Contact scientifique
Eloi Chazelas
Chercheur Inserm
Unité Inserm 1136 Institut Sorbonne de santé publique
Maria Melchior
Directrice de recherche Inserm
Unité Inserm 1136 Institut Sorbonne de santé publique
© Jeremy Bishop/Unsplash
En Europe, plus d’une personne sur cinq est exposée de manière chronique à des niveaux de bruit liés au transport considérés comme nocifs pour la santé[1] ; le trafic routier en constitue la principale source. Si les effets du bruit sur la santé cardiovasculaire sont relativement bien documentés, l’impact sur la santé mentale des enfants reste encore peu étudié. Une nouvelle étude de l’Inserm et de Sorbonne Université suggère une association entre une exposition résidentielle à des niveaux élevés de bruit routier au début de l’enfance (jusqu’à 5 ans et demi) et des niveaux plus élevés de symptômes internalisés à l’âge de 10 ans et demi. Ce travail de recherche s’appuie sur les données de près de 8 000 enfants suivis depuis la naissance (cohorte Elfe). Les résultats sont publiés dans The Lancet Public Health.
Le bruit environnemental est aujourd’hui reconnu comme un enjeu majeur de santé publique en raison de son omniprésence et de ses effets sur la santé, notamment cardiovasculaire, métabolique et mentale. En particulier, une exposition aiguë entrave le sommeil, entraînant fatigue physique et mentale, et déclenche des réponses physiologiques de stress, avec une augmentation de la sécrétion d’hormones telles que le cortisol et les catécholamines.
Lorsque cette exposition se prolonge dans le temps, ces mécanismes de stress peuvent rester durablement activés, avec des conséquences potentielles sur le bien-être, les fonctions cognitives et la santé mentale. Les enfants pourraient être particulièrement vulnérables aux effets du bruit en raison de leur développement physique, cognitif, émotionnel et social, ainsi que de capacités d’adaptation plus limitées que celles des adultes.
Les transports constituent l’une des principales sources de bruit environnemental auxquelles les populations sont exposées au quotidien. Contrairement à des bruits ponctuels (par exemple produits par des travaux), les bruits liés au trafic routier, aérien ou ferroviaire peuvent être réguliers, prolongés et difficiles à éviter, notamment en milieu urbain.
Dans une nouvelle étude[2], des chercheurs et chercheuses de l’Institut Sorbonne de santé publique (Inserm/Sorbonne Université) ont étudié les associations entre différentes sources d’exposition au bruit résidentiel (provenant du trafic routier, aérien et ferroviaire) et les troubles émotionnels et comportementaux chez l’enfant.
Les scientifiques se sont appuyés sur les données de près de 8 000 enfants de la cohorte ELFE, suivis depuis la naissance et jusqu’à leur 10 ans et demi. Les adresses du domicile des enfants ont été recueillies à l’âge de 2 mois, 3 ans et demi et 5 ans et demi.
À partir de données publiques[3] et grâce à un travail de modélisation, les scientifiques ont pu estimer l’exposition moyenne au bruit de chaque enfant à son domicile de résidence, aux trois périodes citées précédemment. Les différentes sources de bruit ont été exprimées en décibels pondérés A ou dB(A), reflétant la sensibilité de l’oreille humaine aux fréquences.
La santé mentale des enfants a ensuite été évaluée à l’aide d’un questionnaire de référence[4] rempli par les parents lorsque leur enfant était âgé de 10 ans et demi. Ce questionnaire a permis de classer en deux catégories les difficultés rencontrées par les enfants : les symptômes externalisés (comprenant les troubles de comportement ainsi que les symptômes d’hyperactivité avec ou sans inattention) et les symptômes internalisés (comprenant les difficultés émotionnelles, le retrait relationnel, ainsi que les problèmes relationnels avec d’autres enfants).
Les résultats montrent que les enfants exposés de manière persistante à un niveau élevé de bruit routier (c’est-à-dire supérieur ou égal à 60 dB[A]), de la naissance à l’âge de 5 ans et demi, présentent des niveaux plus élevés de symptômes internalisés à l’âge de 10 ans et demi, notamment en termes de difficultés émotionnelles et en matière d’interactions avec les autres enfants.
En s’intéressant aux périodes de vie où les enfants pourraient être plus vulnérables, les chercheurs et chercheuses ont observé que les fortes expositions au bruit routier à l’âge de 2 mois et de 5 ans et demi étaient associées à davantage de difficultés relationnelles avec les pairs à 10 ans et demi. De plus, des associations ont été observées entre l’exposition à l’âge de 5 ans et demi et les symptômes externalisés ainsi que la sous-échelle d’hyperactivité/inattention, ce qui suggère que l’exposition survenue plus tard dans l’enfance pourrait se manifester de manière plus marquée par des comportements externalisés.
« Bien qu’ils requièrent confirmation dans d’autres études, ces résultats suggèrent que le moment de l’exposition au bruit routier pourrait aussi être important, avec une vulnérabilité accrue au début de la vie et autour de l’âge de 5 ans », explique Eloi Chazelas, premier auteur de l’étude et chercheur à l’Inserm.
Aucune association significative n’a été mise en évidence pour le bruit des avions, et l’exposition au bruit ferroviaire a été, de manière inattendue, associée à des niveaux plus faibles de symptômes internalisés, même si cette association n’était plus statistiquement significative après différentes analyses de sensibilité.
« Ces résultats soulignent l’importance de mieux prendre en compte les nuisances sonores liées au trafic routier comme un enjeu de santé publique. Des mesures d’aménagement urbain, de réduction du trafic, de limitation de la vitesse ou encore d’amélioration de l’isolation acoustique des bâtiments pourraient contribuer à réduire l’exposition des enfants au bruit », conclut Maria Melchior, directrice de recherche à l’Inserm et dernière autrice de ces travaux.
[1] Ce seuil de 55 décibels (dB) correspond à l’indicateur Lden retenu par la directive européenne sur le bruit dans l’environnement : une moyenne annuelle qui pénalise les nuisances survenant en soirée et la nuit, périodes où la gêne est perçue comme plus forte. Source : https://www.eea.europa.eu/en/analysis/indicators/exposure-of-europe-population-to-noise
[2] Cette étude, menée dans le cadre du projet Child E&D, s’inscrit dans la continuité des travaux du projet ERC RESEDA. Elle a bénéficié d’un soutien financier dans le cadre de l’appel à projets sur le croisement de données de santé et environnementales, porté conjointement par le Green Data for Health (Anses) et la Plateforme des données de santé (Health Data Hub).
[3] Le bruit routier a été modélisé à partir de données géographiques et de trafic publiques, selon la méthode européenne harmonisée CNOSSOS-EU. Les expositions aux bruits ferroviaire et aérien proviennent des cartes stratégiques du bruit officielles, aussi établies selon la méthode CNOSSOS-EU.
[4] Strengths and Difficulties Questionnaire (SDQ)
Eloi Chazelas
Chercheur Inserm
Unité Inserm 1136 Institut Sorbonne de santé publique
Maria Melchior
Directrice de recherche Inserm
Unité Inserm 1136 Institut Sorbonne de santé publique
Residential noise exposure and children’s emotional and behavioural difficulties in France: a birth cohort study
Chazelas et al.
The Lancet Public Health, Aout 2026