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Chikungunya : sept questions sur la suspension de la recommandation du vaccin pour les plus de 65 ans 

 La Réunion fait face à une épidémie importante de chikungunya, causée par un virus transmis par le moustique tigre. Les indications concernant le vaccin contre le chikungunya ont été mises à jour par les autorités sanitaires. © AdobeStock

Les indications concernant le vaccin contre le chikungunya évoluent. Ce samedi, les autorités sanitaires ont suspendu sa recommandation pour les plus de 65 ans, après avoir identifié des effets secondaires importants.

Cette décision intervient après la survenue de « trois événements indésirables graves », dont un décès, concernant des personnes de plus de 80 ans ayant été récemment vaccinées, selon les autorités sanitaires. Et ce, alors que La Réunion fait face à une épidémie importante de cette maladie infectieuse, causée par un virus transmis par le moustique tigre, et qui entraîne une forte fièvre ainsi que des douleurs articulaires pouvant durer plusieurs semaines.

Alors, est-il certain que le vaccin est à l’origine des événements qui ont motivé la décision des autorités sanitaires ? La sécurité et l’efficacité du vaccin sont-elles remises en cause pour l’ensemble de la population ? Où en est la progression de l’épidémie ? Canal Détox fait le point.

1) Pourquoi la recommandation de la vaccination a-t-elle été suspendue chez les plus de 65 ans ?

Mercredi 23 avril, le ministère de la Santé a été informé par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) de la survenue de plusieurs « événements indésirables graves » à la suite de vaccinations à La Réunion, dont un décès, selon un communiqué de presse du ministère.

Ces événements concernent des personnes âgées de plus de 80 ans, présentant des symptômes similaires à ceux d’une forme grave de chikungunya quelques jours après la vaccination, et qui souffraient déjà, par ailleurs, d’autres maladies graves.

Dès jeudi, la Direction générale de la santé (DGS) a donc saisi en urgence la Haute Autorité de santé (HAS) pour réévaluer les recommandations de vaccination. Le lendemain, cette dernière s’est prononcée en faveur d’une révision de la cible. C’est pourquoi les autorités sanitaires ont décidé d’arrêter immédiatement la vaccination des personnes de 65 ans et plus présentant ou non des symptômes, en attendant d’en savoir plus.

À noter que La Réunion n’est pas le seul endroit où des effets secondaires indésirables graves ont été constatés chez des personnes âgées. Aux États-Unis, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) a pris connaissance de cinq cas d’hospitalisations pour des événements cardiaques ou neurologiques survenus après la vaccination de personnes âgées de 65 ans et plus, selon un point d’information du 3 mars dernier.

2) Sommes-nous sûrs que le vaccin est à l’origine de ces événements graves, notamment du décès d’une personne âgée de plus de 80 ans à La Réunion ?

Les événements graves observés à La Réunion présentent une relation temporelle forte avec la vaccination, sans autre cause alternative évidente.

D’après l’analyse rendue par le Centre régional de pharmacovigilance de Bordeaux (CRPV), en charge de la pharmacovigilance dans les Outre-mer en lien avec l’ANSM pour ces trois événements indésirables graves, « le lien de causalité avec le vaccin semble très vraisemblable considérant les symptômes et leur délai d’apparition après la vaccination, ainsi que le résultat des examens biologiques », comme le précise le communiqué de presse du ministère.

3) Ces événements remettent-ils en cause la sécurité et l’efficacité du vaccin pour l’ensemble de la population ?

Le vaccin reste recommandé pour les adultes entre 18 et 64 ans présentant des comorbidités (hypertension artérielle, diabète, maladies cardiovasculaires, respiratoires, rénales, hépatiques et neurovasculaires), compte tenu de l’ampleur de l’épidémie, qui a déjà fait neuf morts à La Réunion, et du fait qu’aucune alerte n’a été remontée aux autorités sanitaires chez les personnes de cet âge.

4) Quelles sont les autres contre-indications au vaccin contre le chikungunya ?

Depuis le début de la campagne de vaccination, le vaccin Ixchiq est déconseillé aux femmes enceintes et aux personnes dont le système immunitaire présente une efficacité réduite.

Il s’agit en effet d’un vaccin vivant atténué, constitué de germes du virus modifiés afin qu’ils perdent leur pouvoir infectieux, tout en gardant leur capacité à induire une protection chez la personne vaccinée. Ces vaccins sont très efficaces, mais généralement déconseillés par précaution pour les personnes immunodéprimées, afin de limiter les risques d’infection.

5) Comment l’efficacité et la sécurité du vaccin contre le chikungunya sont-elles évaluées ?

Le 17 avril, l’ANSM a annoncé une surveillance renforcée d’éventuels effets secondaires post-vaccination avec le vaccin Ixchiq.

En juin 2024, ce vaccin contre le chikungunya efficace en une seule dose, issu du laboratoire Valneva, est le premier à avoir obtenu une autorisation de mise sur le marché en Europe. Son évaluation repose principalement sur quatre études de phase I et III (sur IV) réalisées auprès d’un total de 3 610 adultes qui ont reçu une dose de 0,5 mL du vaccin alors qu’ils n’étaient pas infectés par le virus. Les données sérologiques recueillies ont permis de mesurer des taux d’anticorps neutralisants “au-dessus de seuil prédictif de protection jusqu’à deux ans après la vaccination”, comme le précise un avis de la HAS du 19 mars 2025.

Une nouvelle étude dite « de phase IV » (c’est-à-dire réalisée après la mise sur le marché du vaccin) promue par le CHU de La Réunion et financée par le ministère de la Santé avec le soutien de ANRS Maladies infectieuses émergentes (MIE) et de la Région de La Réunion est en cours, afin d’identifier l’efficacité du vaccin en contexte épidémique et tout effet secondaire grave et/ou inattendu dû à son administration. « Au total, 1 800 personnes seront recrutées dans près d’une quarantaine d’hôpitaux et de cabinets médicaux de l’île, explique à l’Inserm Émilie Mosnier, infectiologue et chercheuse en épidémiologie au CHU de La Réunion. Les résultats de cette étude sont attendus « d’ici la fin de l’année, avec un premier bilan intermédiaire qui devrait être rendu public dès mi-juillet ».

6) Quels sont les effets secondaires reconnus du vaccin contre le chikungunya, et dans quel cas faut-il s’en inquiéter ?

Comme tous les médicaments, le vaccin peut provoquer des effets indésirables tels que des maux de tête, des sensations de malaise, des nausées, de la fatigue, des douleurs musculaires ou articulaires, de la fièvre ou encore des démangeaisons au point d’injection.

Ces effets indésirables « ne surviennent pas systématiquement chez toutes les personnes vaccinées, ne sont pas graves dans la très grande majorité des cas et disparaissent spontanément en quelques jours », précise le ministère de la Santé. En revanche, s’ils s’avèrent particulièrement intenses, il est conseillé de contacter rapidement un médecin.

Par ailleurs, dans de très rares cas, des symptômes de réaction allergique grave peuvent apparaître jusqu’à 72 heures après une vaccination : des difficultés à respirer, une respiration rauque ou sifflante, l’apparition des boutons ou plaques rouges sur la peau, parfois avec des démangeaisons, un gonflement des lèvres, du visage ou de la gorge, des étourdissements, de la fatigue, une accélération du rythme cardiaque… Dans ce cas, il est nécessaire d’appeler rapidement le 15.

7) Où en est la progression de l’épidémie ?

Le bilan provisoire de l’épidémie de chikungunya à La Réunion est de neuf morts, selon les autorités sanitaires, qui soulignent que l’épidémie se « stabilise à un haut niveau », selon des chiffres du mercredi 16 avril 2025.

Du 7 au 13 avril, la dernière semaine pour laquelle les données sont connues, quelque 350 passages aux urgences ont été enregistrés, contre 289 la semaine précédente – soit une hausse de 21 %. Le nombre de cas confirmés comptabilisés sur la même période est lui en baisse, de 6 237 à 4 304, mais Santé publique France précise que ce nombre n’est pas consolidé. Le bilan final pourrait donc s’avérer plus élevé.

Cet article a été relu par Emilie Mosnier, infectiologue et chercheuse en épidémiologie santé publique au CHU de la Réunion, avec Eric d’Ortenzio, médecin et épidémiologiste, ANRS-Maladies infectieuses émergentes/Inserm.

Les infections fongiques, la nouvelle pandémie, vraiment ?

Spores fongiques et "tête aspergillaire" du champignon microscopique Aspergillus fumigatus en culture (grossissement x 400)
Spores fongiques et “tête aspergillaire” du champignon microscopique Aspergillus fumigatus en culture (grossissement x 400) © JP Gangneux/CHU de Rennes
(Mis à jour le 15 avril 2025)

Alors que les bactéries résistantes aux antibiotiques constituent un problème de santé publique toujours plus important, le corps médical et scientifique est aujourd’hui confronté à l’émergence d’une nouvelle menace infectieuse : celle des champignons résistants aux traitements antifongiques. Depuis quelques années, des épidémies dues à des champignons microscopiques ont émergé dans le monde, et la transmission de ces agents infectieux a été particulièrement visible lors de la pandémie de Covid-19, profitant de la promiscuité et des protocoles de soins dégradés causés par l’afflux massif de patients. Preuve que ce sujet est de plus en plus prégnant, l’Organisation mondiale de la santé a publié fin 2022 la toute première liste d’agents pathogènes fongiques prioritaires, répertoriant les dix-neuf champignons les plus menaçants pour la santé publique. L’objectif de cette liste est d’alerter et d’orienter les travaux de recherche et les politiques publiques sur ces pathogènes encore mal connus et peu étudiés[1].

Dans le même temps, la pop culture a vu revenir les infections fongiques sur le devant de la scène avec la sortie début 2023 de la première saison de la série post-apocalyptique The Last of Us, adaptée du jeu vidéo éponyme. Pourtant, le champignon responsable de la pandémie mis en scène ici ne fait pas partie de ceux considérés comme menaçants par l’OMS. Non, ce supposé pathogène qui transforme les personnes infectées en créatures cannibales est inspiré des champignons macromycètes[2] du genre Ophiocordyceps qui infectent certaines espèces d’insectes chez qui ils provoquent des comportements anormaux. La franchise The Last of Us propose une théorie intéressante : le réchauffement climatique aurait poussé ce champignon – qui habituellement prospère autour de 18 °C –, à s’adapter à des températures plus élevées. Il serait ainsi devenu capable de contaminer des espèces aux organismes plus chauds que les insectes, comme les mammifères et, par extension, les êtres humains.

Mais, au-delà de la fiction, cette théorie inquiétante est-elle scientifiquement crédible ? Peut-on envisager que le réchauffement climatique puisse a minima favoriser les infections fongiques, voire entraîner la mutation ou l’émergence d’une espèce de champignons susceptible d’altérer le comportement humain ? Les infections fongiques constituent-elles déjà la prochaine grande pandémie ? Canal Détox s’est penché sur ces questions.

Les personnes immunodéprimées et fortement médicalisées : une population à risque d’infections fongiques graves

Les champignons dont les spores sont capables d’infecter l’humain[3] peuvent causer des infections superficielles relativement simples à traiter, mais également des infections plus sévères, qui, à partir d’une infection locale, peuvent diffuser vers d’autres parties du corps par la circulation sanguine. Ces infections fongiques graves (dites « invasives et disséminées ») présentent un taux de mortalité élevé alors que le nombre d’antifongiques disponibles demeure limité.

Ces infections graves, responsables annuellement d’environ 1,6 million de décès dans le monde, touchent principalement des populations vulnérables de personnes immunodéprimées : patients bénéficiant d’une greffe d’organe ou de cellules souches hématopoïétiques, touchés par un cancer, par le sida ou atteints d’une maladie respiratoire chronique… Ces patients sont en outre fortement exposés au milieu hospitalier et à des soins et actes médicaux réguliers et parfois invasifs, pouvant favoriser les contaminations.

Dans le contexte de la pandémie de Covid-19, la situation des épidémies fongiques dans les hôpitaux, mais également dans la population générale, s’est brutalement aggravée : tandis que les infections courantes (comme les mycoses orales et vaginales) sont devenues plus résistantes aux traitements, les infections fongiques graves ont augmenté de manière significative chez les patients hospitalisés. Les chiffres étaient ainsi particulièrement alarmants pour les Covid sévères, avec une estimation de 10 à 20 % de patients sous assistance respiratoire infectés en réanimation et présentant un risque de mortalité dépassant 60 %. En 2025, période post-vaccination Covid, les patients souffrant de Covid sévère sont toujours à risque d’infections fongiques invasives.

Plusieurs études se sont penchées sur cette période[4], soulignant que la pandémie de Covid-19 a présenté trois grandes caractéristiques particulièrement propices à la progression des infections fongiques en milieu hospitalier : les poumons des patients endommagés par le SARS-CoV-2 constituaient un environnement favorable à l’infection (notamment par les champignons du genre Aspergillus) ; l’immunodépression des patients, la réanimation et les traitements administrés au cours des Covid sévères ainsi que la saturation et la désorganisation du système de santé étaient également propices à diverses contaminations. Il n’est pas à exclure qu’une potentielle nouvelle pandémie recrée ces mêmes conditions à l’avenir.

Réchauffement climatique et Ophiocordyceps : le combo parfait pour une pandémie zombie ?

Selon des éléments récents rapportés par l’OMS, le réchauffement climatique et les échanges internationaux accrus seraient ensemble responsables de l’augmentation du nombre d’infections fongiques et de leur rayonnement géographique.

La virulence de certains pathogènes fongiques est fortement dépendante de leur tolérance au stress thermique ; ils ne peuvent pas causer de maladie chez les mammifères s’ils ne sont pas capables de supporter la température relativement élevée de leur organisme. Par exemple, début 2023, une équipe britannique a publié des travaux alertant sur l’accroissement du nombre d’infections graves causées par Cryptococcus neoformans sous l’influence du réchauffement climatique. Selon l’équipe de recherche, sous l’effet d’une augmentation de la température de son environnement, ce champignon particulièrement ravageur chez les malades du sida (presque 1 décès sur 5 au niveau mondial lui serait imputable) présenterait une intensification de mutations favorisant à la fois sa résistance à la chaleur et ses capacités infectieuses pour l’être humain. De même, la levure Candida auris est l’exemple type d’une levure émergente, résistante aux antifongiques, transmise sur le mode épidémique, et probablement associée au réchauffement climatique.

Pour autant, est-il crédible d’anticiper une pandémie similaire à celle décrite dans la franchise d’anticipation The Last Of Us ? Sous l’effet du changement climatique, un champignon qui prospère à basse température est-il capable de s’adapter à la chaleur jusqu’à pouvoir contaminer notre espèce et atteindre son système nerveux, voire en prendre le contrôle pour se reproduire ?

La franchise met en scène un futur post-apocalyptique où un champignon appelé « Cordyceps » transforme les personnes infectées en créatures cannibales, mues par un seul objectif : la multiplication.

Ce champignon est inspiré des différentes espèces relatives au genre Ophiocordyceps qui sont des champignons macromycètes effectivement capables de parasiter des arthropodes (insectes, arachnides ou mille-pattes) et d’en altérer le comportement (par exemple hyperactivité et déplacements inhabituels ou encore propension à mordre dans une plante et à s’y accrocher jusqu’à la mort) afin de compléter leur propre cycle reproductif – au détriment de la vie de l’insecte qu’ils finissent par digérer de l’intérieur. Ce phénomène, couplé aux impressionnantes images, presque fantasmagoriques, montrant le champignon émerger progressivement de l’exosquelette de son hôte, est un vivier d’inspiration tout désigné pour une fiction horrifique. Cependant, aussi inquiétante que puisse paraître cette capacité, elle répond à des règles biologiques bien précises.

Tout d’abord, chaque espèce d’Ophiocordyceps est dite super-spécifique, c’est-à-dire qu’elle n’est capable de parasiter qu’une seule espèce bien précise d’arthropode. Les plus connus sont ceux surnommés zombie-ant fungi (champignons de la fourmi zombie), qui infectent chacun une espèce différente de fourmi, mais il existe plusieurs centaines d’espèces distinctes.

En 2020, des scientifiques ont pris en exemple deux espèces d’Ophiocordyceps, O. kimflemingiae et O. camponoti-floridani, et leurs deux espèces cibles de fourmis pour tenter de décrire le mécanisme moléculaire encore mal connu de cette interaction parasitaire. Un séquençage du génome des champignons et de leurs hôtes infectés, depuis la période de manipulation jusqu’après la mort, a permis de mettre en évidence chez les fourmis des modifications génétiques susceptibles d’impacter leurs fonctions neurologiques et, plus étonnant, des gènes fongiques impliqués dans la sécrétion de molécules neurotoxiques. Ces altérations induites par le champignon et touchant le système nerveux de son hôte pourraient ainsi être responsables des modifications comportementales observées.

En outre, il semblerait que l’Ophiocordyceps ne soit pas le seul champignon impliqué dans cette « zombification » comme le montrent de récents travaux parus en 2022. Une équipe de recherche a ainsi découvert que O. camponoti-floridani est lui-même infecté par au moins deux autres champignons parasites jusque-là inconnus : Niveomyces coronatus et Torrubiellomyces zombiae. D’autres espèces d’Ophiocordyceps, en particulier ceux infectant les fourmis, seraient également parasitées par des champignons similaires. Selon les chercheurs, ces derniers semblent se nourrir du champignon hôte voire, dans certains cas, le stériliser. Si les raisons de cette interaction sont encore inconnues, l’une des hypothèses est que ces champignons pourraient participer à la régulation des populations d’Ophiocordyceps.

À la lumière des connaissances actuelles, cet ensemble imbriqué de mécaniques génétiques, moléculaires et environnementales extrêmement précises et finement régulées rend fortement improbable qu’un membre du genre Ophiocordyceps devienne un jour susceptible d’infecter et de contrôler une espèce à sang chaud comme il en est capable avec une espèce d’insecte bien spécifique, et ce, même en étant soumis à des variations environnementales telles que celles induites par le réchauffement climatique.

Le système nerveux sous influence : infection ou intoxication ?

Au tout début du premier épisode de la série The Last of Us, un scientifique fait un rapprochement fallacieux entre la forme de « contrôle » exercée par Ophiocordyceps sur ses hôtes et des champignons dont la consommation génère des effets hallucinogènes comme l’ergot de seigle (dont est extrait le LSD) ou certains champignons du genre Psylocybe consommés comme psychotropes. Cette comparaison erronée met en parallèle deux modes d’action bien distincts : l’infection et l’intoxication. L’infection passe par une contamination via les spores (l’organe de reproduction). Elle est rendue possible par une machinerie génétique et moléculaire extrêmement fine visant à permettre à un micro-organisme donné de se reproduire dans une espèce précise ; dans le cas rare d’Ophiocordyceps cette mécanique lui donne une forme de « contrôle » sur l’hôte pour répondre à des conditions bien spécifiques de reproduction.

L’intoxication, elle, n’a rien à voir avec la reproduction. Elle correspond à la sécrétion par le champignon de certaines substances chimiques. Parmi celles-ci, on retrouve des molécules appelées alcaloïdes, produites par de nombreuses espèces de champignons, végétaux et animaux. Leurs effets sur le système nerveux ne se révèlent que lors d’une consommation des organismes concernés. Au-delà de leurs effets psychotropes et/ou de leur toxicité (certains peuvent s’avérer mortels à très petite dose), nombreux sont ceux qui présentent des propriétés médicamenteuses et ils sont par conséquent très utilisés en pharmacopée (strychnine, quinine, morphine, codéine, scopolamine…). Certaines hypothèses suggèrent que les alcaloïdes pourraient constituer pour le champignon un moyen de défense contre les prédateurs et/ou, dans certains cas, une réserve nutritive d’azote.

Des champignons de plus en plus résistants

Si la menace d’une apocalypse zombie causée par une mutation d’un Ophiocordyceps peut être écartée à l’heure actuelle, l’évolution d’autres pathogènes fongiques microscopiques beaucoup plus proches de nous, bien que moins cinématographique, s’avère malgré tout alarmante. Le réchauffement climatique entre en jeu comme nous avons pu le voir précédemment, mais il n’est pas le seul.

À l’instar de la montée toujours plus préoccupante de l’antibiorésistance de bactéries pathogènes, la résistance des champignons micromycètes aux antifongiques – qui rend de plus en plus difficile la prévention et le soin des infections humaines – est en partie due à une utilisation inappropriée et abusive. Par exemple, selon l’OMS, le renforcement de la résistance du champignon Aspergillus fumigatus, dont le nombre d’infections est en forte augmentation, serait en partie lié au recours excessif aux antifongiques azolés dans le domaine agricole. Autre exemple, le champignon Candida auris, lui, a gagné l’appellation de « super champignon » (ou super bug) grâce à sa capacité à s’adapter très rapidement aux antifongiques.

Jusqu’à récemment, on pensait que la résistance des champignons aux antifongiques était permise uniquement par des mutations de leur ADN. Cependant, en 2020 dans la revue Nature, une équipe de recherche de l’université d’Édimbourg a publié une étude mettant à mal ce paradigme. Les travaux suggèrent que, sous l’influence de signaux environnementaux, pourraient survenir des altérations dites épigénétiques[5] susceptibles de modifier l’activité des gènes du champignon pour lui permettre de s’adapter à un environnement hostile. Les auteurs pointent également que les techniques de séquençage du génome habituellement utilisées pour détecter les mutations des pathogènes fongiques – et surveiller ainsi l’évolution de leur résistance ou diagnostiquer une infection – ne sont pas adaptées pour détecter les mutations épigénétiques et passeraient donc à côté de certains cas.

Les stratégies de survie découlant de cette malléabilité génétique se manifestent sous plusieurs formes en fonction de la menace affrontée et de l’espèce fongique concernée : expression de protéines et pigments évitant la reconnaissance ou formation de levures géantes trop grosses pour être digérées par les cellules de l’immunité (ou les prédateurs) et plus résistantes aux facteurs de stress environnementaux, structures permettant l’adhérence (formation de biofilms et production de filaments invasifs) ou encore la production de molécules toxiques. Elles pourraient ainsi expliquer comment ces pathogènes développent une résistance aux traitements antifongiques, et plus largement les raisons de leurs excellentes capacités d’adaptation et de leur virulence chez l’humain.

Beaucoup moins spectaculaires visuellement et plus insidieuses que les infections fongiques mises en scène par la fiction, celles qui nous concernent réellement à l’heure actuelle n’en restent pas moins inquiétantes. Entre manque de connaissances en recherche, capacités d’adaptation efficaces et variées, résistance aux traitements et conditions favorables au développement dans les milieux extérieurs et de soin, les champignons microscopiques constituent une menace bien réelle et de plus en plus prégnante pour la santé humaine.

Texte réalisé avec le soutien de Jean-Pierre Gangneux, médecin, chef du laboratoire de parasitologie-mycologie et du Centre National de Référence pour les aspergilloses chroniques au CHU de Rennes, coordonateur du réseau Européen des Centres d’Excellence en Mycologie Médicale (ECMM),  et responsable de recherche au sein de l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (unité 1085 Inserm/École des hautes études en santé publique/Université d’Angers/Université de Rennes 1).

 

[1]Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés ou non par une cellule. Elle étudie les changements dans l’activité des gènes, qui n’impliquent pas de modification de la séquence d’ADN et peuvent être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles et parfois temporaires. Elles sont induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement, de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation.

[1]Il est estimé que 98 % des champignons restent à ce jour non décrits par la science.

[2]Les macromycètes ou macrochampignons sont des champignons dont la fructification est visible à l’œil nu (par opposition aux micromycètes qui ne sont visibles qu’au microscope).

[3]Les champignons se reproduisent et disséminent grâce à leurs spores qui, en fonction de l’espèce, peuvent se développer sur des plantes, des animaux ou d’autres champignons. La majorité des infections graves chez l’humain sont causées par des champignons appartenant aux genres Candida, Aspergillus, Mucorales et Cryptococcus.

[4]Pour aller plus loin :

[5]Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés ou non par une cellule. Elle étudie les changements dans l’activité des gènes, qui n’impliquent pas de modification de la séquence d’ADN et peuvent être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles et parfois temporaires. Elles sont induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement, de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation.

Des applications smartphones pour se protéger des moustiques, vraiment ?

moustique

© Fotalia

Les maladies à transmission vectorielle, c’est-à-dire des maladies humaines provoquées par des parasites, des virus ou des bactéries transmis par des vecteurs arthropodes, sont responsables de plus de 17% des maladies infectieuses dans le monde, et provoquent plus d’un million de décès chaque année. Les moustiques constituent de loin le principal vecteur de ces maladies, parmi lesquelles on peut citer le paludisme, le chikungunya, le virus Zika ou la fièvre jaune.

Ces maladies sont-elles en augmentation à travers le monde, et notamment en France, comme les gros titres de l’actualité semblent le suggérer ? Comment s’en protéger, quelles stratégies ont fait leur preuve contre les piqûres de moustiques ? Suffit-il simplement de mettre du répulsif anti-moustiques ou bien de télécharger une application sur son smartphone pour repousser ces insectes ? Canal Détox se penche sur ces questions.

 

Un plus grand nombre de cas, plus dispersés

Récemment, c’est plutôt le virus du Nil occidental[1] qui a fait la une de l’actualité, se propageant dans le sud de la France, avec l’apparition d’un cas autochtone[2] pour la première fois dans le territoire de la Nouvelle-Aquitaine. La région s’était déjà illustrée l’an dernier avec un premier cas autochtone du virus Usutu, un virus à ARN considéré comme émergent.

De manière générale, les maladies transmises par les moustiques sont en hausse en Europe et en France depuis plusieurs années, avec une accélération très nette en 2022. En effet, cette année-là, il y a eu 66 cas autochtones de dengue en France métropolitaine, soit le double du nombre de cas cumulés sur les quinze années précédentes. Alors que la dengue est la maladie virale transmise par les moustiques la plus répandue dans le monde, la reprise du trafic aérien et les flux de voyageurs ont aussi favorisé l’augmentation du nombre de cas importés (272 cas au total).

Par ailleurs, les cas de dengue sont aujourd’hui beaucoup plus dispersés géographiquement, ils ne sont plus uniquement circonscrits au pourtour méditerranéen. Notons que la population de moustiques tigres, responsable de la transmission de la dengue mais aussi du virus Zika et du Chikungunya a été identifiée dans 71 départements ce qui représente un plus grand risque de la diffusion de ces maladies sur tout le territoire.

Nous sommes donc dans une situation où le nombre de cas de maladies à transmission vectorielle est de plus en plus important, avec un risque de propagation à des régions où les moustiques n’étaient traditionnellement pas présents. Le réchauffement climatique serait un facteur aggravant à la fois parce qu’un climat chaud est propice au développement des moustiques et parce que des températures élevées favorisent la multiplication des virus au sein des moustiques.

 

Traitements et prévention : quelles stratégies ?

Si des traitements existent pour certaines maladies transmises par les moustiques, l’arsenal thérapeutique demeure encore limité dans la plupart des cas. Ainsi par exemple, le seul vaccin contre le virus du Nil occidental disponible est à destination des chevaux mais pas de l’humain, tandis que pour la dengue, le degré d’efficacité de la vaccination varie d’une personne à l’autre.

La prévention des piqûres est dans ce contexte une stratégie incontournable pour réduire la transmission et l’impact de ces maladies. Elle passe notamment par l’utilisation de protections individuelles, dont l’usage de vêtements amples couvrants et de moustiquaires traitées avec des insecticides dans les zones endémiques, mais aussi de répulsifs anti-moustiques.

Par exemple, depuis 2005, plus de 2 milliards de moustiquaires imprégnées d’insecticide ont été distribuées dans le monde pour prévenir le paludisme. Toutes ces moustiquaires ont été traitées avec une seule classe d’insecticide : les pyréthrinoïdes. En 2015, une modélisation publiée dans Nature a souligné que ces moustiquaires ont été à l’origine de la plupart des reculs des cas de paludisme observés entre 2005 et 2015, en particulier dans les zones de transmission modérée à élevée. Toutefois, depuis 10 ans, cette progression a nettement ralenti. Cela s’explique notamment parce que les moustiques sont désormais résistants aux pyréthrinoïdes dans de nombreuses régions, ce qui implique l’utilisation de moustiquaires traitées avec d’autres ingrédients actifs. Dans le même temps, la liste des insecticides autorisés s’est réduite, des données scientifiques ayant montré l’impact délétère de certains produits sur l’environnement.

Un autre axe très important de la prévention consiste à lutter contre les lieux de ponte des moustiques, en particulier à agir pour limiter le nombre de points d’eau stagnante, qui sont propices au développement et à la diffusion de moustiques dans le périmètre proche (les moustiques n’étant pas capables de voler plus d’une centaine de mètres).

De nombreux répulsifs olfactifs sont également disponibles sur le marché, notamment des produits à appliquer sur la peau (sprays, crèmes…) ou à diffuser dans l’environnement immédiat (bougies, prises électriques…). Si ces produits ont montré leur efficacité pour réduire les piqûres de moustiques, il s’agit tout de même de produits chimiques qu’il convient de ne pas utiliser en trop grande quantité. Par ailleurs, ils n’ont pas le même degré d’efficacité pour tout le monde (voir encadré à la suite de l’article), et la protection qu’ils confèrent est limitée dans le temps.

Face à cela, la recherche sur de nouveaux répulsifs est en plein essor, mais certaines dérives sont observées. L’une des plus notables, actuellement, est la popularité grandissante d’applications smartphones à télécharger, qui diffuseraient des ondes à basse fréquence pour repousser les moustiques. Cette idée de combattre les moustiques par le son et les ondes n’est pas nouvelle, et basée sur un argument simple : ces dispositifs seraient efficaces parce qu’ils imiteraient les ondes sonores produites par les battements d’ailes des moustiques mâles ou des libellules. Or les moustiques femelles qui piquent les humains, seraient repoussées par ce son, dans le premier cas parce qu’elles ne s’accouplent qu’une seule fois dans leur vie, dans le second parce que la libellule est leur prédateur.

Cependant, les données scientifiques ne sont actuellement ni assez nombreuses ni assez solides pour confirmer une quelconque efficacité de ce type de répulsif, d’autant que les ondes qui pourraient éventuellement être entendues par les moustiques femelles sont trop puissantes pour être reproduites par un smartphone.

Déjà en 2010, une revue de littérature sur dix études solides, publiée par l’organisation Cochrane, soulignait une absence de preuves concernant l’utilité de répulsifs anti-moustiques fondés sur les ondes, et allait même jusqu’à juger inutile la poursuite de recherches sur le sujet. Depuis, aucune étude n’est venue contredire ces conclusions avec des données plus robustes, mais ces applications – qui ont rarement été testées et validées en laboratoire -continuent à être téléchargées régulièrement.

Les experts déconseillent donc leur utilisation, au mieux parce qu’elles n’ont pas d’utilité, au pire parce qu’elles peuvent procurer un faux sentiment de protection, qui conduit les utilisateurs à négliger d’autres approches pour se protéger des piqûres.

 

Qu’est-ce qui attire les moustiques ?

Nous ne sommes pas tous égaux face aux piqûres de moustiques ! Parce qu’il existe de nombreuses espèces différentes, que certains climats sont plus propices que d’autres à leur prolifération… Mais aussi et surtout car nous pouvons leur sembler plus ou moins attirants. Sur ce dernier point, de nombreuses études scientifiques renseignent justement sur la susceptibilité individuelle aux piqûres.

Parmi les éléments « attractifs » documentés, on retrouve l’odeur : l’olfaction étant le principal sens par lequel les moustiques localisent leurs hôtes cibles. Les insectes seraient sensibles à divers composés organiques volatils présents sur la peau de l’humain, et dans sa transpiration (ex. ammonium, acide lactique…), ainsi qu’au CO2 qu’il rejette en respirant… Et comme nous sommes tous différents, l’intensité de la libération de ces composés « attractifs » varie selon les individus, ce qui explique que certains ont de plus grandes chances d’être piqués ! Les facteurs génétiques impliqués sont par ailleurs bien documentés par la littérature, d’autant qu’il est établi que la signature olfactive humaine propre à chacun est partiellement déterminée par des facteurs génétiques, notamment les allèles de l’antigène leucocytaire humain (HLA).

En outre, le régime alimentaire peut faire changer l’odeur corporelle : des scientifiques ont ainsi étudié les effets de la consommation de certains aliments sur l’attirance des moustiques. Contrairement à ce qu’on peut lire sur internet, rien ne prouve que l’ail et la vitamine B n’éloignent les moustiques ; alors que la consommation de bananes ou de bière pourrait augmenter cette attraction.

Par ailleurs les femmes enceintes libéreraient plus encore de composés attractifs que les autres individus. Il en serait de même pour les personnes atteintes de paludisme et porteuses du Plasmodium, qui peuvent donc, en se faisant piquer à nouveau, être à l’origine de la transmission de la maladie.

Toutes ces observations indiquent, qu’en plus de varier d’un individu à l’autre, l’attractivité humaine peut être modifiée en fonction des changements physiologiques et métaboliques observés chez un individu particulier…

Au-delà de cette susceptibilité individuelle, sur laquelle on ne peut malheureusement pas toujours agir, les scientifiques ont récemment découvert que certaines couleurs chaudes apparentées à celles de la peau humaine, comme le rouge, le noir et l’orange, sont perçues comme plus attirantes par les insectes. Se vêtir de bleu, de vert ou de violet pourrait donc permettre de passer un peu plus inaperçu.

 

Texte rédigé avec le soutien de Yannick Simonin, chercheur au sein de l’unité Inserm Pathogenèse et contrôle des infections chroniques et émergentes (unité 1058 Inserm/Université de Montpellier/EFS)

[1] Maladie virale transmise par les moustiques du genre Culex qui se contaminent exclusivement au contact d’oiseaux infectés. Les oiseaux sont les réservoirs du virus.

[2] On parle de cas autochtone quand une personne a contracté la maladie sur le territoire national et n’a pas voyagé en zone contaminée dans les 15 jours précédant l’apparition des symptômes.

Le VIH transmis par les piqûres des moustiques, vraiment ?

Les moustiques ne peuvent pas transmettre le VIH. Crédits : Adobe Stock

Il est impossible d’être infecté par le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) par le biais d’une piqûre de moustique. Pourtant, la question est régulièrement débattue sur certaines plateformes en ligne et sur les réseaux sociaux. Si les connaissances sur la transmission de ce virus à l’origine de la maladie du SIDA sont aujourd’hui bien établies par les scientifiques, elles ne sont pas toujours bien connues de tous. Canal Détox fait le point.

Le VIH ne peut pas être transmis à l’homme par les moustiques, à la différence des virus Zika ou des parasites du paludisme. Tout d’abord, il n’est pas si facile pour un virus de se diffuser par le biais des moustiques, qu’il s’agisse ou non du VIH.

On pourrait penser qu’il suffit à l’insecte d’ingérer un virus lors d’un repas sanguin sur une personne infectée pour qu’il puisse le transmettre à une personne saine lors du repas suivant. En fait, c’est un peu plus compliqué que cela.

En effet, après avoir été ingéré pendant un repas sanguin, un virus doit résister à l’environnement hostile présent dans l’intestin du moustique (acidité, enzymes de digestion, …). Il doit ensuite atteindre les cellules de la paroi de l’intestin et y trouver un point d’ancrage pour pouvoir entrer dans les cellules et s’y reproduire, ce qui là encore n’est pas sans difficulté. Ensuite, après augmentation de la charge virale (c’est à dire la quantité de virus), le virus doit être libéré dans le corps du moustique, infecter les glandes salivaires et s’y multiplier à nouveau. Et c’est seulement là que, stocké avec la salive anticoagulante au niveau des cavités des glandes salivaires (lumen), il pourrait être injecté à un nouvel hôte, lors d’un prochain repas sanguin du moustique.

Des virus plus ou moins « exigeants »

Par ailleurs, tous les virus ne sont pas identiques : certains virus pénètrent et se reproduisent plus facilement que d’autres dans les cellules. C’est le cas des virus Zika ou Chikungunya. Le virus de l’hépatite C et le VIH sont à l’inverse beaucoup plus « exigeants » : ils n’infectent que quelques types de cellules bien spécifiques qui ne sont pas présentes chez toutes les espèces.

Chez l’humain, les cibles du VIH sont principalement les lymphocytes T auxiliaires, les monocytes, les macrophages et les cellules dendritiques. Ces cellules sont essentielles au bon fonctionnement du système immunitaire. Le virus est en effet capable de reconnaître et de s’arrimer à des « points d’ancrage » ou marqueurs exprimés à la surface de ces cellules, les récepteurs CD4. C’est pour lui le moyen de se répliquer et de se diffuser dans l’organisme.

Pour en savoir plus sur le VIH et la manière dont il se transmet, consultez le dossier d’informations de l’Inserm 

Les cellules du moustique en revanche ne présentent pas ces points d’ancrage à leur surface. Même si un moustique se nourrit du sang d’une personne infectée par le VIH, celui-ci ne pourrait dont pas pénétrer dans ses cellules. En outre, même si c’était le cas, il ne pourrait s’y multiplier, en l’absence de facteurs cellulaires essentiels à sa reproduction.

Le VIH ne peut donc en aucun cas infecter le moustique et être transmis à un individu de manière « active ».

 

Instabilité du virus

Et de manière passive alors ? La trompe du moustique peut-elle être un vecteur de transmission si l’insecte qui vient de se repaître du sang d’un individu séropositif pique tout de suite un autre individu? Là encore, pour deux raisons, c’est impossible.

En effet, la trompe du moustique, que l’on appelle le « proboscis », contient en réalité deux canaux distincts : un pour aspirer le sang et un autre, plus petit, pour injecter la salive. La circulation s’y faisant à sens unique, le seul moyen pour un moustique de pouvoir transmettre le virus serait qu’il soit infecté et que ce pathogène se retrouve dans sa salive après s’être multiplié. Comme on l’a vu plus tôt, le VIH ne pouvant se reproduire dans les cellules du moustique, cette possibilité peut être écartée. Par ailleurs, il s’agit d’un virus instable qui ne survit pas longtemps hors des cellules dans lesquelles il se reproduit ou dans les fluides corporels.

Enfin, on peut ajouter que même si un moustique avec un proboscis recouvert de sang contaminé piquait tout de suite un individu non séropositif, il serait incapable de lui transmettre le virus. La charge virale contenue dans les quelques lymphocytes contaminés qui seraient transmis à cet individu serait en effet trop faible. Dans une publication parue il y a déjà plus de 20 ans, il a été démontré qu’il faudrait dix millions de piqûres de moustiques infectés pour que la charge virale transmise passivement par le proboscis soit suffisante et conduise à infecter une personne.

 

Texte rédigé avec le soutien de Stéphanie Blandin, chercheuse Inserm à l’IBMC (Institut de biologie moléculaire et cellulaire, à Strasbourg) qui étudie le système immunitaire des moustiques, et son collègue Matteo Negroni, chercheur CNRS à l’IBMC, spécialiste de l’évolution moléculaire du VIH.

Les crises environnementales sont-elles responsables de l’émergence de nouvelles épidémies ?

Dans certaines régions du monde, l’extension des terres agricoles associée à la déforestation signifie que des espèces animales sauvages sont plus à risque d’entrer en contact avec le bétail et avec les humains, et donc de transmettre d’éventuels virus. © Adobe Stock

Inconnue il y a encore un an, la Covid-19 a touché en quelques mois l’ensemble des régions du monde. En Europe, la deuxième vague de la pandémie s’accélère. Et les scientifiques sont inquiets : si la recherche pour développer de nouveaux traitements et des vaccins sûrs et efficaces contre cette maladie progresse rapidement, ils n’excluent pas que d’autres virus encore non documentés émergent dans les années à venir et se diffusent à travers le monde.

Un nombre croissant de travaux souligne que les activités humaines à l’origine de la dégradation de la biodiversité et du changement climatique constitueraient un facteur majeur dans l’accélération des épidémies. Un constat partagé par un rapport de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) publié au mois d’octobre 2020. Pour mieux comprendre le lien entre crises écologiques, maladies émergentes et pandémies, Canal Détox fait le point sur l’état des connaissances.

Origine des pandémies

La grande majorité des maladies émergentes ayant donné lieu à des épidémies sont des zoonoses, c’est-à-dire que des pathogènes d’origine animale en sont à l’origine. C’est le cas par exemple de Zika ou encore de la maladie d’Ebola pour laquelle plusieurs études ont confirmé que les chauves-souris étaient des réservoirs du virus.

Dans les précédentes épidémies de coronavirus, il a été montré que la chauve-souris constitue également le réservoir du virus comme par exemple pour l’épidémie de SRAS au début des années 2000. Un hôte intermédiaire, lui-même infecté par ces chauves-souris, est nécessaire à la transmission de ces virus chez l’humain. C’est le cas de la civette palmiste masquée pour le SRAS-CoV, vendue sur les marchés et consommée en Chine, et du dromadaire pour le MERS-CoV. Dans le cas de la pandémie de Covid-19, si l’on est bien certain qu’il s’agit d’une zoonose, le réservoir viral n’a pas encore été clairement identifié. Dans la publication Emerging Infectious Diseases, des chercheurs viennent de montrer le potentiel pour les chiens viverrins d’être infectés par les SARS-CoV-2, émettant ainsi l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un hôte intermédiaire.

Le Global Virome Project, ambitieuse initiative portée par plusieurs équipes de scientifiques sur 10 ans, estime que près de 1,7 million de virus encore inconnus existent chez les mammifères et les oiseaux, dont plus de 500 000 seraient en capacité d’infecter l’espèce humaine. Or, depuis plusieurs décennies, les épidémies de maladies infectieuses émergentes touchant l’humain s’accélèrent. Une étude de référence sur le sujet, publiée dans le journal Nature en 2008, montrait déjà la fréquence accrue de l’émergence de ces pathologies et leur potentiel épidémique depuis la deuxième moitié du xxe siècle, identifiant 335 nouvelles maladies infectieuses survenues entre 1940 et 2004. Parmi elles, plus de 60 % étaient des zoonoses. Une tendance qui n’a cessé de se renforcer ces 20 dernières années avec des épidémies plus nombreuses et plus fréquentes comme l’indique le graphique ci-dessous, issu de l’étude Climate variability and outbreaks of infectious diseases in Europe parue en 2013. Ces travaux ont illustré l’évolution du nombre de maladies ayant connu des dynamiques épidémiques entre 1950 et 2010.

Évolution du nombre de maladies ayant enregistré au moins un épisode épidémique entre 1950 et 2009 (d’après GIDEON, dans M&M)

Activités humaines et biodiversité

Cette accélération de la fréquence des épidémies pourrait être en partie due aux activités humaines qui modifient l’environnement et augmentent la probabilité d’une rencontre entre humains et pathogènes. Le récent rapport de l’IPBES suggère ainsi que 30 % des maladies émergentes identifiées depuis 1960 ont été causées par des modifications dans l’aménagement du territoire au détriment de zones sauvages et par l’exploitation des terres à des fins agricoles. Des travaux parus dans Biological Conservation en août 2020 renforcent cette idée : l’augmentation de la quantité de bétail sur la planète est positivement corrélée à un nombre accru d’espèces en voie de disparition ainsi qu’à une augmentation du nombre d’épidémies humaines au cours des dernières décennies.

Dans certaines régions du monde, l’extension des terres agricoles associée à la déforestation signifie que des espèces animales sauvages sont plus à risque d’entrer en contact avec le bétail et avec les humains, et donc de transmettre d’éventuels virus. La transmission du virus Nipah en Malaisie à la fin du siècle dernier en est un bon exemple : l’habitat naturel des chauves-souris du genre Pteropus porteuses du virus y a été détruit par la déforestation, poussant ces animaux à s’installer dans les vergers à proximité d’espèces domestiquées. Le bétail a été infecté en consommant des fruits exposés aux chauves-souris et contenant le virus, puis a à son tour infecté l’humain.

Des données supplémentaires suggèrent aussi un lien entre fréquence accrue des épidémies entre 1990 et 2016, déforestation dans les zones tropicales et expansion de zones agricoles, notamment pour les plantations de palmiers à huile.

De même, le trafic et la vente d’animaux sauvages semblent aussi avoir accéléré l’exposition humaine à ces pathogènes. L’interdiction de la vente d’animaux exotiques pourrait s’avérer nécessaire pour prévenir de futures pandémies similaires à celle que nous vivons actuellement.

Réchauffement climatique

Le réchauffement climatique pourrait aussi se révéler problématique dans certains cas. Pour illustrer ce point, on peut notamment souligner que la hausse des températures a été impliquée dans l’émergence et la diffusion de l’encéphalite à tiques dans plusieurs pays européens. Certains travaux soulignent aussi que le changement climatique est associé à un risque pandémique futur dans la mesure où il pourrait accélérer les déplacements d’espèces sauvages qui constituent de potentiels réservoirs viraux ainsi que les mouvements de populations, augmentant ainsi la diffusion des maladies.

Pour de nombreux chercheurs, la surveillance et la prévention de futures épidémies sont donc étroitement liées à une action plus robuste pour mieux protéger l’environnement des activités humaines et réduire les effets les plus délétères du réchauffement climatique.

Le constat d’un lien entre crise écologique, changement climatique et épidémies constitue par ailleurs un argument pour continuer à promouvoir l’approche One Health qui aborde de façon systémique et unifiée la santé publique humaine ainsi que la santé animale et environnementale aux échelles locale, nationale et planétaire. La création du Haut Conseil Une seule santé, sur le modèle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) répond à cet impératif. Elle a été annoncée en novembre 2020 à l’occasion de l’ouverture du Forum de Paris sur la paix.

Texte rédigé avec le soutien de Claire Lajaunie, chercheuse Inserm au sein du Laboratoire population environnement développement (LPED – UMR 151)

Pour plus d’informations : voir la conférence en ligne sur le sujet https://www.arb-idf.fr/article/webinaire-sante-et-biodiversite ainsi que le chapitre 14 du livre “Biodiversity Conservation in Southeast Asia” (Routledge, 2017).

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