© Frédéric Chritophorides/Inserm ; Inserm, Prix 2007, plaquette, Emmanuelle Chollet, dir. éditoriale.
Pierre Ducimetière (1942-2026), figure emblématique de l’épidémiologie cardiovasculaire et de la recherche publique française est décédé le 16 janvier 2026 à l’âge de 83 ans. Ses travaux, menés à l’Inserm, ont permis des avancées majeures dans la connaissance des maladies cardiovasculaires, permettant aujourd’hui une meilleure prévention et prise en charge de ces maladies.
Pierre Ducimetière rejoint la recherche médicale à 23 ans et l’Inserm qui avait alors tout juste un an devint pour lui « une véritable terre d’accueil[1] ». Il mena toute sa carrière au service de la recherche publique.
Pierre Ducimetière est originaire d’une famille commerçante de Savoie. Dès l’enfance, son appétit pour les activités de montagne fut contrarié pour des raisons médicales, il jeta alors son dévolu sur les livres, les dictionnaires et les notices biographiques en particulier, et se prit comme autre passe-temps de mesurer toute chose avec des mètres et des balances. Il y avait là, confiait-il, « mon côté compilatoire[2] ». Après les classes préparatoires aux écoles d’ingénieurs à Lyon, il entrait à Polytechnique en 1962 et s’intéressait à tout. Si cet excellent mathématicien vint alors à la recherche médicale, ce fut davantage par concours de circonstances, que par vocation précoce. Il répondit en effet à l’appel fait aux polytechniciens à s’investir dans le domaine médical, par Daniel Schwartz, le « père » de l’épidémiologie française et Philippe Lazar (futur directeur général de l’Inserm, 1982-1996). Une carrière qu’il n’avait pas envisagée s’ouvrait alors.
En 1965, il rejoignait donc comme chargé de recherche, l’Unité Inserm 21 « Recherches statistiques », de Daniel Schwartz à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif, d’abord pour des tâches de calcul et de gestion de données. À ce moment, l’épidémiologie, en tant que science populationnelle, n’était guère reconnue sur le plan universitaire et le renouveau de la recherche médicale puisait bien davantage dans la biologie moléculaire. Le secteur de la statistique médicale était en pleine transformation, avec une méthodologie novatrice, les premiers essais cliniques contrôlés, et l’irruption de l’informatique. Les données, dont le volume explosait déjà, étaient stockées sur des cartes perforées, que les chercheurs charriaient dans des bacs vers le grand centre de calcul du site[3].
Très vite, Pierre Ducimetière s’engagea dans le champ du cardiovasculaire. Et « s’il n’était pas nécessaire d’être médecin pour faire de la statistique médicale, en revanche, il fallait savoir travailler avec les médecins[4] ». Il s’y attela avec énergie. Ses grandes études en recherche populationnelle furent réalisées en association avec d’autres épidémiologistes, des médecins, des spécialistes de la cardiologie et des biologistes, tout en entretenant le lien avec ce que l’on appelait alors la recherche médico-sociale[5]. Progressivement, l’épidémiologie cardiovasculaire gagna des assises institutionnelles, lui ouvrant des financements et l’accès à des populations d’étude.
Dès 1967, Pierre Ducimetière participait au lancement d’une des premières grandes études de cohorte en France, avec l’« Étude prospective parisienne » (EPP1), pilotée par le groupe d’étude sur l’épidémiologie de l’athérosclérose (GREA) dont il prendra la présidence en 1978. L’étude était fondée sur les données collectées auprès d’une population professionnelle, les employés de la Préfecture de Police de Paris, alors que l’étude de population de la ville de Framingham aux États-Unis s’imposait comme une référence déjà incontournable. En 1976, Pierre Ducimetière poursuivait ses travaux au sein de l’Unité Inserm 169 « Épidémiologie des maladies chroniques » de Joseph Lellouch, avant de prendre, en 1982, la direction de sa propre unité, l’U258 « Épidémiologie cardiovasculaire ». Débutait une deuxième étude, (EPP2) intégrant cette fois-ci, en plus des informations collectées lors de questionnaires, des données biologiques – à partir du recueil d’urine et de sang. C’était alors le tout début des banques biologiques. Les travaux purent ensuite encore être prolongés en intégrant l’analyse des données de mortalité qu’il contribua à affiner.
Les recherches menées par Pierre Ducimetière et ses collaborateurs – parmi lesquels Evelyne Eschwège, Jacques-Lucien Richard – apportèrent des avancées significatives dans la connaissance des facteurs de risque des maladies coronaires, comme le niveau d’insuline dans le sang et la distribution abdominale du tissu adipeux. Ces recherches contribuèrent à la reconnaissance internationale de l’épidémiologie cardiovasculaire française au début des années 1980.
L’Unité 258 de Pierre Ducimetière poursuivit ses travaux. Elle coordonna pour la France l’étude MONICA (Monitoring of trends in Cardiovascular disease) lancée par l’Organisation mondiale de la santé, visant notamment à analyser les variations géographiques de la mortalité par maladie coronaire dans 27 pays, permettant d’établir en France un véritable réseau de surveillance de cette maladie. Pierre Ducimetière portait d’autres études importantes en collaboration avec d’autres unités, parmi lesquelles : PRIME, avec François Cambien, (directeur de l’U525), étude prospective du myocarde, intégrant des analyses phénotypiques et génotypiques ; EVA, une étude longitudinale du vieillissement artériel avec Annick Alperovitch (directrice de l’U360), qui fut en quelque sorte un « prototype[6] » de l’étude 3C dont l’objectif principal était d’étudier la relation entre facteurs de risque vasculaire et maladies neurodégénératives. Au début des années 2000, l’U258, en collaboration avec l’IFR69, lançait une étude sur les déterminants anténataux de la croissance et du métabolisme du petit enfant, ce qui débouchera ensuite sur la cohorte EDEN[7].
Unité 258 : épidémiologie cardiovasculaire, 1989. Dirigée par Pierre Ducimetière, elle était alors composée d’une quinzaine de personnes (chercheurs et ITA Inserm, un hospitalo-universitaire, des étudiants en thèse et des stagiaires en DEA). (Archives de l’Inserm. Inserm Actualités, n° 70, janv. 1989, p. 4)
Les équipes de l’U258 travaillèrent aussi à valoriser les résultats de la recherche épidémiologique auprès du corps médical et à sensibiliser le grand public à la prévention des maladies cardiovasculaires[8]. En termes d’alimentation, il fallait éclairer le débat public, quand un vif intérêt en France et à l’international se développa sur le « paradoxe français », autour du lien entre maladies cardiovasculaires, la consommation de graisses animales et les éventuelles vertus d’un « régime méditerranéen »[9]. L’U258 forma plusieurs générations d’épidémiologistes qui essaimèrent ensuite, dans d’autres unités Inserm, dans les écoles de santé publique et les agences sanitaires.
Pierre Ducimetière compta aussi parmi les pionniers dans la mise en place, le pilotage et l’évaluation des registres de morbidité, en particulier ceux des maladies coronaires en France[10]. Les données de santé, de leur collecte à leur analyse pour la recherche scientifique, posaient des problèmes importants en termes législatifs et éthiques pour lesquels Pierre Ducimetière avança des pistes de résolution au sein d’un groupe de travail de la Commission nationale de l’informatique et des libertés[11].
Pleinement engagé dans la recherche publique, Pierre Ducimetière participa aux instances scientifiques et d’administration de la recherche de l’Inserm, au sein de diverses commissions scientifiques spécialisées et comme membre du Conseil scientifique (1991-1994). Pour le bénéfice de la santé individuelle et collective, il fallait selon lui associer l’épidémiologie à la recherche biologique du laboratoire et à la recherche clinique auprès des malades et il espérait, avec prudence, que les « révolutions numériques » en cours proposeraient de nouvelles pistes[12].
Au long de son parcours, les recherches et l’action de Pierre Ducimetière ont été saluées par plusieurs distinctions. L’Inserm lui avait remis son Prix d’Honneur en 2007. Ses collègues saluent son engagement pour la défense de la recherche publique, des personnels de la recherche et sa participation à la vie sociale et politique de la cité.
[1] Pierre Ducimetière, Inserm, Prix 2007, plaquette, Emmanuelle Chollet, dir. éditoriale.
[2] Id.
[3] Id. P. Corvol, P. Griset, C. Paillette, « L’épidémiologie entre le terrain des épidémies et l’approche populationnelle », Médecine/Sciences, 2019, n°11, vol 35, p. 886-890.
[4] Entretiens avec Pierre Ducimetière, par S. Mouchet et J ;-F Picard, 19 juin 2002, et avec M Moysan, 9 mars 2018, en ligne sur le site histrecmed.fr.
[5] Id.
[6] Annick Alpérovitch, « Les cohortes ‘historiques’ en France », asdp, mars 2012, n° 78, p. 37-39.
[7] Archives de l’Inserm, Évaluation quadriennale 2001, doc U4 (F/A), U258, Directeur Pierre Ducimetière.
[8] Inserm Actualités, n° 70, janv. 1989, p. 4.
[9] Pierre Ducimetière, « Alimentation et risque coronaire. Le ‘paradoxe français’ n’a plus lieu d’être ! », Questions de santé publique, GIS-IReSP, sept. 2009, n° 6, p. 1-4.
[10] Pierre Ducimetière, Bernard Montaville, Paul Schaffer, et al., (dir.), Recherche et politiques de santé : l’apport des registres de morbidité, Paris, INSERM, La Documentation française, 1992, 228 p.
[11] Entretien de Pierre Ducimetière avec M Moysan, 9 mars 2018, en ligne sur le site histrecmed.fr.
[12] Pierre Ducimetière, « Le développement de l’épidémiologie analytique dans la seconde moitié du XXe siècle », Les Cahiers du Comité pour l’histoire de l’Inserm, 2020, n° 1, p. 37.
Auteurs
Comité pour l’histoire de l’Inserm
Céline Paillette, avec la collaboration d’Hélène Chambefort et du service des Archives de l’Inserm
Relecteur : Alfred Spira