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Médecine psychédélique : du tourisme thérapeutique aux essais cliniques

© Photo de Possessed Photography sur Unsplash

En février 2024, débutait un essai clinique français impliquant l’usage d’une substance psychédélique, le premier depuis plus de cinquante ans. Mené au CHU de Nîmes, il vise à tester les effets de la psilocybine chez des patients atteint de troubles d’usage de l’alcool associés à la dépression. La France rejoint ainsi les nombreuses études conduites dans la dernière décennie à l’étranger – notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis – explorant les effets thérapeutiques des substances psychédéliques pour le traitement de divers troubles psychiatriques.

Bien que présenté par certains professionnels de santé mentale comme un traitement « révolutionnaire », l’usage des psychédéliques à des fins thérapeutiques n’est pas nouveau. D’abord parce qu’une première vague d’essais cliniques avait été conduite en Europe et en Amérique du nord au cours des années 1950-1970. Rappelons en outre que de nombreuses sociétés autochtones des Amériques mobilisent traditionnellement ces substances issues de plantes dans le cadre de rituels thérapeutiques : l’ayahuasca en Amazonie, les champignons psilocybes ou peyotl en Mésoamérique, ou encore le cactus San Pedro dans le monde andin.

L’essor du tourisme thérapeutique

Depuis une trentaine d’années, une forme de tourisme thérapeutique s’est développée dans ces régions, et tout particulièrement en Amazonie péruvienne, où se rendent chaque année de nombreux voyageurs internationaux qui souhaitent participer à des pratiques rituelles mobilisant l’usage de l’ayahuasca, un breuvage hallucinogène préparé à partir de plantes endémiques. Principalement issus des classes moyennes ou supérieures américaines et européennes, ces personnes voyagent dans le cadre d’une quête thérapeutique, pour tenter de régler des troubles de santé mentale, améliorer leur bien-être général ou encore faire face à de évènements de vie difficiles. Cette démarche s’inscrit généralement dans un parcours de soins ayant mobilisé, le plus souvent sans succès, d’autres formes de thérapies plus « conventionnelles » dans leur pays d’origine.

Ce tourisme psychédélique a eu un impact important sur les communautés autochtones et leurs pratiques culturelles. Ce phénomène soulève notamment des questions relatives aux dynamiques d’appropriation culturelle – dans la mesure où nombre des « centres chamaniques » accueillant la clientèle internationale sont fondés et dirigés par des occidentaux – mais également aux effets potentiels sur le mode de vie de ces communautés lorsqu’elles s’engagent dans l’industrie du tourisme.

Enfin, s’ils s’appuient sur des pratiques et savoirs « traditionnels », les centres d’Amazonie péruvienne proposant des « retraites chamaniques », transforment également ces pratiques, pour proposer une offre très standardisée aux clients internationaux.

Ceux-ci se voient ainsi presque systématiquement proposer une expérience fondée sur le recours à des plantes dites « purgatives » (vomitives ou laxatives) utilisées à des fins de purification, des retraites dans la jungle accompagnant l’ingestion d’autres plantes (« diètes ») et de rituels d’ayahuasca, souvent accompagnés de groupes de parole, voire d’un accompagnement psychothérapeutique. Au sein de ces institutions éminemment interculturelles, on voit ainsi les guérisseurs autochtones adapter leurs pratiques traditionnelles et adopter un vocabulaire emprunté à la médecine et à la psychologique occidentale. Nombre d’entre affirment par exemple être à même de guérir le « burnout » ou la « dépression ».

Un intérêt scientifique renouvelé

La popularité de ce tourisme psychédélique est l’un des facteurs qui a contribué à renouveler l’intérêt de la science et de la médecine pour les propriétés thérapeutiques de ces substances. Mais cet intérêt a également été soutenu par le travail d’associations anglo-saxonnes comme la fondation Beckley ou MAPS, qui militent depuis plusieurs décennies pour la reprise des essais cliniques sur ces substances.

Ces efforts ont conduit à une réintroduction progressive de ces substances dans la recherche. Depuis le début du 21e siècle, un nombre croissant d’essais clinique a été initié, principalement dans les pays anglo-saxons, mais également en Suisse, en Allemagne ou au Brésil. Ces recherches visent à évaluer l’efficacité des psychédéliques dans le traitement de divers troubles de santé mentale (dépression, anxiété, syndrome de stress post-traumatique, troubles obsessionnels-compulsifs ou addictions), notamment pour les patients ne répondant pas aux interventions thérapeutiques conventionnelles ou aux traitements médicamenteux actuellement disponibles.

Les premiers résultats de ces études, publiés dans de prestigieuses revues scientifiques, laissent entrevoir plusieurs applications thérapeutiques possibles pour ces substances. Parmi les travaux les plus aboutis, des études mettent par exemple en évidence l’efficacité de l’ayahuasca et de la psilocybine, substance active des champignons hallucinogènes, dans le traitement de la dépression, ou du LSD dans le traitement de l’anxiété. Dans l’attente des résultats définitifs d’essais cliniques de phase 3, certains pays, dont l’Australie et les États-Unis, ont déjà accordé des autorisations préliminaires de mise sur le marché de certains psychédéliques pour le traitement de certains troubles tels que le syndrome de stress post-traumatique et la dépression.

En France, en plus de l’étude lancée à Nîmes début 2024, trois autres essais devraient prochainement voir le jour. La première étude testera les effets du LSD dans le traitement de l’alcoolisme, la seconde ceux de la psilocybine sur cette même indication, et la dernière, menée sur plusieurs sites hospitaliers français, les effets de la psilocybine sur la dépression résistance aux traitements. Je collabore pour ma part avec les équipes de ces deux derniers projets.

Des défis cliniques et éthiques

Si la dynamique en faveur de la mise à disposition des patients de ces substances est forte, il ne suffira pas de consolider les résultats scientifiques pour que les psychédéliques soient déployés rapidement dans la pratique médicale. La « médicalisation » des psychédéliques suscite en effet d’importantes enjeux socio-économiques, culturels et éthiques, et pose des questions tout à fait inédites en termes cliniques.

A la différence des traitements psychotropes habituellement prescrits, les effets – et donc les bénéfices – de ces substances dépendent en effet fortement du contexte d’administration. Il est donc indispensable d’accompagner leur administration dans des salles dédiées et adaptées, par des équipes formées et mobilisées pendant plusieurs heures, le temps que les effets de la substance s’atténuent.

Pour en savoir plus lire notre article dans le magazine 60 de l’Inserm : « Substances psychédéliques : une révolution pour traiter la dépression ? »

La disposition psychologique des patients joue également un rôle central dans l’efficacité des psychédéliques. Des séances de préparation sont ainsi nécessaires en amont afin d’expliquer et de prévenir les effets parfois éprouvants de ces substances, tel que l’anxiété. De nombreuses études soulignant l’importance d’articuler l’usage de ces substances à des séances de psychothérapie, qui permettent d’inscrire ces expériences dans un processus thérapeutique.

Ces substances nécessitent donc un dispositif plus lourd et coûteux que les thérapies médicamenteuses conventionnelles, ce qui pose la question de sa capacité à être diffusé largement et des inégalités d’accès qui pourraient se poser.

Enfin, les psychédéliques sont connus pour susciter des expériences « mystiques », amenant certains patients à faire l’expérience du « divin », à « voir » des personnes décédées ou à se « remémorer » des expériences traumatiques supposées. Comment accompagner au mieux ces expériences, qui peuvent être vécues par les patients comme plus réelles que la réalité ordinaire? Quel statut leur accorder au sein de la prise en charge thérapeutique ? Alors que la suggestibilité est augmentée lors de ces expériences, quelles bonnes pratiques les cliniciens doivent-ils adopter pour éviter d’influencer les patients lors de leurs interventions ?

Autant de questions passionnantes et nouvelles dans le domaine de la psychiatrie, sur lesquelles les chercheurs et cliniciens ne pourront pas faire l’impasse.

 

 Cet article a été rédigé avec le soutien de David Dupuis, chargé de recherche à l’Inserm, docteur en anthropologie et commissaire de l’exposition « Visions chamaniques » au Musée du Quai Branly.

L’anxiété, « juste une question de stress », vraiment ?

Cette image représente des neurones du cortex insulaire antérieur ciblant l’amygdale basolatérale et dans lesquels est exprimée la protéine fluorescente eYFPs © Yoni Couderc & Anna Beyeler

« Tu es juste un peu stressé », « Reprends-toi, l’anxiété ça n’est pas très grave, ça va passer », ou encore « C’est juste dans ta tête ! » : voilà le type de remarques que les personnes souffrant de troubles anxieux entendent bien souvent, ce qui témoigne d’une méconnaissance de ce qu’elles peuvent vivre au quotidien.

Malgré des progrès réalisés dans le diagnostic et la prise en charge des troubles anxieux, dans un contexte général où la santé mentale s’impose peu à peu comme un enjeu majeur de santé publique, de nombreux mythes persistent sur le sujet.

Alors l’anxiété, c’est quoi exactement et en quoi est-ce différent d’un « trouble anxieux » ? Quelles sont les options thérapeutiques pour les personnes qui en souffrent ? Et comment les recherches scientifiques permettent-elles de mieux prendre en charge les patients, mais aussi de lutter contre les idées reçues ? Canal Détox fait le point.

Un phénomène physiologique naturel

Il faut d’abord rappeler que l’anxiété est un phénomène physiologique naturel, qui peut toucher tout monde. En effet, lorsque nous sommes face à un danger ou à un stress, le fonctionnement de notre organisme se modifie et certains symptômes se manifestent : accélération du rythme cardiaque, troubles du sommeil, augmentation de la transpiration, difficultés à respirer… Chez la plupart des individus, ces symptômes sont généralement temporaires et disparaissent rapidement.

Toutefois pour d’autres personnes, ces symptômes peuvent s’installer durablement, en devenant très intenses et envahissants. On parle alors de « trouble anxieux », qui peut être diagnostiqué et pris en charge. Celui-ci concerne environ 20 % de la population adulte et, depuis la pandémie de Covid-19, certaines données suggèrent par ailleurs que cette prévalence serait en augmentation partout dans le monde.

Pour être plus précis, on peut dire qu’il existe en fait neuf sous-types[1] de troubles anxieux dont notamment le trouble d’anxiété généralisée, le trouble panique, les phobies spécifiques, l’agoraphobie, le trouble d’anxiété sociale et le trouble d’anxiété de séparation. Leurs symptômes, très variables d’une personne à l’autre, peuvent être à la fois neuropsychologiques (peur, stress, visions négatives de l’avenir, irrationalité…) ou neurosomatiques (insomnies, maux de tête, troubles digestifs, douleurs…).

Il est important de consulter un médecin si ces différents symptômes s’installent sur la durée avec un fort retentissement sur le quotidien, afin d’obtenir un diagnostic précis et de bénéficier d’une prise en charge thérapeutique adaptée.

 Pour plus d’informations, consultez notre dossier « Troubles anxieux, quand l’anxiété devient pathologique »

Pas de cause unique

Contrairement à ce que certains articles de presse un peu simplistes mettent parfois en avant, en tentant par exemple d’identifier un gène unique de l’anxiété, un régime alimentaire « problématique » qui déclencherait les symptômes ou encore un comportement augmentant le risque d’anxiété, aucune cause ne peut expliquer de façon systématique le développement des troubles anxieux.

La vulnérabilité aux troubles anxieux résulte en effet généralement de l’interaction de plusieurs facteurs : génétiques, environnementaux, neurologiques et/ou développementaux. La part de chacun de ces facteurs n’est pas la même d’un individu à l’autre et peut également varier chez une même personne au cours de la vie.

Les recherches actuelles, notamment dans le domaine de la neurobiologie et de l’imagerie cérébrale, permettent néanmoins de mieux comprendre ce qui se passe dans le cerveau d’une personne souffrant d’un trouble anxieux et les facteurs neurobiologiques en cause, ce qui pourrait à terme ouvrir la voie au développement de nouvelles pistes thérapeutiques.

Par exemple, des études ont récemment montré l’implication de plusieurs régions cérébrales comme l’amygdale et le cortex insulaire (ou insula), qui sont suractivées chez les patients. De récents travaux de l’équipe d’Anna Beyeler, chercheuse Inserm au Neurocentre Magendie à Bordeaux, ont mis en évidence grâce à des études sur des modèles animaux que des connexions entre ces deux régions s’activent de façon proportionnelle au niveau d’anxiété des individus. Ces travaux, en parallèle d’autres études, suggèrent que des circuits de neurones spécifiques, incluant l’amygdale et l’insula, sont responsables de l’anxiété et de ses troubles.

Pas de traitement miracle

En ce qui concerne les traitements disponibles, de fausses informations sont régulièrement véhiculées en ligne. Par exemple, certains avancent que le fait d’avoir une bonne hygiène de vie (bien dormir, avoir une alimentation équilibrée, faire de l’activité physique…) serait suffisant pour contrôler les troubles anxieux. D’autres mettent en avant les bénéfices de la méditation de pleine conscience pour un certain nombre de patients.

Si ces approches peuvent être utiles, il faut également rappeler que, dans de nombreux cas, des interventions thérapeutiques peuvent s’avérer nécessaires. Il s’agit souvent de proposer des sessions de psychothérapie – notamment thérapie cognitivo-comportementale (TCC) et/ou EMDR dans certains cas – généralement couplées à la prise de médicaments (le plus souvent des anxiolytiques).

Pour la plupart des individus, les troubles anxieux peuvent être efficacement pris en charge grâce à une combinaison de ces différentes méthodes, avec une atténuation très nette des symptômes. Néanmoins, certains patients sont résistants à ces thérapies, et le taux de rechute après arrêt des traitements est extrêmement important.

Il n’existe donc pas de traitement miracle, même si certains arguments marketing affirment le contraire. On peut penser par exemple à la promotion faite autour d’un « patch anti-anxiété » porté par des célébrités comme Meghan Markle. Or l’efficacité d’un tel dispositif ne repose sur aucune donnée scientifique solide, son fonctionnement supposé s’appuie sur une compréhension erronée de ce qu’est le « stress », et l’entreprise demeure résolument opaque sur le développement de ce « traitement ». Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres méthodes « miracles » n’ayant en fait aucune utilité.

Pour les prochaines années, un des enjeux majeurs de la recherche fondamentale consiste à identifier les mécanismes neurobiologiques responsables de l’anxiété, afin de pouvoir les réguler et diminuer le niveau d’anxiété des individus. Le cerveau et les circuits de neurones qui le compose sont extrêmement complexes, et il va falloir un nombre considérable de recherches cliniques chez les patients, mais aussi précliniques dans des modèles animaux, pour pouvoir identifier les différentes causes des maladies anxieuses. Après avoir identifié ces biomarqueurs, l’espoir est de pouvoir mettre en place plus facilement des stratégies efficaces pour réduire l’anxiété des patients.

 

Cet article a été rédigé avec le soutien d’Anna Beyeler, chercheuse en neurosciences, chargée de recherche Inserm, cheffe de l’équipe Circuits neuronaux de l’anxiété au Neurocentre Magendie à Bordeaux.

[1] Leur nombre varie légèrement en fonction des ouvrages de références – le DSM5 en mentionne 9.

La « malbouffe » est-elle une cause de dépression ?

aliments ultra-transformésAliments ultra-transformés © Photo de No Revisions sur Unsplash

La « malbouffe » augmenterait le risque de dépression. C’est avec ce titre qu’une étude a récemment été reprise très largement dans les médias. Mais au-delà des raccourcis médiatiques, que montrent précisément ces travaux scientifiques et quelles sont les implications en matière de santé publique ? Plus généralement, que sait-on aujourd’hui des associations entre alimentation et santé mentale ? Canal Détox revient sur ce sujet aussi complexe que passionnant.

L’étude en question, qui a beaucoup été médiatisée, a été publiée dans la revue Nutritional Neurosciences en mars 2023. Si c’est le terme « malbouffe » qui a été retenu pour communiquer auprès du public, il faut souligner que l’équipe de recherche s’est en fait spécifiquement intéressée à la consommation d’aliments dits « ultra-transformés ». Il s’agit des aliments qui nécessitent l’utilisation de plusieurs procédés de transformation et d’additifs qui vont modifier leur texture, leur saveur, leur durée de conservation.

Aliments ultra-transformés et récurrence de symptômes dépressifs 

Les scientifiques ont étudié l’association entre des apports élevés de ces aliments ultra-transformés et la récurrence de symptômes dépressifs au sein d’une population britannique. Ils ont examiné le poids de ces aliments dans les relations entre alimentation et symptômes dépressifs.

Les analyses des chercheurs suggèrent qu’il existe bien une association significative entre une consommation élevée d’aliments ultra-transformés et le risque de récurrence de symptômes dépressifs au cours du suivi de la cohorte. Ainsi, les participants qui consommaient le plus d’aliments ultra-transformés (soit un tiers de leurs apports totaux) avaient 30 % de risque supplémentaire de présenter des épisodes de symptômes dépressifs récurrents, en comparaison avec les participants consommant moins d’aliments ultra-transformés.

Cette étude menée au sein d’une cohorte britannique conforte des résultats observés auparavant dans des populations méditerranéennes, dont la consommation d’aliments ultra-transformés est pourtant plus modérée. Ce type d’étude nécessiterait cependant d’être reproduite afin de pouvoir généraliser les conclusions.

Par ailleurs, il est important de souligner que dans les études observationnelles comme celle-ci, la mesure des symptômes dépressifs repose souvent sur des échelles auto-remplies par les participants à propos de leurs symptômes, et ne constitue donc pas un diagnostic de dépression.

Ajoutons aussi que si l’association ente aliments ultra-transformés et symptômes dépressifs mise en lumière dans cette étude semble robuste, et que de potentiels facteurs environnementaux et socioéconomiques confondants ont bien été pris en compte pour estimer les associations, le lien de causalité ne peut toutefois pas être établi.  On ne peut pas affirmer que le fait de manger des aliments ultra-transformés en grande quantité va automatiquement causer le développement de symptômes dépressifs.

Quelle est la différence entre lien de causalité et association statistique ?

Attention, les études observationnelles en épidémiologie permettent d’établir des associations statistiques mais pas des relations causales. Prenons un exemple : les ventes de glaces et les attaques de requins augmentent quand il fait chaud – il y a donc une association statistique entre les deux phénomènes – mais on ne peut pas parler de relation causale. En effet, les ventes de glaces ne poussent pas plus les requins à attaquer les humains et les attaques de requins n’incitent pas les humains à consommer des glaces !

En revanche, les deux phénomènes arrivent plus fréquemment par beau temps, quand les températures sont élevées et que les gens sont à la plage.

 

Il est enfin utile à ce stade de rappeler que la dépression est une maladie psychiatrique multifactorielle et complexe. Certains types de régimes alimentaires pourraient peut-être constituer un facteur de risque d’en développer certains symptômes, et font à ce titre l’objet de recherches, comme en témoigne cette étude. En revanche, l’alimentation ne peut seule être mise en cause dans le développement de symptômes dépressifs et de la dépression.

 

L’importance de poursuivre les recherches

Revenir sur cette étude permet aussi de souligner à quel point il s’agit d’un domaine de recherche en plein essor. Un nombre croissant de scientifiques s’intéressent au lien entre alimentation et santé mentale.

Un axe de recherche récent a par exemple consisté à s’interroger sur le sens de la relation entre alimentation et épisode dépressif caractérisé : est-ce vraiment le fait de mal manger qui augmente le risque de dépression ou est-ce plutôt le fait d’être déprimé qui inciterait à la malbouffe ? Le lien est bidirectionnel, mais les analyses d’études prospectives évaluant le risque de dépression à partir du régime renseigné par des participants ont permis de montrer qu’au-delà de la détérioration des habitudes alimentaires constatée lors d’épisodes dépressifs, l’alimentation joue bien un rôle dans le développement de la maladie.

De nombreuses études se sont aussi intéressées à l’impact du régime méditerranéen sur le risque de développer des symptômes dépressifs. La qualité des méthodologies varie avec des différences dans le vocabulaire employé (certaines parlent d’épisode dépressif caractérisé alors que d’autres se concentrent simplement sur les symptômes dépressifs). Néanmoins, dans leur grande majorité, ces travaux concluent que le fait d’adopter un régime de type méditerranéen permettrait de prévenir le développement de symptômes dépressifs mais aussi les troubles de l’anxiété. Des travaux complémentaires devront être réalisés pour parvenir à expliquer ces associations sur le plan biologique et métabolique.

Symptômes dépressifs et dépression – quelques repères

La dépression, ou « épisode dépressif caractérisé », touche tous les âges de la vie.  Elle est définie par la présence de trois symptômes dépressifs (tristesse/humeur dépressive, perte d’intérêt et abattement, perte d’énergie) associés sur la même période à au moins deux autres symptômes secondaires. Ces symptômes doivent être présents durant une période minimum de deux semaines, presque tous les jours, induire une détresse significative et avoir un retentissement sur les activités habituelles.

Attention, l’épisode dépressif caractérisé doit être distingué d’un sentiment de tristesse, d’un état réactionnel, d’un deuil… Il n’est pas à confondre avec le terme « déprime » utilisé dans le langage courant, qui correspond à un moment de vie passager où l’on peut ressentir des symptômes dépressifs isolés ou transitoires. Son diagnostic nécessite une démarche clinique approfondie – parfois sur plusieurs consultations – avec un professionnel de santé.

On peut aussi dire que la « déprime » se distingue de l’épisode dépressif caractérisé par la non-persistance des symptômes et le fait qu’elle n’a pas ou peu d’impact sur les activités quotidiennes des individus. L’épisode dépressif caractérisé affecte en revanche en profondeur la vie sociale, familiale et professionnelle des patients, augmente le risque de mortalité prématurée et, dans les cas les plus graves, mène au suicide : il est la première cause de mortalité chez les jeunes. Il est associé à un dysfonctionnement social et à une souffrance personnelle majeurs, avec des conséquences parfois lourdes en matière de fonctionnement social, de santé et même de décès, le risque de passage de suicide étant particulièrement élevé.

La crise sanitaire de la Covid-19 a engendré une augmentation importante d’épisodes dépressifs caractérisés.

Lire le dossier complet sur notre site : https://www.inserm.fr/dossier/depression/

Des travaux suggèrent déjà que le régime méditerranéen a des propriétés anti-inflammatoires, neuroprotectrices, immunomodulatrices et antioxydantes qui sont associées à un risque plus faible de développer de tels symptômes. À l’inverse, un régime alimentaire caractérisé par une forte consommation d’aliments sucrés et d’aliments riches en acides gras saturés et transformés pourrait exercer un effet délétère sur les voies physiopathologiques liées à la dépression, notamment l’inflammation, le stress oxydatif, le microbiome intestinal, les altérations épigénétiques et la neuroplasticité. De nouvelles études sont attendues pour décrire plus précisément ces mécanismes, ce qui permettrait de mieux accompagner les patients et d’apporter des conseils plus ciblés sur les régimes alimentaires à adopter.

En attendant les résultats de tels travaux, la nécessité d’avoir une alimentation équilibrée, s’inspirant du régime méditerranéen, couplée à une activité physique et à une durée de sommeil suffisante, reste un message de santé publique pertinent, qui ne peut qu’être bénéfique pour la santé physique comme mentale.

La cohérence cardiaque est-elle vraiment efficace contre le stress ?

yoga

La pratique du contrôle de la respiration dans le yoga a été l’une des premières à utiliser des stratégies de respiration pour améliorer le bien-être. © Unsplash.

« Pratiquez la cohérence cardiaque pour obtenir des effets immédiats sur votre santé physique et mentale ! », c’est le genre de promesse que l’on peut lire dans les pages de magazines grand public, sur le site web de certains thérapeutes ou dans des applis « bien-être » qui proposent cette approche à des fins commerciales.

Mais au fil du temps et des usages, la cohérence cardiaque s’est imposée comme concept un peu large, regroupant en fait des pratiques diverses. En général, le point commun des techniques dites de « cohérence cardiaque » est de s’appuyer sur des exercices de respiration pour mettre en phase le rythme du cœur et celui de la respiration et aider ainsi les personnes à se relaxer.

Toutefois, les fondements scientifiques sous-jacents ne sont pas toujours bien compris et les bénéfices de ces techniques, même s’ils existent, sont parfois exagérés. On fait le point dans notre nouveau Canal Détox.

 

La cohérence cardiaque, c’est quoi au juste ?

Dans l’organisme, les fonctions respiratoires et cardiaques sont couplées : les variations de la fréquence cardiaque sont influencées par la respiration. Plus précisément, la fréquence cardiaque augmente pendant l’inspiration et diminue pendant l’expiration. Ce phénomène est appelé « arythmie sinusale respiratoire » (ASR) dans le monde biomédical, ou « cohérence cardiaque » par le grand public (voir encadré pour plus de détails).

L’amplitude de l’ASR est mesurée par la différence entre le rythme cardiaque maximum pendant l’inspiration et le rythme cardiaque minimum pendant l’expiration. Par exemple, si notre rythme cardiaque est de 80 battements par minute pendant l’inspiration, et de 70 battements par minute pendant l’expiration, alors l’amplitude de l’ASR est de 10 battements par minute.

Plusieurs études ont suggéré qu’une amplitude élevée d’ASR est bénéfique sur le plan physiologique et psychologique, tandis qu’une amplitude d’ASR réduite est liée à des troubles cardiovasculaires (hypertension, insuffisance cardiaque chronique) et mentaux (anxiété, stress, voire troubles du spectre autistique). Mais les données sont encore parcellaires et les connaissances sur le sujet reposent pour le moment souvent sur des observations empiriques.

Néanmoins, il s’agit d’un domaine de recherche de plus en plus fertile : la variabilité du rythme cardiaque, dont l’ASR est une des composantes, est d’ores et déjà utilisée comme outil diagnostique pour certaines pathologies (maladies cardiovasculaires, troubles psychiatriques, TSA…), et des essais cliniques qui s’intéressent à l’ASR des participants voient le jour. Ainsi, on dénombre près de 2 000 essais cliniques étudiant la variabilité de la fréquence cardiaque enregistrés sur clinicaltrials.gov. Leur objectif est soit d’augmenter l’amplitude de l’ASR comme stratégie thérapeutique, soit de l’utiliser comme indicateur d’efficacité d’une stratégie thérapeutique.

 

Des retombées sociétales à prendre en compte

Ces dernières années, augmenter l’amplitude de l’ASR grâce à des techniques de respiration, dans l’espoir d’améliorer sa santé, est une pratique qui a aussi gagné en popularité auprès du public. Cependant, le terme d’« arythmie sinusale respiratoire » étant un peu complexe, c’est celui de « cohérence cardiaque » qui s’est imposé dans le discours.

La pratique du contrôle de la respiration dans le yoga, appelée « pranayama », a été l’une des premières à utiliser des stratégies de respiration pour améliorer le bien-être. Aujourd’hui, les stratégies de respiration profonde telles que la technique « 365 » sont courantes et recommandées par les cliniciens. Des dizaines d’appareils et de technologies, y compris des applications pour smartphones développées à des fins commerciales, reprennent le concept à leur compte, enseignant ces stratégies respiratoires et utilisant principalement les mesures de l’ASR comme critère pour évaluer les bénéfices pour la santé.

Il existe des données empiriques et quelques études qui documentent les effets bénéfiques d’exercices respiratoires présentés comme des « techniques de cohérence cardiaque ». Par ailleurs, comme évoqué précédemment, des essais cliniques fondés sur l’ASR s’annoncent prometteurs.

Le problème, c’est que la frontière devient parfois très mince entre les connaissances scientifiques actuelles et les interprétations et usages prodigués au grand public, notamment par des entreprises privées à but lucratif. Les mécanismes biologiques sous-jacents de l’ASR sont mal compris et certaines affirmations concernant les bénéfices de la cohérence cardiaques sont parfois exagérées.

Prétexter par exemple pouvoir guérir de nombreux maux – de la dépression à l’addiction en passant par le stress post-traumatique – grâce à des exercices de respiration, sans tenir compte de l’état actuel des connaissances encore limité et sans proposer d’autres prises en charges thérapeutiques, est une porte ouverte à des dérives.

Zoom sur des études scientifiques solides

Quelques études scientifiques rigoureuses dans le domaine ont récemment été publiées, ouvrant la voie à une meilleure compréhension des bénéfices de l’ASR dans le cadre de certaines pathologies ainsi que des pistes qui doivent être poursuivies.

  • Pour les pathologies cardiovasculaires, travailler sur l’amplitude de l’ASR semble de plus en plus prometteur. Deux études ont montré récemment que le rétablissement d’une variabilité du rythme cardiaque en phase avec la respiration chez des modèles animaux d’insuffisance cardiaque chronique a des effets thérapeutiques importants.
  • Pour la première fois, en 2023, une étude a démontré un concept qui semblait déjà acquis dans l’imaginaire collectif : un rythme cardiaque élevé a un effet anxiogène. Cet article ouvre de nouvelles pistes pour comprendre les causes biologiques des troubles anxieux et les bénéfices de certains exercices de respiration lente et profonde pour calmer ces états. Il met aussi en avant l’idée que comprendre les états émotionnels ne peut se faire sans s’intéresser aux liens entre le cerveau et le reste des cellules de l’organisme.

 

Comment l’arythmie sinusale respiratoire est-elle générée ?

L’ASR est principalement générée par le cerveau. Le tronc cérébral, à la base du cerveau, contient des neurones appelés « respiratoires », à l’origine de la commande nerveuse contrôlant la contraction des muscles respiratoires, mais aussi des neurones « cardiaques », qui génèrent la commande nerveuse régulant l’activité cardiaque.

Certains neurones respiratoires modulent directement l’activité de neurones cardiaques, et plus précisément de ceux dits « parasympathiques », dont l’activité a un rôle de frein sur le rythme cardiaque.

En particulier, un groupe de neurones générant l’inspiration inhibe en parallèle des neurones cardiaques parasympathiques, conduisant à une augmentation du rythme cardiaque pendant l’inspiration. Un autre groupe de neurones qui génère le début de l’expiration active en parallèle les mêmes neurones cardiaques parasympathiques, conduisant à une chute du rythme cardiaque en début d’expiration.

C’est ce mécanisme qui génère l’ASR.

Texte rédigé avec le soutien de Clément Menuet, chercheur Inserm à l’Institut de neurobiologie de la Méditerranée (unité 1249 Inserm/Aix-Marseille Université)

Les psychédéliques sont-ils vraiment efficaces contre les troubles psychiatriques ?

© Photo de Possessed Photography sur Unsplash

En avril 2023, des données issues d’un essai clinique de phase II mené en Suisse ont fait du bruit dans les médias. Et pour cause, il s’agissait d’un sujet plutôt hallucinant : l’étude s’intéressait aux effets d’une consommation de LSD pour des patients atteints de dépression, suggérant que cette substance psychédélique aurait des bénéfices importants. En effet, les premiers résultats indiquaient que les personnes à qui l’on avait administré de plus grandes doses de LSD avaient bénéficié d’une réduction moyenne de leurs symptômes dépressifs presque quatre fois supérieure à celle des personnes exposées à un placebo.

Ces données qui n’ont pas encore fait l’objet d’une publication scientifique revue par les pairs, ont néanmoins remis sur le devant de la scène un débat vieux de plusieurs décennies sur les éventuels bénéfices thérapeutiques du LSD pour tout un tas de troubles psychiatriques, de la dépression à l’anxiété,+ en passant par le stress post-traumatique. Depuis quelques années, l’intérêt pour ce domaine de recherche a repris de l’ampleur et de nombreux essais ont été lancés à travers le monde.

Mais n’est-il pas dangereux de se soigner avec du LSD ? Plus largement, la recherche a-t-elle vraiment déjà des preuves solides de l’efficacité des substances psychédéliques ? Canal Détox fait le point.

Dès les années 1950, deux substances psychédéliques font l’objet de nombreuses recherches : le LSD, dérivé d’une molécule issue d’un champignon parasite du seigle, et la psilocybine, principe actif de champignons hallucinogènes. Les médecins expérimentent, parfois sur eux-mêmes, les effets de ces molécules qui modifient l’état de conscience durant plusieurs heures. Ils étudient notamment leurs effets sur la dépression, l’anxiété, l’alcoolisme, les troubles obsessionnels compulsifs, ou encore en tant que soins palliatifs, avec l’espoir d’en faire des médicaments. Mais le LSD et la psilocybine, qui provoquent des hallucinations avec des distorsions des sens, du temps et de l’espace, vont finir par être considérés comme des drogues dangereuses et être interdits. Les recherches vont s’arrêter durant 30 ans.

Stimulées par les limites des traitements actuels contre les troubles psychiatriques, elles reprennent au milieu des années 1990, encadrées plus strictement, et éclaircissent, en partie, le mode d’action de ces molécules sur le cerveau. Elles révèlent notamment que le LSD et la psilocybine, agissent principalement dans le cerveau sur les récepteurs de la sérotonine, hormone impliquée dans la régulation des comportements, de l’humeur, et de l’anxiété.

C’est aussi sur le système sérotoninergique qu’agissent les antidépresseurs les plus prescrits actuellement, bien que leur effet ne soit bien évidemment pas le même. D’ailleurs, si les antidépresseurs sont moins populaires dans les médias que les substances hallucinogènes, il faut rappeler qu’ils apportent une solution satisfaisante, avec des effets persistants sur le long terme, à environ 70 % des patients traités en dépression.

Les promesses de la psilocybine

Les substances psychédéliques font aujourd’hui l’objet de nombreuses expérimentations en particulier aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada. Et jusqu’à maintenant, c’est la psilocybine qui obtient les résultats les plus intéressants dans les études déjà publiées.

Par exemple, son utilisation en complément de séances de thérapie a ainsi permis de réduire durablement l’anxiété et la dépression, notamment les formes résistantes aux antidépresseurs qui concernent environ 30 % des patients traités. Des effets secondaires (maux de tête, étourdissements mais aussi angoisse) ont cependant été notés chez 77 % des participants dans une récente étude.

La psilocybine a aussi eu des effets intéressants dans des essais sur des personnes qui cherchaient à arrêter le tabac ou l’alcool, ou encore pour accompagner les personnes en fin de vie, en favorisant la communication avec les proches et en leur permettant d’affronter plus sereinement la mort.

Autre piste explorée : l’utilisation des substances psychédéliques sur les troubles obsessionnels compulsifs ou TOC, pour les patients qui ne répondent pas aux traitements classiques. Une étude en double aveugle a démarré aux Etats-Unis, à l’université de Yale, pour évaluer l’effet de la psilocybine et décrire ses mécanismes d’action, chez une trentaine de volontaires atteints de TOC.

Enfin, dans le domaine du stress post-traumatique, des publications commencent aussi à voir le jour. Une revue de littérature a récemment rappelé le besoin de thérapies innovantes dans ce domaine et les premiers résultats prometteurs d’études menées chez des vétérans, témoignant d’un effet bénéfique de la prise de psilocybine pour affronter les souvenirs traumatiques et réduire les angoisses associées.

 

Des nuances à apporter

Malgré ces avancées, la prudence reste de mise. En effet si la plupart des études dédiées aux substances psychédéliques apportent des résultats intéressants et utilisent une méthodologie rigoureuse en « double aveugle versus placebo », elles sont encore peu nombreuses, et menées sur un nombre restreint de sujets. En outre, les mécanismes d’actions de ces substances expliquant leurs éventuels effets thérapeutiques demeurent assez peu explorés.

Par ailleurs, ces substances nécessitent d’être employées dans un cadre médical sécurisé : avec une préparation, un accompagnement, un environnement approprié, un dosage adapté, et l’exclusion de certaines interactions médicamenteuses ou certains profils psychologiques incompatibles avec ces traitements. Cela sera aussi de mise si les substances sont un jour autorisées en dehors du cadre d’un essai clinique.

La prise de psychédéliques peut par ailleurs s’accompagner d’effets secondaires comme le montrent certains essais, et dans les cas les plus extrêmes, des états d’intense panique, phobies et de confusion.

La présence d’un professionnel de santé pour s’assurer du bien-être physique et psychologique du patient, pendant et après le traitement semble donc incontournable. Dans la pratique, le nombre limité de psychiatres en France pourrait être un frein. Parmi les chantiers à mener, il faudra aussi déterminer les règles éthiques encadrant l’administration de telles substances hors des essais cliniques et bien définir les patients les plus susceptibles d’en bénéficier.

Alors, même si les effets de ces substances s’avèrent un jour clairement bénéfiques, avec de nombreuses autres études qui confirmeraient les premiers résultats prometteurs, l’idée n’est résolument pas de généraliser la prise de LSD comme celle d’une aspirine.

 

D’autres travaux français et européens à découvrir

À Amiens, l’équipe de Mickaël Naassila (laboratoire Inserm 1247 Groupe de recherche sur l’alcool et les pharmacodépendances) travaille en parallèle sur un autre grand projet, européen cette fois. Ce projet baptisé Psi-Alc a été lancé en 2019 pour une durée de 4 ans, et mené en partenariat avec des chercheurs allemands, italiens et suisses. Leur but est, entre autres, de décrypter les mécanismes d’action qui pourraient réduire l’envie de boire de l’alcool, après absorption de psilocybine.

Lire notre article sur le sujet : https://www.inserm.fr/actualite/therapies-psychedeliques-une-panacee/

L’EMDR permet-il de traiter le stress post-traumatique ?

EMDR

De nombreuses études rigoureuses et méta-analyses ont été publiées au cours des 25 dernières années pour valider l’efficacité de l’EMDR dans le traitement des troubles de stress post-traumatique © Adobe Stock

C’est en 1987 que l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing ou « désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires ») est pour la première fois décrite dans des publications scientifiques par la psychologue américaine Francine Shapiro.

D’abord testée chez des personnes souffrant de souvenirs traumatiques, par exemple des vétérans de la guerre du Vietnam, cette psychothérapie par mouvement oculaires (voir encadré pour plus de détails) cible les mémoires traumatiques des individus. En d’autres termes, elle vise à traiter les conséquences psychologiques, physiques ou relationnelles liées à un traumatisme psychique.

Comment expliquer les effets bénéfiques de l’EMDR pour lutter contre le stress post-traumatique ? Cette thérapie peut-elle être utilisée pour le traitement d’autres troubles psychiatriques ? Et quelles questions demeurent encore en suspens ? Canal Détox fait le point.

À quoi ressemble une séance d’EMDR ?

Cette approche thérapeutique vise à traiter les conséquences d’un traumatisme psychique en combinant un rappel mental par le patient du souvenir traumatique et des stimulations sensorielles bilatérales alternées (avec des mouvements oculaires induits, par exemple en demandant au patient de suivre le mouvement des doigts du thérapeute ou encore des stimulations alternées tactiles sur les genoux, ou des stimulations auditives).

Les mouvements oculaires pratiqués de cette manière doivent permettre la remise en route d’une gestion naturelle des souvenirs douloureux et la restauration de l’estime de soi. Avant d’entamer une thérapie EMDR, des séances préliminaires permettront de construire une relation de confiance avec le praticien et d’établir les objectifs visés.

Petit point de langage : le terme « traumatisme psychique » est ici utilisé au sens de la définition retenue par le DSM-5, c’est-à-dire comme une confrontation à une situation violente, une crainte élevée pour sa propre vie ou celle d’un proche, une menace pour son intégrité ou celle d’un proche.

Que disent les études ?

Si le protocole utilisé peut sembler un peu extravagant pour ceux qui ne seraient pas familiers de l’EMDR, de nombreuses études rigoureuses et méta-analyses ont été publiées au cours des 25 dernières années pour valider son efficacité dans le traitement des troubles de stress post-traumatique. Au point qu’en 2013, l’Organisation mondiale de la santé mentionnait l’EMDR comme une alternative valide aux thérapies comportementales et cognitives plus classiques.

De nombreuses études cliniques contrôlées et randomisées montrent que l’EMDR est efficace pour traiter les troubles de stress post-traumatique, donnant de très bons résultats par rapport à l’absence de traitement ou à d’autres approches pharmacologiques ou psychothérapeutiques. En outre, plusieurs méta-analyses ont ensuite confirmé l’efficacité clinique de cette approche. Ces recherches et évaluations ont permis de montrer des améliorations comparables pour l’EMDR à celles obtenues avec les thérapies cognitives et comportementales qui sont aussi indiquées pour le traitement des troubles de stress post-traumatique.

Ces résultats prometteurs ont poussé des équipes de recherche à étudier les effets de l’EMDR pour le traitement d’autres troubles psychiatriques. Dans ce contexte, l’intérêt de l’EMDR est à nuancer : plusieurs études sont limitées par des biais méthodologiques et les résultats sont mitigés. Il est important de souligner que l’EMDR n’est pas une approche thérapeutique miracle qui pourrait « tout soigner ». En effet, la technique cible les traumatismes psychiques – or ces derniers ne sont pas forcément caractéristiques de tous les troubles psychiatriques.

Cependant, ces dernières années, des progrès ont été faits pour mieux comprendre des pathologies comme la schizophrénie et la dépression, montrant qu’un souvenir traumatique peut parfois être un facteur déclenchant ou aggravant. Dans ce contexte, l’EMDR pourrait donc être utile pour compléter d’autres approches thérapeutiques et pharmacologiques proposées à certains patients, améliorant un peu plus leur santé mentale en travaillant sur le ou les traumatismes associés à leur pathologie.

Quelques résultats qui vont dans ce sens commencent à émerger. Pour les consolider, les recherches doivent se poursuivre, avec des études cliniques plus larges.

Des mécanismes d’action encore à l’étude

Comment cette thérapie fonctionne-t-elle et d’où proviennent les bénéfices observés chez les patients atteints de stress post-traumatique ? Cette question demeure centrale à l’heure actuelle pour bien comprendre les effets de l’EMDR et étendre ses applications – et il n’y a pas encore de réponse claire, même si des résultats intéressants ont récemment été obtenus.

Tout d’abord, plusieurs travaux ont été menés en s’appuyant sur des études chez l’animal ou sur des approches d’imagerie cérébrale pour mieux comprendre les bases neurobiologiques des souvenirs traumatiques et ainsi mieux appréhender les effets de l’EMDR sur le cerveau.

De plus, des travaux en neuro-imagerie menés par une équipe française ont montré que les stimulations pratiquées pendant la séance d’EMDR activent et synchronisent de larges réseaux de neurones localisés dans des structures cérébrales impliquées dans le traitement émotionnel de l’information et dans la mémoire. Ce processus favoriserait la transformation des réseaux de neurones qui sous-tendent le souvenir traumatique et en atténuerait la portée en permettant au patient de mieux intégrer l’information selon laquelle il est désormais en sécurité.

Une autre piste souligne que l’EMDR reproduirait les saccades oculaires observées dans le sommeil paradoxal[1] et activerait donc les mêmes mécanismes que cette phase du sommeil. Or, on sait que cette phase du sommeil remplit de nombreuses fonctions et notamment la consolidation de la mémoire. Alors que le sommeil des personnes souffrant de stress post-traumatique est souvent perturbé, l’utilisation de l’EMDR permettrait de rétablir des mécanismes normaux de consolidation des souvenirs, en réduisant leur portée traumatique. Autrement dit, l’EMDR reproduirait ce que le cerveau fait pendant le sommeil paradoxal pour l’aider à traiter les informations d’une manière plus appropriée.

Attention aux praticiens non certifiés

Les recherches se poursuivent donc pour répondre à certaines questions prioritaires. Parmi elles : les effets bénéfiques de l’EMDR se maintiennent-ils à long terme ? Et sont-ils aussi observés chez les enfants ? Par ailleurs, comme toutes les thérapies, l’EMDR ne fonctionne pas sur tout le monde. Pour les chercheurs, il est important de continuer à étudier les origines des différences interindividuelles face à cette thérapie.

Les scientifiques testent donc des approches afin de s’atteler à ce problème, en étudiant par exemple si le fait de combiner l’EMDR avec certains médicaments qui agissent sur le stress pourrait être plus efficace. Mise en place en France, la thérapie MOSAIC fondée sur l’EMDR tente aussi d’apporter une solution, son principe étant justement d’éviter au patient la souffrance liée à l’exposition des mémoires traumatiques. Cette thérapie s’appuie des stimulations bilatérales alternées (saccades oculaires, stimulations acoustiques ou tactiles) pour permettre aux mémoires traumatiques d’être reconsolidées en s’intéressant aux solutions plutôt qu’aux problèmes.

Si l’EMDR reste donc un objet d’étude pour les scientifiques, les dernières décennies ont permis de confirmer son utilité dans certains contextes, particulièrement pour aider les patients à dépasser leurs souvenirs traumatiques. L’EMDR ne doit cependant être pratiquée qu’avec un praticien certifié. Seuls les psychothérapeutes, psychiatres et psychologues peuvent se former à l’EMDR mais de nombreuses formations imitant cette pratique fleurissent sans qu’il y ait de contrôle. En 2010, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) insistait déjà sur ce point, signalant le risque d’emprise en cas de thérapie EMDR effectuée sans l’appui d’un professionnel correctement formé à la méthode.

[1] Période durant laquelle l’activité cérébrale est proche de celle de la phase d’éveil.

Rectificatif du 24 novembre 2024 : une approximation s’était glissée dans la première version de cet article, qui indiquait qu’ «  un autre axe de recherche part du constat que la plupart des thérapies proposées imposent de repenser et de revivre le souvenir douloureux. la plupart des thérapies imposent de revivre le souvenir douloureux, ce qui entraîne généralement un fort taux d’abandon. De nombreux patients ne vont pas jusqu’au bout », en s’appuyant sur la méta-analyse d’Imel et al. (2013).

Après vérification, ce passage a été supprimé : cette méta-analyse rapporte un taux moyen d’abandon d’environ 18 %, avec une forte variabilité entre les études, mais ne permet pas de conclure que les thérapies focalisées sur le traumatisme font l’objet de davantage d’abandons par les patients que les autres. La thérapie centrée sur le présent (PCT) pourrait constituer une exception avec des taux potentiellement plus faibles, mais les preuves restent limitées, selon les conclusions des scientifiques. Malgré ces questionnements, les thérapies focalisées sur le traumatisme restent recommandées en première intention pour le traitement du trouble de stress post-traumatique, en raison de leur efficacité démontrée.

Cet article a été rédigé avec le soutien d’Isabelle Chaudieu, chargée de recherche à l’Inserm (Institut des neurosciences de Montpellier) ; et Stéphanie Khalfa, chargée de recherche au CNRS (Laboratoire de neurosciences cognitives, Marseille)

L’éco-anxiété, une maladie mentale, vraiment ?

84 % des répondants d’une récente étude disaient être inquiets face au changement climatique. Crédits : Unsplash

La COP26 de novembre 2021 a été l’occasion pour de nombreux jeunes d’interpeller leurs gouvernements, pour leur demander de prendre des mesures plus rigoureuses en faveur du climat.

En septembre 2021, une étude acceptée dans la revue The Lancet Planetary Health s’était intéressée à cette population, menant une enquête auprès de plus de 10 000 adolescents et jeunes adultes (16-25 ans), dans 10 pays, pour comprendre leurs perceptions du changement climatique et la manière dont cela affectait leur santé mentale. Les résultats sont sans appel : 84 % des répondants disaient être inquiets face à ce phénomène (59 % très inquiets) et plus de la moitié se sentaient en colère, coupables ou impuissants. Ces chiffres ont permis de mettre en lumière un phénomène de plus en plus souvent évoqué ces dernières années : l’éco-anxiété.

Que signifie exactement le terme ? Quelles sont les données scientifiques disponibles sur le sujet ? Et quelles sont les solutions qui peuvent être apportées ? Canal Détox se penche sur cette question très présente dans l’actualité.

Jusqu’ici, il n’existe pas encore de définition de l’éco-anxiété qui fasse l’objet d’un consensus, notamment d’un point de vue médical. Il est ainsi important de souligner qu’il ne s’agit ni d’un syndrome, ni d’un diagnostic psychiatrique officiel et que l’éco-anxiété ne figure pas dans le DSM-5[1], outil majeur de classification des troubles mentaux. Toutefois, dans un rapport, l’American Psychological Association (APA) a bien défini l’éco-anxiété comme « a chronic fear of environmental doom », c’est-à-dire la peur chronique d’une catastrophe environnementale.

Pour la plupart des chercheurs, il est donc important de préciser qu’il ne s’agit pas d’une maladie mentale, mais d’une anxiété qui serait en fait une réponse rationnelle et saine face à la gravité des problématiques environnementales. Il conviendrait donc de ne pas « pathologiser » l’éco-anxiété.

Des idées reçues battues en brèche

L’idée que les individus qui souffrent d’éco-anxiété sont en fait des personnes particulièrement anxieuses, sans que cela ne soit spécifique au changement climatique, a souvent été évoquée. Pour elles, le changement climatique serait simplement un prétexte à manifester leur anxiété.

Cependant, plusieurs études suggèrent que cela n’est pas le cas. Une étude dans The Journal of Climate change and Health a ainsi identifié que les personnes les plus vulnérables à l’éco-anxiété se définissent principalement par leur âge ou par leur connexion particulière à la nature, et non par une anxiété exacerbée. Il s’agit principalement des enfants et des jeunes adultes ainsi que des populations indigènes. D’autres travaux menés à Sciences Po Grenoble montrent que les « éco-anxieux » sont une population majoritairement jeune, urbaine, féminisée et éduquée, mais sans trouble d’anxiété particulier.

Une étude à paraître dans la revue Current Psychology menée auprès de 284 jeunes adultes (18-35 ans) s’intéresse à l’anxiété associée au changement climatique. Elle confirme que dans ce groupe, le phénomène du changement climatique est spécifiquement à l’origine de symptômes anxieux et/ou dépressifs

 

Le rôle des médias

Autre idée reçue : une couverture médiatique anxiogène à propos du changement climatique serait à l’origine de l’éco-anxiété. Cet argument est développé dans l’ouvrage What We Think About When We Try Not To Think About Global Warming[2], qui montre que certaines communications très alarmistes sur le changement climatique peuvent s’avérer être contre-productives. Ainsi, partager des informations sur lesquelles les individus n’ont aucune capacité à agir peut créer de l’anxiété et paralyser l’action, puisque cela confronte les personnes à leur impuissance.

Cependant, parler de changement climatique de manière concrète dans les médias, en présentant des solutions qui peuvent être prises au niveau individuel et collectif, permet au contraire de lutter contre l’anxiété. Dans l’étude à paraitre dans Current Psychology, les chercheurs montrent d’ailleurs que participer à des actions collectives en faveur du climat est le meilleur rempart contre l’anxiété.

 

Faire évoluer la recherche

Ces données dessinent des pistes pour la prise en charge des individus qui souffrent d’éco-anxiété, soulignant que la réponse à un problème de société comme le changement climatique doit davantage être sociétale que médicale.

Dans ce contexte, les recherches menées sur le sujet sont de plus en plus souvent inscrites dans les communautés. L’idée est de travailler directement au contact des populations affectées par le changement climatique, soit du fait de leur lieu de vie, soit du fait de leur jeune âge. Ces recherches favorisent des solutions locales et déclinables d’un pays à l’autre. Soutenir les actions climatiques des plus jeunes augmente leur faculté d’action (agentivité) et leur permet de moins souffrir d’éco-anxiété.

 

Étudier l’éco-anxiété chez les enfants

Le concept d’éco-anxiété est surtout étudié chez les adolescents et les adultes car il n’est pas aussi simple d’interroger les enfants sur leurs perceptions du phénomène. Dans ses travaux, la pédopsychiatre et chercheuse Inserm Laelia Benoit s’est intéressée à plus de 100 enfants à partir de 6 ans vivant aux États-Unis, en France et au Brésil.

Elle montre que si les enfants ne semblent pas être anxieux, la problématique du changement climatique les préoccupe tout de même et qu’ils se posent des questions.

« Lorsque les enfants savent que leurs parents agissent au quotidien en faveur du climat, ils se sentent rassurés. Cependant, de nombreux parents font des gestes écologiques (réduire leurs déchets, éviter d’utiliser la voiture…) sans expliquer leur motif aux enfants, par crainte de les inquiéter. C’est une erreur. Les enfants sont ravis de comprendre les choix de leurs parents et ils sont enthousiastes à l’idée d’aider eux aussi la planète. Parler ensemble de ce sujet difficile peut renforcer le lien parent-enfant. Au contraire, s’ils ont l’impression à l’adolescence que leur famille n’est pas intéressée par l’écologie – puisque c’est un sujet tabou – ils se sentiront trahis par la génération précédente et nourriront de la rancœur », explique la chercheuse.

 

Texte rédigé avec le soutien de la pédopsychiatre et chercheuse Inserm Laelia Benoit

[1] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Association américaine de psychiatrie, 2015

[2] What We Think About When We Try Not To Think About Global Warming Toward a New Psychology of Climate Action, Per Espen Stoknes, Chelsea Green Publishing, 2015

Le CBD, des vertus thérapeutiques miracles, vraiment ?

feuille de cannabis

Feuille de cannabis © Esteban Lopez on Unsplash

 

Jusqu’ici moins médiatisé que le THC, principale molécule psychoactive du cannabis, le cannabidiol (CBD) est désormais partout. Boutiques dédiées à la vente de produits à base de cannabis et riches en CBD, tisanes préparées pour lutter contre l’insomnie ou encore huiles à ingérer contre l’anxiété et fleurs séchées de cannabis à fumer ou vaporiser… De nombreux produits très variés sont aujourd’hui disponibles sur le marché.

Alors que la France vient de lancer une expérimentation relative au cannabis à usage médical (avec des produits composés à la fois de THC et de CBD) et que l’engouement pour les produits à base de CBD ne cesse de se confirmer, il semble pertinent de se pencher sur ce que dit la science à l’heure actuelle.

Que montrent réellement les données scientifiques publiées à ce jour ? Le CBD peut-il vraiment être utile dans le traitement de troubles variés, des douleurs chroniques en passant par les problèmes de sommeil ou encore de santé mentale ? Face à l’intérêt croissant du public pour ces questions, Canal Détox se penche sur le sujet, en s’intéressant à ce qui se cache derrière ce nom scientifique et aux effets du CBD sur certains troubles ayant fait l’objet de recherches.

CBD, THC : quelques repères

Le cannabis (ou chanvre) est une plante originaire des régions équatoriales. Plusieurs espèces existent. Celles consommées pour leurs propriétés psychotropes, c’est-à-dire capables de modifier le fonctionnement de notre système nerveux central, sont issues de la famille Cannabis sativa. Près de 500 composés de la plante sont connus, dont une soixantaine de cannabinoïdes.

Le principal composé psychoactif du cannabis est le cannabinoïde tétrahydrocannabinol (ce que l’on appelle communément THC). Le cannabidiol (CBD) est également présent en grande quantité dans la plante, et n’est pas réglementairement classé comme psychotrope bien qu’il présente aussi des effets psychoactifs via une interaction avec le système sérotoninergique. Cela expliquerait d’ailleurs l’effet « apaisant » mis en avant par les vendeurs pour aider les personnes atteintes d’anxiété, de difficultés de sommeil mais aussi de douleurs chroniques.

Notons que les produits proposés dans le commerce et vendus sous l’étiquette CBD se présentent sous la forme d’extraits naturels de fleurs ou de fleurs entières de cannabis. Ils contiennent principalement du CBD mais toujours aussi un peu de THC (même si celui-ci est parfois présent en des quantités infimes). On réduit cela à des « produits CBD » dans le langage courant mais cela ne traduit pas la réalité et la complexité de la composition des produits vendus et consommés[1].

Depuis une dizaine d’années, l’intérêt de la communauté scientifique pour le CBD va croissant, cette molécule étant suspectée d’être impliquée dans certains des effets thérapeutiques potentiels du cannabis. Cependant, la plupart des données disponibles à ce jour proviennent non pas de larges essais cliniques rigoureux, mais de la reconnaissance par les scientifiques que le CBD pourrait agir sur de nombreuses cibles biologiques dans l’organisme.

 

Épilepsie sévère chez l’enfant

C’est un documentaire de la chaîne américaine CNN qui a mis le CBD sous le feu des projecteurs pour la première fois, en 2013. Le film racontait l’histoire de Charlotte, une fillette atteinte du syndrome de Dravet, une rare forme d’épilepsie. En l’absence de traitement efficace face aux centaines de crises dont elle souffrait chaque semaine, ces parents se sont tournés vers une solution alternative : une huile de cannabis particulièrement riche en CBD.

Aujourd’hui, si la consommation de cannabis à visée thérapeutique est autorisée dans de nombreux pays, le seul traitement pharmacologique à base de CBD ayant été rigoureusement testé dans des essais cliniques aux États-Unis et ayant reçu une autorisation de la FDA est l’Epidiolex, indiqué dans le traitement des crises d’épilepsie pédiatrique.

En France, la HAS s’est prononcée en faveur de son remboursement uniquement lorsqu’il est prescrit dans le cadre des crises d’épilepsie associées au syndrome Dravet ou de Lennox-Gastaut chez les personnes âgées de plus de deux ans et sous surveillance médicale.

Douleurs chroniques, anxiété… des troubles variés mais peu de données

Au-delà de l’épilepsie, le CBD est utilisé largement en automédication pour toute une série de troubles. C’est notamment la crise des opioïdes aux États-Unis et en Europe qui a contribué à renouveler l’intérêt pour cette molécule. Face à l’ampleur du problème, des chercheurs ont en effet travaillé pour identifier des solutions alternatives pour soulager les patients atteints de douleurs chroniques. Dans ce contexte, le cannabis thérapeutique a régulièrement été présenté comme un traitement potentiellement efficace et non addictif, et le CBD, molécule considérée comme ayant moins d’effets indésirables que le THC, a particulièrement été mis en avant.

Mais le CBD est aussi régulièrement utilisé par de nombreux individus pour réduire le stress et l’anxiété, pour aider les patients en oncologie à mieux supporter la chimiothérapie ou encore pour aider les personnes qui souffrent de troubles du sommeil.

Pour quelles raisons les usagers ont-ils recours au CBD en automédication ?

Pour souligner la diversité des troubles pour lesquels le CBD est utilisé par les consommateurs, on peut citer une étude parue dans JAMA Open Network en 2020 qui s’est ainsi intéressée aux raisons le plus fréquemment citées par ceux qui en prennent en automédication.

Plus de 300 témoignages ont ainsi été passés à la loupe. Résultat : plus de 63 % des internautes considérés dans l’étude rapportaient un usage du CBD pour soulager des symptômes liés à l’anxiété, la dépression ou des troubles du spectre autistique. Plus de 26 % d’entre eux l’utilisaient pour lutter contre des douleurs orthopédiques et près de 15 % pour améliorer leur sommeil.

Les études permettant d’affirmer l’efficacité de la molécule dans ces différents contextes sont pourtant rares et souvent méthodologiquement limitées. Ainsi, il n’existe pas encore, contrairement à l’épilepsie, de grands essais rigoureux comparant le CBD à un placebo dans de larges échantillons de patients.

Par ailleurs, la plupart des travaux menés dans le champ médical s’intéressent au « cannabis thérapeutique » sans faire la distinction entre ses différents composés. Il est donc parfois difficile de déterminer quels effets peuvent réellement être attribués au CBD, d’autant que les mécanismes d’action de cette molécule sont encore mal connus. Ses vertus thérapeutiques sont en réalité supposées à partir de mécanismes pharmacologiques et de résultats d’études précliniques. Il faudra donc encore quelques années avant que des essais de grande ampleur ne permettent de répondre à la question de son utilité clinique dans la gestion de la douleur et des maladies psychiatriques.

Et au-delà de l’efficacité, des questions subsistent sur la sécurité des produits riches en CBD, même si les personnes qui les commercialisent avancent que la molécule est sûre et n’a pas montré jusque-là un potentiel de dépendance entraînant des consommations abusives, contrairement aux produits riches en THC.

Parmi les effets indésirables qui ont été documentés, on retrouve surtout la somnolence, la baisse de l’appétit, les troubles digestifs, la fièvre, la fatigue et les vomissements.

En l’absence d’une plus ample connaissance des différents mécanismes biologiques ou de données concluantes issues d’essais cliniques, la prudence reste donc de mise concernant la consommation de CBD en automédication. D’autant que les dosages de produits à base de CBD ne sont pas standardisés et que certains d’entre eux peuvent entrer en interaction avec d’autres médicaments prescrits aux individus, annuler leurs effets ou ralentir leur élimination. On peut également souligner que la prise de ces produits augmente le risque de positivité à un contrôle routier du fait de la présence systématique de THC, surtout en cas de d’usage régulier.

 

[1] Ces produits peuvent contenir d’autres phytocannabinoïdes et des terpènes (une classe d’hydrocarbures), dans des proportions variables selon la variété de cannabis utilisée et le mode d’extraction. Il n’existe pas de seuil minimal concernant les quantités de CBD pour qu’un produit soit considéré « riche en CBD ». 

Texte rédigé avec Nicolas Authier, médecin psychiatre, spécialisé en pharmacologie et addictologie et chercheur au sein de l’unité U1107 NEURO-DOL (Inserm/Université Clermont Auvergne).

Comment la crise sanitaire impacte-t-elle la santé mentale des enfants ?

 

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Le 19 Novembre 2020, lors de son point presse hebdomadaire, Olivier Véran déclarait que « la santé mentale des français s’est significativement dégradée ». Parmi les français, 22% ont entre 0 et 19 ans selon les données de l’Ined.

Une épidémie comme celle de la Covid-19 chamboule le quotidien des enfants et des adolescents qui voient leurs habitudes perturbées d’une part par le confinement et la fermeture des écoles, d’autre part par le stress ainsi que les difficultés professionnelles et financières des adultes qui les encadrent. Si un grand nombre d’adultes consulte pour des raisons psychologiques depuis le début de l’épidémie, les enfants n’expriment pas toujours leur mal-être. Alors faut-il se fier aux discours portant sur une dégradation brutale de la santé mentale des enfants depuis le début de l’épidémie ? Et comment évaluer l’ampleur réelle de phénomènes psychologiques qui peuvent être parfois difficiles à quantifier ? Canal Détox se penche sur cette problématique importante.

 

Développement des troubles socio-émotionnels 

Les interactions sociales sont primordiales à tout âge pour le développement émotionnel de l’enfant.  En ce sens, l’isolement généré par les confinements successifs pourrait avoir des impacts à long terme sur le développement des plus jeunes, et ,notamment, entraîner des troubles socio-émotionnels (liés aux compétences socio-émotionnelles).

Les compétences socio-émotionnelles désignent les savoirs-être qui peuvent être acquis et enseignés dès l’enfance. Parmi elles, on trouve l’estime de soi, l’empathie, le respect de l’autre, la capacité à aider autrui…. Elles seraient garantes du bien-être individuel et social de l’individu.

Par ailleurs, la crise sanitaire peut être synonyme de maladie chez les proches de l’enfant, de stress et d’anxiété chez les parents, ou de difficultés financières au sein de la famille, susceptibles également d’influer sur leur état psychique.

Des chercheurs de l’Inserm et de l’Ined ont ainsi révélé que 13% des enfants de 8 à 9 ans ont été concernés par des troubles socio-émotionnels pendant le confinement. Par ailleurs, 22% d’entre eux ont rencontré des troubles du sommeil. Des données complétées par une étude récente menée cette fois-ci en Chine qui montre que les trois principaux symptômes qui se sont manifestés pendant l’épidémie chez les enfants  scolarisés dans le primaire et dans le secondaire étaient l’anxiété, la dépression et le stress. Là où ces troubles se manifestent chez l’adulte par de la négativité ou de l’apathie, cela se traduit chez l’enfant par de l’hyperactivité et un déficit de l’attention. Une étude sur la cohorte TEMPO mise en place par l’Inserm  a justement confirmé cette tendance, montrant que 24,7% des enfants issus d’un échantillon de 432 ménages présentaient des symptômes d’hyperactivité et d’inattention pendant le premier confinement.

Identifier les facteurs de risque

On peut néanmoins souligner qu’en 2018, 12,5% des enfants et adolescents étaient déjà en souffrance psychique en France, d’après le réseau européen des Défenseurs des enfants. Cela nous invite à relativiser la place de l’épidémie dans le développement des troubles socio-émotionnels. Il faut prendre en compte non seulement les comportements préexistants à l’épidémie, mais aussi la diversité des réactions individuelles.

Qu’est-ce qui fait qu’un enfant peut être davantage prédisposé à développer des troubles socio- émotionnels durant l’épidémie ?

Il existerait d’abord des prédispositions liées au genre. Des données suggèrent notamment que les garçons sont plus concernés par des troubles comportementaux comme l’hyperactivité, mais cela se traduit davantage chez les filles par des troubles du sommeil.

Ensuite, les enfants de familles monoparentales sont eux aussi plus susceptibles de connaître des niveaux élevés de troubles psychologiques. En effet, les enfants en situation de garde alternée vivent aussi bien le confinement que ceux dont les parents sont encore en ménage ; tandis que les enfants qui ne voient qu’un seul parent présentent davantage de troubles socio- émotionnels. Par ailleurs, contrairement à ce que l’on aurait tendance à croire, un enfant unique ne présente pas plus de difficultés qu’un enfant vivant dans une fratrie. On retient donc surtout l’importance du soutien des deux parents dans l’expérience du confinement et de l’épidémie.

Paradoxalement, les conditions de travail des parents (télétravail, hybride ou présentiel) ont peu d’impact sur la santé mentale de leurs enfants. C’est en réalité le milieu social qui va jouer un rôle déterminant. La qualité du sommeil des enfants était détériorée de plus de 50% dans les groupes socioéconomiques les moins favorisés, et l’étude s’appuyant sur la cohorte TEMPO confirme que les troubles socio-émotionnels se manifestent davantage lorsque les revenus de la famille sont en baisse. L’impact des faibles revenus sur la santé mentale des enfants avait déjà été établi avant l’épidémie : une étude publiée en 2013  avait en effet souligné que les enfants et adolescents issus de milieux familiaux aux faibles revenus étaient deux à trois fois plus susceptibles de développer des troubles de la santé mentale.

Enfin, la souffrance psychologique des parents est un facteur à ne pas négliger.  Dès l’âge de deux ans, les enfants sont sensibles aux changements de comportements des personnes qui les entourent. Lorsque ces changements sont inexpliqués, cela peut générer une forte anxiété. Il est donc nécessaire de repérer les parents en souffrance afin de les accompagner au mieux dans leur parentalité durant cette période.

Adolescents et jeunes adultes : un penchant pour les comportements addictifs ?

L’âge n’est pas en soi un facteur de risque, mais il influe sur la manière dont les troubles psychologiques se manifestent. D’un point de vue global, une autre étude en collaboration avec l’Inserm  estime que le niveau de stress psychologique est ressenti de façon beaucoup plus aigüe par les jeunes adultes.  Des données de recherche préliminaire collectées par de l’Université de Carleton (Canada) au cours de l’année 2020 ont  aussi observé chez les étudiants une augmentation de l’usage de cannabis, avec à un impact négatif sur les résultats scolaires.

Chez les jeunes adultes, le genre est encore un facteur à prendre en compte dans la manifestation de troubles psychologiques. Toujours selon les travaux de l’Université de Carleton, les femmes déclarent plus largement que les hommes souffrir de l’isolement social et d’une baisse de leur résultats scolaires.

L’épidémie et les confinements semblent avoir accentué les troubles socio-émotionnels chez les enfants. La question qui se pose aujourd’hui, et qui constitue l’enjeu de la recherche de demain, est de savoir si ceux-ci vont perdurer lorsque le contexte s’améliorera, et quel sera leur impact sur le long terme.

Comment parler avec les enfants pour les aider à surmonter cette période ?

A l’échelle intra familiale, il a été montré que discuter avec l’enfant sur des sujets graves tels que les conséquences de la maladie aurait un impact bénéfique sur son développement psychologique, non seulement au cours de l’épidémie mais aussi sur le long terme. En revanche, selon une étude pour The Lancet publiée en mars 2020,  le parent doit absolument prendre en compte l’âge de l’enfant lorsqu’il lui fournit des explications sur la maladie et ses conséquences. Il s’agit de trouver le juste équilibre entre la minimisation du problème et un surplus d’informations anxiogènes.   

Texte rédigé avec le soutien de Maria Melchior, chercheuse Inserm à l’IPLESP.

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