Canal Détox

Des applications pour contrôler la fertilité, vraiment ?

Plusieurs centaines de millions de femmes ont recours chaque jour à des applications permettant de suivre leurs cycles menstruels et de contrôler leur fertilité. Leur fiabilité pour garantir une contraception naturelle aux femmes est-elle avérée ? Et la protection des données personnelles est-elle assurée pour préserver le droit à la vie privée des usagères ? Canal Détox fait le point.

Le 24 nov. 2022 - 10h00 | Par INSERM (Salle de presse)

© Photo Laura Chouette/Unsplash

Alors qu’un nombre croissant de femmes à travers le monde se détournent de la contraception hormonale, plusieurs centaines de millions d’entre-elles ont recours chaque jour à des applications permettant de suivre leurs cycles menstruels et de contrôler leur fertilité. Développées pour la plupart aux États-Unis et dans certains pays d’Europe, ces applications recueillent des informations intimes collectées auprès des usagères – notamment concernant la date des dernières règles, les symptômes liés au cycle, l’état de santé général, les humeurs, la libido, l’usage de préservatifs lors des rapports sexuels…

La plupart des applications de suivi menstruel sont gratuites. D’autres donnent également la possibilité, via des options payantes, d’affiner les prédictions et d’obtenir des conseils personnalisés.

Quelles sont les données scientifiques disponibles pour évaluer l’efficacité de ces applications ? Leur fiabilité pour garantir une contraception naturelle aux femmes est-elle avérée ? Et enfin, la protection des données personnelles est-elle assurée pour préserver le droit à la vie privée des usagères ? Canal Détox fait le point.

 

Un contexte propice à l’essor des applications

Le rejet des modes de contraception médicaux conventionnels (pilule, DIU, patch…) et notamment des contraceptifs hormonaux est une tendance qui s’accentue déjà depuis une quinzaine d’années, suite notamment à la commercialisation des pilules de 3e et 4e générations qui s’était accompagnée d’une augmentation des cas de thromboses veineuses. De manière plus générale, afin de se réapproprier leurs corps et d’éviter les effets secondaires liés à la prise d’hormones, de nombreuses femmes ne veulent plus avoir recours à la pilule. Elles souhaitent adopter des modes de contraception plus « naturels », et les applications de suivi du cycle menstruel répondent à ce besoin.

La popularité grandissante de ces applications soulève plusieurs questions éthiques en ce qui concerne la protection des données personnelles des usagères et aussi les défauts de fiabilité de prédiction des applications pour le contrôle de la fertilité.

Aux États-Unis, les craintes relatives à la protection de la vie privée et des données personnelles sont exacerbées dans le contexte du renversement historique de l’arrêt Roe vs. Wade qui ouvre la voie à la criminalisation de l’avortement dans de nombreux États. En effet, certains observateurs ont alerté sur le risque que les données numériques renseignées dans ces applications de suivi menstruel soient utilisées par la justice pour identifier des femmes ayant ou souhaitant avorter.

 

Efficacité des applications : encore des limites 

Des publications scientifiques récentes ont permis d’y voir plus clair quant à l’efficacité des applications pour aider les femmes à contrôler leur fertilité et à éviter une grossesse non désirée.

Plus de la moitié de ces applications s’appuient sur des paramètres peu fiables pour prédire la période de fertilité et la date d’ovulation. En effet, comme l’ont montré des études rigoureuses et des revues de littérature, elles se fondent sur la méthode du calendrier des règles, en fait une « méthode Ogino »[1] version numérique. Or, celle-ci connait des limites significatives puisque des variations de durée de cycles de 7 jours et plus concernent la moitié de la population féminine. Même les femmes avec des cycles très réguliers ont des jours d’ovulation variables. Des données publiées suggèrent ainsi qu’en s’appuyant uniquement sur la méthode du calendrier, la plupart de ces applications font des erreurs de prédiction.

En revanche, il existe des paramètres plus fiables comme la température corporelle (+ 0,2/0,4 °C après l’ovulation), l’aspect de la glaire cervicale[2] ou la concentration urinaire de l’hormone lutéinisante (qui augmente juste avant l’ovulation). Or ils sont rarement pris en compte dans les algorithmes des applications.

Dans les faits, si certaines applications peuvent proposer un suivi fondé sur de nombreux paramètres et donc une efficacité théorique élevée, elles se heurtent aussi à l’utilisation qu’en font les femmes dans leur vie de tous les jours. En effet, beaucoup d’utilisatrices éprouvent des difficultés à suivre les consignes requises par les applications. Noter régulièrement les dates des règles, prendre sa température ou interpréter l’aspect de la glaire cervicale sont des procédures contraignantes, qui, si elles ne sont pas suivies à la lettre, vont rendre les algorithmes de prédiction inopérants.

Contraception naturelle et indice de Pearl

L’indice de Pearl est le nombre de femmes qui tombent enceintes malgré l’utilisation d’une contraception pendant une période d’un an.

L’une des applications les plus populaires, Natural Cycles, avait fait du bruit dans les médias en annonçant qu’elle avait un indice de Pearl de 8 (nombre de grossesses sur 100 malgré l’utilisation d’une contraception), comparable à celui de la pilule. Cependant, des études ont pointé du doigt des failles méthodologiques pour parvenir à ce résultat. Par ailleurs, la plupart des données disponibles sur la contraception naturelle et les applications de suivi de la fertilité indiquent que leur indice de Pearl se situe en moyenne autour de 24.

 

Des craintes avérées sur la protection des données

L’autre question éthique majeure associée à l’utilisation de ces applications – la protection des données personnelles – a fait l’objet de nombreux travaux, portés notamment par des ONG qui défendent la vie privée. Il ressort de ces investigations que la plupart des applications ne prennent pas suffisamment de mesures pour protéger les données personnelles des utilisatrices, les partageant notamment avec des sociétés tierces (dont Google et Amazon). Or, les femmes sont rarement informées sur le risque de voir leurs données sur leur vie sexuelle intime exploitées par des tiers à des fins commerciales ou autres.

Face à ces différents constats, vu le nombre croissant de femmes qui utilisent ces applications à travers le monde, le comité d’éthique de l’Inserm a publié un rapport en septembre 2022 (voir encadré) appelant à une vigilance éthique pour éclairer le choix des femmes dans les méthodes de contrôle des cycles et de la fertilité.

Pour plus d’informations à ce sujet : lire le rapport du comité d’éthique de l’Inserm « Enjeux éthiques de l’usage des applications numériques de suivi menstruel à des fins de contraception ou de conception »

 

Texte réalisé avec le soutien de Catherine Vidal, neurobiologiste, membre du comité déthique de l’Inserm, co-responsable du groupe Genre et recherches en santé. 

 

[1] La méthode Ogino consiste à s’abstenir de tout rapport sexuel pendant la période de fécondité de la femme.

[2] Les cellules qui tapissent le col de l’utérus sécrètent du mucus qu’on appelle la glaire cervicale, dont l’aspect change au cours du cycle. En période de fertilité, la consistance et la structure de la glaire permettent au sperme de passer pour aller féconder l’ovule.

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