserm a ainsi été adaptée à un délai raccourci avec la constitution d’un groupe pluridisciplinaire plus restreint d’experts, et, selon la thématique abordée, une recherche bibliographique qui peut être soit approfondie (collecte des publications scientifiques), soit plus ciblée (sélection limitée aux revues et méta-analyses très récentes).

[1]Dans ce dossier de presse, l’utilisation du terme « cocaïne » seul désigne la substance dans sa globalité. Les adjectifs « poudre » ou « basée » seront utilisés pour désigner spécifiquement l’une ou l’autre des deux formes.

[2] Craving : impulsion véhiculant un besoin irrépressible de consommation d’un produit psychoactif.

[3]Escapad : enquête sur la santé et les consommations lors de la journée Défense et citoyenneté (JDC). Cette enquête est représentative des jeunes Français âgés de 17 ans.

[4]Le programme Tapaj offre un accompagnement médico-social aux jeunes de 16 à 25 ans en situation de précarité, facilitant leur réinsertion professionnelle.

[5]La prévention par les pairs dérive de l’éducation par les pairs, un principe qui repose sur un modèle de transmission horizontale d’informations et dans une logique de création de lien par des personnes de même âge, contexte social, fonction, éducation ou expérience.

[6]Stratégies auto-préventives : les personnes qui consomment développent elles-mêmes des stratégies auto-préventives à l’égard de leurs conduites addictives et des conséquences associées.

[7]Un drug checking ou services d’analyse de drogues comprend une analyse chimique de la substance à consommer et une consultation individuelle. Il a aussi pour objectif de permettre à la personne consommatrice de substances d’accéder aux offres de prévention et de réduction des risques et permet de mieux comprendre les tendances et les dynamiques du marché illégal de la drogue et de la consommation de substances illégales.

[8]https://presse.inserm.fr/vih-et-hepatite-c-chez-les-personnes-qui-consomment-des-substances-par-injection-les-salles-de-consommation-limitent-les-pratiques-a-risques/67517/#_ftn1

[9]L’intersectionnalité consiste à prendre en compte l’interdépendance et l’interconnexion d’identités sociales multiples (genre, origine ethnique, classe sociale, orientation sexuelle, usage de drogues…), à l’origine de rapports de pouvoir et d’inégalités structurelles et pouvant générer discrimination et marginalisation de groupes de personnes.

Les symptômes du TDAH seraient associés à des comportements sexuels à risque chez les étudiants

© Adobe stock

Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est un trouble du neurodéveloppement pouvant entraîner un retentissement significatif sur la vie quotidienne, scolaire ou sociale des personnes concernées. Souvent sous diagnostiqué, le TDAH est par exemple associé à une augmentation des comportements à risque, dont les comportements sexuels. Dans une nouvelle étude, des chercheurs de l’Inserm, de l’université de Bordeaux et du centre hospitalier Charles Perrens, ont évalué cette association auprès de plus de 13 000 étudiantes et étudiants de la cohorte française i-Share. Selon les résultats, les symptômes de TDAH seraient associés à des niveaux plus élevés de comportements sexuels à risque chez les étudiants universitaires : âge plus précoce au moment des premiers rapports, moindre usage du préservatif, risque accru d’infections sexuellement transmissibles. Outre l’importance de mieux repérer le TDAH en milieu universitaire, ces résultats soulignent la nécessité d’explorer davantage les comportements sexuels de cette population vulnérable et de renforcer les stratégies de prévention pour mieux la protéger. Ils sont publiés dans la revue BMJ Mental Health.

Le TDAH se caractérise par des niveaux élevés d’inattention et/ou d’agitation et d’impulsivité. Son diagnostic[1] est essentiel, car une prise en charge adaptée permet de limiter les difficultés rencontrées et leurs répercussions sur la vie sociale, familiale, scolaire ou professionnelle. En effet, les personnes atteintes de TDAH sont plus susceptibles que la population générale d’adopter des comportements à risque entraînant des conséquences sur leur santé et leur parcours de vie.

Certaines études ont montré que les personnes atteintes de TDAH adoptent plus fréquemment des comportements sexuels à risque (cf. encadré ci-dessous). Dans une étude récente, des chercheuses et chercheurs de l’Inserm et de l’université de Bordeaux (Bordeaux Population Health), ont mesuré pour la première fois cette association au sein de la population étudiante française. Ce choix s’explique par le fait que, pour de nombreux jeunes adultes, l’entrée à l’université coïncide avec les débuts de la vie sexuelle, une période clé dans l’adoption de ces comportements.

C’est quoi un comportement sexuel à risque ?

Il s’agit de toute pratique sexuelle augmentant la probabilité de conséquences négatives sur la santé physique, psychologique ou sociale d’une personne. Cela inclut notamment :

  • les relations sexuelles sans protection (sans préservatif, par exemple) ;
  • un nombre élevé de partenaires sexuels, en particulier sans protection ;
  • le début précoce de l’activité sexuelle ;
  • la consommation d’alcool ou de substances psychoactives avant ou pendant les rapports ;
  • des rapports occasionnels non protégés ;
  • une faible communication avec le ou la partenaire sur les pratiques à moindre risque.

Ces comportements exposent davantage aux infections transmissibles sexuellement (IST), aux grossesses non désirées et à d’éventuelles répercussions psychosociales.

Cette étude est fondée sur les données de la cohorte Internet-based students health research enterprise (i-Share), l’une des plus grandes études épidémiologiques menées auprès d’étudiants français.

Au total, environ 13 000 étudiants français, âgés en moyenne de 20 ans, ont rempli des questionnaires. Ceux-ci ont permis, d’une part, d’évaluer la présence de symptômes du TDAH à l’aide d’un test standardisé[2], et d’autre part, de recueillir des informations sur leurs comportements sexuels.

Les étudiants présentant un score élevé de symptômes du TDAH (5,3 % de l’échantillon) rapportaient plus de comportements sexuels à risque que les autres.

L’association entre symptômes du TDAH et comportements sexuels à risque concerne :

  • un premier rapport sexuel précoce (à 15 ans ou avant) ;
  • une utilisation irrégulière du préservatif ;
  • un nombre plus élevé de partenaires sexuels ;
  • le fait d’avoir contracté une IST.

De plus, chez les étudiantes, un score élevé de symptômes du TDAH était associé au fait de ne pas utiliser de contraception, d’avoir eu recours à la contraception d’urgence et d’avoir pratiqué une interruption volontaire de grossesse.

« Ces résultats invitent à mieux prendre en compte les étudiants présentant des symptômes de TDAH dans la prévention en santé sexuelle. Les services de santé universitaires pourraient, par exemple, renforcer le repérage du TDAH et proposer des actions d’information et d’accompagnement adaptées à ces étudiants », explique Cédric Galera, chercheur au Bordeaux Population Health (Inserm/Université de Bordeaux), professeur de pédopsychiatrie à l’université de Bordeaux et au centre hospitalier Charles Perrens et dernier auteur de l’étude.

« Par ailleurs, ces résultats soulignent l’intérêt de sensibiliser les professionnels de santé (infirmiers/infirmières, sage-femmes, gynécologues) à la présence possible d’un TDAH non diagnostiqué chez les jeunes adultes consultant pour des grossesses non désirées ou des infections sexuellement transmissibles. À l’inverse, les professionnels spécialisés dans la prise en charge du TDAH (psychiatres, psychologues, médecins généralistes) gagneraient à être attentifs au risque accru de comportements sexuels à risque chez leurs patients. Une meilleure reconnaissance de ces risques pourrait permettre d’adapter les conseils préventifs et l’accompagnement des personnes atteintes de TDAH », conclut le chercheur.

 

[1]Le diagnostic de TDAH repose sur une évaluation clinique : plusieurs consultations sont nécessaires, auprès du médecin traitant puis auprès d’un médecin formé au diagnostic de TDAH.

[2]L’échelle d’auto-évaluation des troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité de l’adulte (ASRS) est un outil conçu par l’OMS qui permet d’établir un score de symptômes de TDAH. Plus le score obtenu au test sur le TDAH est élevé, plus la probabilité de présenter un diagnostic de TDAH est importante.

Deux nouvelles études suggèrent une association entre la consommation de conservateurs et un risque accru de cancer et de diabète de type 2

image décorative© Mathilde Touvier/Inserm

Une consommation plus élevée d’additifs alimentaires conservateurs, largement utilisés dans les aliments et les boissons transformés industriellement pour prolonger leur durée de conservation, a été associée à une augmentation du risque de cancer et de diabète de type 2. Ces résultats sont issus de travaux menés par des chercheurs et chercheuses de l’Inserm, d’INRAE, de l’Université Sorbonne Paris Nord, de l’Université Paris Cité et du Cnam, au sein de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren). Ils reposent sur les données de santé et de consommation alimentaire de plus de 100 000 adultes participants à l’étude de cohorte NutriNet-Santé. Ils font l’objet de deux publications distinctes : l’une dans The BMJ, l’autre dans la revue Nature Communications.

Les conservateurs appartiennent à la famille des additifs alimentaires et sont très largement utilisés par l’industrie agroalimentaire à l’échelle mondiale. Parmi les trois millions et demi d’aliments et de boissons répertoriés dans la base de données Open Food Facts World en 2024, plus de 700 000 contiennent au moins une de ces substances.

Les additifs ayant des propriétés de conservateurs ont été regroupés dans le travail mené par les chercheurs de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren) en deux catégories : les non-antioxydants (qui inhibent la croissance microbienne ou ralentissent les changements chimiques conduisant à la détérioration des aliments) et les antioxydants (qui retardent ou empêchent la détérioration des aliments en éliminant ou en limitant les niveaux d’oxygène dans les emballages). Sur les emballages, ils correspondent généralement aux codes européens compris entre E200 et E299 (pour les conservateurs au sens strict) et entre E300 et E399 (pour les additifs antioxydants).

Grâce à leurs propriétés, ces additifs prolongent la durée de vie des aliments qui les contiennent. Cependant, des études expérimentales ont suggéré que certains conservateurs pourraient endommager les cellules et l’ADN et avoir des effets indésirables sur le métabolisme, mais les liens entre ces additifs et le risque de cancer et de diabète de type 2 restent à établir.

Pour remédier à cela, une équipe de recherche dirigée par Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, a entrepris d’examiner les liens entre l’exposition à ces conservateurs et le risque de cancer d’une part, et de diabète de type 2 d’autre part. Elle s’est ici appuyée sur les données communiquées par plus de 100 000 adultes français participant à l’étude NutriNet-Santé (voir encadré ci-dessous).

Entre 2009 et 2023, les volontaires ont déclaré leurs antécédents médicaux, leurs données sociodémographiques, leurs habitudes en matière d’activité physique, ainsi que des indications sur leur mode de vie et leur état de santé. Ils ont également renseigné régulièrement en détail leurs consommations alimentaires en transmettant aux scientifiques des enregistrements complets sur plusieurs périodes de 24 heures, incluant les noms et marques des produits industriels consommés. Ceci, mis en relation avec plusieurs bases de données (Open Food Facts, Oqali, EFSA) et couplé à des dosages d’additifs dans les aliments et boissons, a permis d’évaluer les expositions des participants aux additifs, et notamment aux conservateurs, au fil du suivi.

Au-delà des sommes globales de conservateurs (58 détectés au total dans les enregistrements alimentaires des participants ; 33 conservateurs au sens strict et 27 additifs antioxydants), 17 substances ont pu être analysées individuellement en lien avec les pathologies étudiées[1]. Les 17 conservateurs sont ceux consommés par au moins 10 % des participants de la cohorte.

Les analyses ont tenu compte des profils socio-démographiques des participants, de leur consommation de tabac et d’alcool, de la qualité nutritionnelle de leur régime alimentaire (calories, sucre, sel, graisses saturées, fibres…) et de multiples autres facteurs qui auraient été susceptibles de biaiser les associations étudiées.

[1]Nitrite de sodium (E250), sorbate de potassium (E202), érythorbate de sodium (E316), acide citrique (E330), lécithines (E322), acide ascorbique (E300), ascorbate de sodium (E301), métabisulfite de potassium (E224), nitrate de potassium (E252), acide acétique (E260), acétates de sodium (E262), propionate de calcium (E282), alpha-tocophérol (E307), acide phosphorique (E338) et extraits de romarin (E392), extrait riche en tocophérols (E306), dioxyde de soufre (E220)

Une consommation plus élevée de conservateurs alimentaires associée à un risque accru de cancer : étude du BMJ

Au cours de la période de suivi, 4 226 participants (sur les 105 260 participants de cette étude) ont reçu un diagnostic de cancer, dont 1 208 cancers du sein, 508 cancers de la prostate, 352 cancers colorectaux et 2 158 autres cancers.

La consommation totale de conservateurs non-antioxydants était associée à une incidence accrue de cancer au global et de cancer du sein spécifiquement.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, 11 n’étaient pas associés à l’incidence de cancer.

Cependant, une consommation plus élevée de plusieurs conservateurs (principalement des conservateurs non antioxydants) était associée à un risque plus élevé de cancer par rapport aux plus faibles consommations :

  • les sorbates, en particulier le sorbate de potassium, étaient associés à une augmentation de 14 % du risque global de cancer et à une augmentation de 26 % du risque de cancer du sein ;
  • les sulfites étaient associés à une augmentation de 12 % du risque global de cancer. En particulier, le métabisulfite de potassium était associé à une incidence accrue de 11 % de cancer au global et 20 % de cancer du sein ;
  • le nitrite de sodium était associé à une augmentation de 32 % du risque de cancer de la prostate, tandis que le nitrate de potassium était associé à une augmentation du risque de cancer en général (13 %) et de cancer du sein (22 %) ;
  • les acétates quant à eux étaient associés à une augmentation du risque de cancer en général (15 %) et de cancer du sein (25 %), tandis que l’acide acétique était associé à une augmentation de 12 % du risque de cancer en général.

Parmi les conservateurs antioxydants, seuls les érythorbates totaux et l’érythorbate de sodium spécifique se sont avérés associés à une incidence plus élevée de cancer au global (12 %) et du sein (21 %).

Bien que d’autres travaux soient nécessaires pour mieux comprendre ces risques potentiels, les chercheurs notent que plusieurs études expérimentales ont observé que certains de ces composés peuvent altérer les voies immunitaires et inflammatoires, ce qui pourrait déclencher le développement d’un cancer.

Une consommation plus élevée de conservateurs alimentaires associée à un risque accru de diabète de type 2 : étude de Nature communications

Entre 2009 et 2023, 1 131 cas de diabète de type 2 ont été identifiés parmi les 108 723 participants de cette étude.

Des consommations plus élevées d’additifs conservateurs au global, de conservateurs non antioxydants et d’additifs antioxydants étaient associées à une incidence accrue de diabète de type 2, respectivement de 47 %, 49 % et 40 %, comparé aux plus faibles niveaux de consommation.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, une consommation plus élevée de 12 d’entre eux était associée à un risque accru de diabète de type 2 : des conservateurs alimentaires non antioxydants largement utilisés – sorbate de potassium (E202), métabisulfite de potassium (E224), nitrite de sodium (E250), acide acétique (E260), acétates de sodium (E262) et propionate de calcium (E282) – et des additifs antioxydants : ascorbate de sodium (E301), alpha-tocophérol (E307), érythorbate de sodium (E316), acide citrique (E330), acide phosphorique (E338) et extraits de romarin (E392).

« Il s’agit des deux premières études au monde sur les liens entre additifs conservateurs et incidence de cancer et de diabète de type 2. Bien que les résultats de ces deux études doivent être confirmés, ils concordent avec les données expérimentales suggérant des effets néfastes de plusieurs de ces composés », explique Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, coordinatrice de ces travaux.

« Plus largement, ces nouvelles données s’ajoutent à d’autres en faveur d’une réévaluation des réglementations régissant l’utilisation générale des additifs alimentaires par l’industrie alimentaire afin d’améliorer la protection des consommateurs », ajoute Anaïs Hasenböhler, doctorante à l’Eren qui a réalisé ces études.

« Ces travaux justifient une fois de plus les recommandations du Programme national Nutrition santé faites aux consommateurs de privilégier les aliments frais et peu transformés et de limiter autant que possible les additifs superflus », conclut Mathilde Touvier.

Ces travaux ont été financés par le Conseil européen de la recherche (ERC ADDITIVES), l’Institut National du Cancer, et la Direction Générale de la Santé.

L’étude NutriNet-Santé est une étude de santé publique coordonnée par l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren, Inserm/INRAE/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), qui, grâce à l’engagement et à la fidélité de plus de 182 000 « Nutrinautes » fait avancer la recherche sur les liens entre la nutrition (alimentation, activité physique, état nutritionnel) et la santé. Lancée en 2009, l’étude a déjà donné lieu à plus de 300 publications scientifiques internationales.

L’appel au recrutement de nouveaux Nutrinautes est toujours en cours afin de continuer à faire avancer la recherche sur les relations entre la nutrition et la santé.

En consacrant quelques minutes par mois pour répondre, via Internet, sur la plateforme sécurisée etude-nutrinet-sante.fr aux différents questionnaires relatifs à l’alimentation, l’activité physique et la santé, les participants contribuent à faire progresser les connaissances sur les relations entre l’alimentation et la santé. Par ce geste citoyen, chacun peut facilement devenir un acteur de la recherche publique et, en quelques clics, jouer un rôle important dans l’amélioration de la santé de tous et du bien-être des générations futures.

Un quart des mères en France seraient concernées par des soins irrespectueux en maternité, facteur de risque de la dépression post-partum

Photographie montrant une jeune femme dans sa chambre d'hôpital avec un nouveau-né dans les bras et une expression de souffrance et de tristesse sur le visage.

©AdobeStock

S’appuyant sur l’enquête nationale périnatale de 2021, une équipe de chercheuses de l’Inserm, de l’AP-HP, de l’Université Paris Cité, d’INRAE et de l’Université Sorbonne Paris-Nord, en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, a évalué pour la première fois la prévalence des soins irrespectueux en maternité en France. Ses travaux montrent qu’un quart des nouvelles mères seraient concernées, avec un risque accentué de développer une dépression post-partum. Ces résultats, publiés dans BJOG: An International Journal of Obstetrics & Gynaecology, dévoilent un nouveau levier pour prévenir les troubles psychiques chez les jeunes mères.

 La naissance d’un enfant peut être source de stress, d’anxiété et de changement de l’humeur pour les parents. Près de deux femmes sur dix en France sont touchées par une dépression post-partum dans les semaines qui suivent leur accouchement. Les troubles psychiques associés sont notamment une tristesse profonde et persistante, une perte de la capacité à ressentir le plaisir, un sentiment d’incapacité à créer un lien maternel, de même que des changements d’appétit ou de poids, des perturbations du sommeil, une fatigue intense, ou des difficultés à se concentrer ou à prendre des décisions. Bien que ces troubles psychiques puissent survenir après une grossesse sans encombre, le risque de leur apparition est renforcé par des conditions de vie compliquées (précarité, solitude, conflits conjugaux, problèmes de santé) ou une grossesse difficile.

L’OMS souligne notamment l’impact de l’expérience lors de l’accouchement[1] dans la survenue d’une dépression post-partum. Malgré cela, les soins irrespectueux en maternité – les actes, les paroles ou les gestes que les femmes peuvent ressentir comme étant maltraitants, inappropriés ou non consentis, qui peuvent les heurter, les faire se sentir infantilisées, humiliées ou non écoutées – restent répandus, même dans les pays à revenu élevé.

En France, le nombre de femmes concernées par ce phénomène restait obscur. Aucune donnée épidémiologique sur la prévalence des soins irrespectueux en maternité n’existait jusqu’à maintenant. Une équipe de recherche, dirigée par Camille Le Ray, médecin et professeure à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, au sein du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques – CRESS (Inserm/Université Paris Cité/INRAE/Université Sorbonne Paris-Nord), en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, s’est appuyée sur la dernière enquête nationale périnatale (ENP) datant de 2021[2] pour faire un état des lieux.

En effet, pour la première fois dans les ENP, celle de 2021 incluait un second questionnaire proposé aux femmes deux mois après leur accouchement, afin de recueillir de nouveaux éléments propres au retour à la maison, et qui abordent de nouvelles thématiques comme celles de la santé mentale et des soins irrespectueux à la maternité.

Les résultats montrent que, parmi les 7 189 nouvelles mères qui ont répondu aux questions sur ces thématiques, un quart (24,9 %) répondaient positivement à la question « Est-ce que vous avez vécu, des paroles, des gestes ou des comportements de soignants qui vous ont blessée, choquée ou qui ont mise mal à l’aise ? » Parmi ces dernières, les chercheuses rapportent une prévalence plus importante de femmes éprouvant des symptômes de dépression post-partum, selon l’échelle d’Édimbourg, utilisée dans la littérature scientifique pour dépister la dépression du post-partum. Plus d’une femme sur cinq (21,8 %) ayant vécu des soins irrespectueux, présentait des symptômes de dépression du post-partum, alors qu’en population générale, cela concerne une femme sur 6 (16,6 %). Cette association persiste indépendamment du risque préexistant de dépression du post-partum, et après des ajustement méthodologiques et statistiques prenants en compte de nombreux facteurs confondants.

« Cette étude épidémiologique est fondée sur des données observationnelles, et ne permet donc pas d’établir un lien de causalité, détaille Marianne Jacques, post-doctorante à l’Inserm, première autrice et autrice correspondante de la publication. En revanche, il est possible de conclure que les soins irrespectueux en maternité apparaissent comme un facteur de risque de la dépression du post-partumIls seraient ainsi associés à une augmentation de 37 % du risque de développer des symptômes dépressifs après la naissance d’un enfant. »

« Le respect des femmes enceintes doit être vu comme un véritable levier pour agir contre la prévalence de la dépression post-partum, ajoute la chercheuse. Nos résultats appuient le fait qu’il faut s’atteler à humaniser les soins et à essayer de mieux prendre en considération les besoins des femmes – d’un point de vue des soignants, mais aussi institutionnel. Sensibiliser le public et fournir aux professionnels les ressources nécessaires pour garantir ce respect doivent devenir une priorité. »

Les chercheuses attendent beaucoup de la prochaine ENP prévue en 2027. Elle permettra non seulement de répéter et confirmer les résultats qui ont été recueillis pendant la crise Covid, une période propice à l’isolement et aux troubles de santé mentale, mais également d’approfondir les connaissances sur d’autres facteurs psychiques comme le stress ou l’anxiété.

 

[1]https://iris.who.int/items/8132c5ef-0f8e-40f0-9d4d-1f596271695d

[2]Les enquêtes nationales périnatales (ENP) sont des piliers du suivi épidémiologique de la périnatalité française. Elles sont menées tous les 5-6 ans en France depuis 1995 (1995, 1998, 2003, 2010, 2016 et 2021). Pendant une semaine, entre 14 000 et 15 000 nouvelles mères sélectionnées au hasard sont interrogées par des sages-femmes enquêtrices au sujet d’indicateurs périnataux vastes relatifs à la santé, aux pratiques médicales et aux facteurs de risque. Les ENP sont réalisées sous la direction de l’Équipe de recherche en épidémiologie obstétricale périnatale et pédiatrique de l’Inserm (EPOPé) et copilotées par la direction générale de la Santé (DGS), la direction générale de l’Offre de soins (DGOS), la direction de la Recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de Santé publique France. Les résultats de l’ENP 2021 ont été rendus publics le 6 octobre 2022. 

Perturbateurs endocriniens : l’exposition au méthylparabène et au bisphénol S pendant la grossesse pourrait être associée à des troubles du comportement chez l’enfant

L’équipe de recherche a examiné les impacts sur le comportement de l’exposition à douze substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens pendant la grossesse (image d’illustration). © Adobe Stock

Une étude de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA), le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal) publiée le 10 décembre 2025 dans la revue Lancet Planetary Health montre une association entre l’exposition au troisième trimestre de la grossesse à deux phénols synthétiques, le méthylparabène et le bisphénol S, communément retrouvés dans les produits de notre quotidien (aliments, cosmétiques, plastiques…), et des résultats à des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant. De nouvelles études seront nécessaires pour confirmer ces résultats et mieux comprendre les mécanismes en jeu.

Alors que les troubles du neurodéveloppement chez l’enfant sont en augmentation, le rôle des facteurs environnementaux est de plus en plus questionné. Parmi eux figurent les polluants chimiques tels que les perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux produits du quotidien, comme certains composés phénoliques et les parabènes. Toutefois, établir une relation de causalité pour chaque substance reste complexe et les mécanismes sous-jacents à ces effets sont encore mal compris.

Une étude réunissant des chercheurs de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA),  le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal)[1] publiée le 10 décembre dans la revue Lancet Planetary Health suggère une association entre des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant et l’exposition prénatale à deux polluants chimiques : le bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, et le méthylparabène (un conservateur utilisé notamment dans des produits cosmétiques et alimentaires), suspecté d’être lui aussi un perturbateur endocrinien.[2]

« C‘est particulièrement préoccupant, car le bisphénol S est utilisé comme un substitut du bisphénol A, dont l’utilisation a été interdite pour certains usages, tels que les contenants alimentaires. Or, de plus en plus d’études suggèrent des effets néfastes sur la santé, alors même que nous sommes de plus en plus exposés à cette substance », explique Claire Philippat, chercheuse à l’Inserm et dernière autrice de cette étude.

Ces résultats se fondent sur deux cohortes clés pour l’étude de l’effet des polluants chimiques sur la santé de l’enfant : la première, composée de 1 080 mères et de leurs enfants recrutés à Barcelone[3] entre 2018 et 2021, et la seconde, de 484 mères et de leurs enfants recrutés dans la région grenobloise entre 2014 et 2017[4].

L’équipe de recherche s’est intéressée aux conséquences de l’exposition à 12 substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens par les autorités sanitaires[5] lors de la grossesse : des bisphénols, des parabènes et d’autres composés phénoliques comme le triclosan, mesurées via des prélèvements d’urine répétés.

« C’est une des forces de ces cohortes : les femmes ont recueilli jusqu’à 42 échantillons pendant la grossesse alors que les études précédentes en avaient au maximum trois. Cela permet une vraie amélioration de la mesure de l’exposition à ces substances », explique la chercheuse.

Après la naissance, le comportement des enfants a été évalué entre un an et demi et deux ans à l’aide du Child Behaviour Checklist (CBCL), un questionnaire rempli par l’un des parents pour dépister d’éventuels troubles du comportement, tels que des difficultés d’attention ou des comportements anxieux, dépressifs ou agressifs.

Résultat : une exposition au méthylparabène au troisième trimestre de grossesse est associée à des scores plus élevés à ce questionnaire, suggérant de possibles troubles du comportement chez l’enfant. De même, une exposition au bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, à la même période, est liée à des scores élevés, mais uniquement chez les garçons. Aucun effet cocktail, issu du mélange des différents phénols, n’a en revanche été observé.

Pour comprendre par quels mécanismes ces composés pourraient affecter le comportement des enfants, les chercheurs ont exploré l’hypothèse d’une implication de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), dont le rôle est, entre autres, de réguler la réponse au stress dans l’organisme. Ils ont ainsi mesuré les concentrations de plusieurs hormones clés de ce système (cortisol, cortisone, déhydrocorticostérone) dans des mèches de cheveux prélevées chez les mères en fin de grossesse. Mais les variations hormonales observées n’ont pas permis d’expliquer le lien entre l’exposition prénatale aux polluants et les troubles du comportement des enfants.

« Nos résultats ne suffisent pas à écarter cette hypothèse, car il y a encore très peu d’études sur le sujet. Mais il est possible que d’autres mécanismes biologiques, tels que la perturbation de l’axe thyroïdien ou œstrogénique, soient impliqués », explique la chercheuse.

De nouvelles recherches seront nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes en jeu.

« Bien que plusieurs études suggèrent un lien entre l’exposition aux perturbateurs endocriniens et les troubles du comportement, peu de recherches se sont intéressées au bisphénol S et au méthylparabène, ce dernier n’étant d’ailleurs pas officiellement reconnu comme perturbateur endocrinien, mais seulement suspecté. Il est donc essentiel de continuer à mener des études sur de larges cohortes, avec des mesures rigoureuses de l’exposition aux polluants, afin de mieux comprendre ces effets », conclut la dernière autrice.

[1] Cette étude a été financée par l’Anses, la Fondation de France et le fonds européen ATHLETE (Advancing Tools for Human Early Lifecourse Exposome Research and Translation), qui vise à mieux comprendre et prévenir les effets sur la santé de nombreux risques environnementaux, dès les premiers stades de la vie.

[2] https://echa.europa.eu/fr/brief-profile/-/briefprofile/100.002.532

[3] BiSC Project – Barcelona Life Study Cohort

[4]La cohorte Sepages

[5]Cinq bisphénols (bisphénol A [BPA], bisphénol S [BPS], bisphénol F [BPF], bisphénol B [BPB], bisphénol AF [BPAF]), quatre parabènes (méthylparabène, éthylparabène, propylparabène, butylparabène), et trois autres phénols (triclosan, triclocarban, benzophénone-3 [BP-3])

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