Illustration en 3D du virus VIH. © AdobeStock
La prévalence du VIH est très élevée dans la population des femmes transgenres. Pourtant, les études longitudinales consacrées à cette communauté restent rares en Europe. La majorité des études sont transversales et réalisées en Amérique du Nord. Une équipe de chercheuses et chercheurs de l’Inserm, de Sorbonne Université et du milieu hospitalier ont estimé le continuum de soins du VIH chez les femmes transgenres sur trois décennies à partir de données longitudinales issues de la cohorte ANRS CO4-FHDH*. Il s’agit de la première étude en Europe à examiner de manière exhaustive les délais entre les étapes clés du parcours de soins, ainsi que les déterminants associés à l’initiation des traitements antirétroviraux. Malgré des progrès importants dans le parcours de soins, des disparités liées à l’origine géographique sont apparues. Les résultats de cette étude, financée par l’ANRS MIE et l’Inserm, ont été publiés dans The Lancet Regional Health – Europe d’octobre 2026.
Les femmes transgenres constituent une population clé dans le contexte de l’épidémie mondiale de VIH. Au sein de cette population, la prévalence de l’infection est en effet très élevée, estimée à 20 % dans le monde et 7 % en Europe. La majorité des études sur leur parcours de soins sont transversales et réalisées en Amérique du Nord. L’approche longitudinale, c’est à dire le suivi d’une même population sur une période prolongée − et non pas seulement à un moment précis, est essentielle pour évaluer précisément l’évolution de la prise en charge du VIH.
Une seule étude longitudinale avait jusqu’alors été menée en Europe, mais l’analyse des délais et des déterminants associés à l’initiation de traitements antirétroviraux (ARV) n’avait fait l’objet d’aucune recherche. Se basant sur les données longitudinales de la cohorte ANRS CO4-FHDH, des chercheuses et chercheurs de l’Inserm, de Sorbonne Université et du milieu hospitalier se sont intéressés au continuum de soins de 801 femmes transgenres dans des hôpitaux français sur une période de 27 ans (1997-2023), c’est-à-dire à un parcours allant du diagnostic, à l’entrée dans le soin, jusqu’à la mise sous traitement et l’obtention d’une charge virale indétectable, synonyme de suppression virale.
L’un des principaux apports de cette étude réside dans l’analyse détaillée des intervalles de temps tout au long du parcours de soins des femmes transgenres vivant avec le VIH. L’étude a montré une amélioration de la prise en charge, avec une réduction du délai d’initiation des ARV, qui est passé de 4 mois à 15 jours entre 1997-2004 et 2013-2023. Ceci s’explique vraisemblablement par la politique du « traitement universel » à partir de 2013, qui recommande d’initier le traitement dès le diagnostic, quel que soit le stade de l’infection. Le délai médian entre l’initiation du traitement et l’obtention d’une suppression virale a également diminué, passant de six mois à environ deux mois. Dans le même temps, la part de femmes transgenres vivant avec le VIH sous ARV et avec une suppression virale a augmenté, passant de 74,7 % à 95,5 %, atteignant ainsi la cible de suppression virale fixée par l’ONUSIDA.
Les résultats ont également révélé l’évolution des déterminants associés à l’initiation des ARV. Jusqu’en 2012, le délai de mise sous traitement dépendait principalement du stade de l’infection. Après la mise en place du traitement universel en 2013, des disparités liées à l’origine géographique ont été mises en évidence. La majorité des participantes (65 %) sont nées en Amérique latine. Or, les femmes transgenres nées à l’étranger sont 32 à 35 % moins susceptibles d’initier rapidement le traitement que celles nées en France. Ce retard pourrait notamment s’expliquer par les démarches et barrières administratives pour accéder à l’Aide médicale de l’État (AME), au logement ou au titre de séjour, qui diffèrent l’entrée effective dans le soin. Les autrices et auteurs estiment qu’il est essentiel de lever ces freins administratifs, notamment sur l’accès à l’AME, afin de garantir un accès immédiat et équitable aux traitements pour les personnes migrantes.
« Les femmes transgenres sont confrontées à des obstacles sociaux et structurels qui se recoupent, en particulier chez les migrantes, et qui entravent l’accès équitable aux soins liés au VIH. Nos résultats et ceux d’autres études comme Trans&VIH, soulignent la nécessité d’interventions structurelles, sanitaires et communautaires pour lever ces obstacles. » (Juliette Hemery)
À l’avenir, la généralisation des traitements antirétroviraux injectables à action prolongée pourrait marquer un nouveau tournant dans la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, en facilitant l’observance, notamment pour les populations clés comme les femmes transgenres. Leur déploiement devra toutefois s’accompagner d’une vigilance face aux risques de rupture de suivi.
*La cohorte ANRS CO4-FHDH bénéficie du soutien de l’ANRS MIE, de l’Inserm et du ministère français de la Santé.
The HIV care continuum and determinants of antiretroviral therapy initiation among transgender women in France (1997–2023): a longitudinal cohort study.
The Lancet Regional Health – Europe 2026;69: 101820.
Juliette Hemery, a Pierre Tattevin, b Esaïe Marshall, a Margot Annequin, c Thibault Chiarabini, d Nathalie Dournon, e,f,g Anaenza Freire Maresca, h,i Jade Ghosn, j,k Valentina Isernia, j Florence Michard, j Segolene Perrineau, f,m Giovanna Rincon, l Elisabeth Rouveix, f,m Bruno Spire, c Pierre de Truchis, e,g,m and Sophie Grabar a,d.
a Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique, Inserm, Sorbonne Université**, Paris, France
b Service des Maladies Infectieuses et Emergentes, Hôpital Pontchaillou, Rennes, France
c Inserm, IRD, SESSTIM, Sciences Economiques & Sociales de la Santé & Traitement de l’Information Médicale, ISSPAM, Aix Marseille Univ, Marseille, France
d AP-HP, Hôpital Saint-Antoine, Paris, France
e AP-HP, Hôpital Raymond Poincaré, Paris, France
f AP-HP, Hôpital Ambroise Paré, Paris, France
g UFR Santé Simone Veil, Université Paris Saclay, Garches, France
h AP-HP, SMIT, Hôpital Avicenne, Bobigny, France
i AP-HP, CSAPA, Hôpital Fernand Widal, Paris, France
j AP-HP, SMIT, Hôpital Bichat, Paris, France
k Université Paris Cité, Inserm, IAME, Paris, France
l Association Acceptess-T, Paris, France
m COREVIH Ile de France Ouest, France
** depuis juillet 2026, l’Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique est devenu Sorbonne Public Health Institute.