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Prendre du paracétamol pendant la grossesse augmente le risque d’autisme chez l’enfant, vraiment ?

cachets de paracétamol© Photo James Yarema sur Unsplash

De quoi parle-t-on ?

Du risque de développer un trouble du spectre autistique chez les enfants nés de mères ayant pris du paracétamol au cours de la grossesse.

D’où vient cette idée reçue ?

Des allégations récentes ont soulevé le fait que la prise de paracétamol au cours de la grossesse pourrait être la cause un trouble du spectre autistique chez l’enfant à naître.

De nombreuses études observationnelles ont exploré un possible lien entre la prise de paracétamol au cours de la grossesse et la survenue d’un trouble du neurodéveloppement, notamment les troubles du spectre autistique et les troubles de l’attention. Bien que quelques études aient montré une faible association statistique entre la consommation de paracétamol au cours de la grossesse et le diagnostic d’autisme, leur interprétation est complexe. Dans ces études, la présence de facteurs non mesurés, tels que des facteurs génétiques qui sont au premier plan dans les troubles autistiques, est de nature à biaiser les résultats. Ainsi, lorsque ces études sont restreintes à l’étude de fratries, ces associations statistiques sont largement diminuées voire rendues nulles.

Que dit la science ?

À ce jour, aucun argument scientifique ne permet d’établir un lien de causalité entre la consommation de paracétamol au cours de la grossesse et la survenue d’un trouble autistique chez l’enfant à naître. Le paracétamol demeure le médicament de première intention pour soulager la fièvre ou la douleur au cours de la grossesse. À  l’inverse, les alternatives telles que l’aspirine, l’ibuprofène et plus largement les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) présentent des risques bien documentés pendant la grossesse et comportent des contre-indications.

Comme pour tout traitement autorisé pendant la grossesse, le paracétamol doit être pris à la plus petite dose efficace nécessaire et sur la durée la plus courte possible. Cette position fait consensus parmi les sociétés savantes et autorités de régulation nationales et internationales [1–7].

Pour approfondir

Le paracétamol (ou acétaminophène dans les pays anglo-saxons) est un médicament commercialisé dans la plupart des pays du monde depuis les années 1950. Il est indiqué dans le traitement symptomatique des douleurs légères à modérées et/ou de la fièvre. Il est ainsi utilisé dans de très nombreuses situations cliniques en médecine ambulatoire ou hospitalière, dans toutes les classes d’âge, du nouveau-né au sujet âgé.

Le paracétamol n’est pas un médicament tératogène ou fœtotoxique. Depuis plus d’une décennie, plusieurs études ont exploré l’association entre exposition maternelle au paracétamol en cours de grossesse et survenue de troubles du neurodéveloppement, tels que les troubles du spectre autistique. Quelques études anciennes ont trouvé une association statistique qui, bien que largement débattue a entraîné certains auteurs à exprimer un consensus statement dans la revue Nature Reviews Endocrinology en 2021 [8]. Cet article avait déjà amené à des sociétés savantes à prendre position ou à rappeler leur position antérieure, telles que l’European Network of Teratology Information Services (ENTIS) [9], l’American College of Obstetricians and Gynecologists (ACOG) [10] ou la Society for Maternal-Fetal Medicine (SMFM) [11]. Toutes ces prises de position ont été dans le même sens : les données disponibles ne permettent pas d’établir une relation causale entre la consommation de paracétamol au cours de la grossesse et les troubles de neurodéveloppement chez l’enfant à naître. À noter que ces prises de positions sont inchangées en 2025 (cf. plus haut).

En 2024, une des plus vastes études sur le sujet a été publiée dans le JAMA par une équipe académique suédoise, incluant plus de 2 millions d’enfants nés entre 1995 et 2019 [12]. Il s’agissait d’une étude de cohorte croisant des données d’exposition au paracétamol, obtenues via des registres de prescriptions et de diagnostics d’autisme, de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et de retard intellectuel. Un peu plus de 7 % des enfants avaient été considérés comme exposés de manière prénatale au paracétamol. Des associations de faible ampleur, à la limite de la significativité statistique, avaient été retrouvées avec l’autisme (hazard ratio [HR], 1.05 [95 % CI, 1.02-1.08]); le TDAH (HR, 1.07 [95 % CI, 1.05-1.10]) ; et le retard intellectuel (HR, 1.05 [95 % CI, 1.00-1.10]). De manière à prendre en compte certains facteurs confondants (état de santé de la mère, facteurs génétiques ou d’environnement) à l’origine de biais possibles dans cette étude observationnelle, les auteurs ont également effectué des analyses en comparant les enfants exposés à des enfants non-exposés au sein de leur fratrie, ce qui a entraîné une disparition des associations observées. De même, ils n’ont pas observé de profil dose-réponse (qui aurait pu être en faveur d’un effet causal), concluant à l’absence d’association.

En 2025, une revue des études disponibles a été effectuée, concluant que le paracétamol n’était pas susceptible d’entraîner une augmentation cliniquement significative du risque de TDAH ou d’autisme chez l’enfant [13].

Parmi les limites méthodologiques des études observationnelles établissant un lien entre la prise de paracétamol pendant la grossesse et les troubles du neurodéveloppement, on peut citer :

  • difficulté de mesurer de manière précise l’exposition au paracétamol via les données de remboursement de soins (disponible sans prescription) ou via les études sur questionnaires auprès des mères (risque de biais de mémoire) ;
  • biais d’indication : la prise d’un médicament n’est jamais due au hasard, notamment au cours de la grossesse ; les femmes enceintes prenant du paracétamol sont plus à même de présenter de la fièvre, des douleurs chroniques, des infections qui peuvent être elles-mêmes à l’origine d’un risque pour le développement fœtal ;
  • manque de données détaillées sur la posologie, la durée et le moment de l’exposition au cours de la grossesse ;
  • évaluation hétérogène du trouble du neurodéveloppement des enfants, dont les critères diagnostics ne sont pas simples, ont évolué au cours de la dernière décennie, et sont parfois fondés sur des sources non médicalement validées (p. ex. enquêtes menées auprès de parents ou d’enseignants) ;
  • absence de contrôle des facteurs de confusion génétiques et familiaux.

Par ailleurs, une prise en charge efficace de la douleur et de la fièvre pendant la grossesse est nécessaire. En effet, elles peuvent également avoir dans certains cas des effets néfastes sur le fœtus en développement et augmenter le risque de complications telles que fausse couche, malformations congénitales, retard de croissance et accouchement prématuré [14–16].

Le paracétamol reste le traitement de première intention pour la douleur et la fièvre pendant la grossesse. Les autres options thérapeutiques, tels que par exemple les AINS peuvent entraîner un risque de mortinatalité et de prématurité s’ils sont utilisés à partir de la 20e semaine de grossesse.

 

Cet article est issu du site PharmacoFact, un site d’analyse factuelle de l’actualité en pharmacologie et thérapeutique de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique (SFPT). PharmacoFact et Canal Détox, le média de l’Inserm dédié à la vérification scientifique des informations en santé, unissent leurs forces pour renforcer la lutte contre la désinformation médicale.

Les contenus Pharmaco Fact sont sous la responsabilité scientifique et éditoriale de Dominique Deplanque, président de la SFPT, professeur de pharmacologie médicale au CHU de Lille, et chercheur au sein du CIC 1403 Inserm et Mathieu Molimard, vice-président de la SFPT et président du groupe Communication, professeur de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux et chercheur au sein du Bordeaux population health research center BPH (unité Inserm 1219)

Sources :

  1. EMA. Use of paracetamol during pregnancy unchanged in the EU | European Medicines Agency (EMA) [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.ema.europa.eu/en/news/use-paracetamol-during-pregnancy-unchanged-eu
  2. ENTIS. ENTIS Position Statement: Paracetamol in Pregnancy and Autism Spectrum Disorder [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.entis-org.eu/entis-news/entis-position-statement-paracetamol-in-pregnancy-and-autism-spectrum-disorder
  3. ISoP. ISoP Statement on the Use of Paracetamol During Pregnancy [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://isoponline.org/news/isop-statement-on-the-use-of-paracetamol-during-pregnancy/
  4. ACOG. Acetaminophen Use in Pregnancy and Neurodevelopmental Outcomes [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.acog.org/clinical/clinical-guidance/practice-advisory/articles/2025/09/acetaminophen-use-in-pregnancy-and-neurodevelopmental-outcomes
  5. WHO. WHO statement on autism-related issues [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.who.int/news/item/24-09-2025-who-statement-on-autism-related-issues
  6. SMFM. SMFM Response to Administration Announcement on Acetaminophen Use During Pregnancy and Autism – Society for Maternal-Fetal Medicine [Internet]. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.smfm.org/news/smfm-response-to-administration-announcement-on-acetaminophen-use-during-pregnancy-and-autism
  7. MHRA. MHRA confirms taking paracetamol during pregnancy remains safe and there is no evidence it causes autism in children [Internet]. GOV.UK. 2025 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.gov.uk/government/news/mhra-confirms-taking-paracetamol-during-pregnancy-remains-safe-and-there-is-no-evidence-it-causes-autism-in-children
  8. Bauer AZ, Swan SH, Kriebel D, Liew Z, Taylor HS, Bornehag CG, et al. Paracetamol use during pregnancy — a call for precautionary action. Nat Rev Endocrinol. déc 2021;17(12):757‑66.
  9. ENTIS. OFFICIAL ENTIS POSITION STATEMENT: Paracetamol (acetaminophen, APAP) use in pregnancy [Internet]. 2021 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.entis-org.eu/entis-news/official-entis-position-statement-paracetamol-acetaminophen-apap-use-in-pregnancy
  10. ACOG. ACOG Response to Consensus Statement on Paracetamol Use During Pregnancy [Internet]. 2021 [cité 30 sept 2025]. Disponible sur: https://www.acog.org/news/news-articles/2021/09/response-to-consensus-statement-on-paracetamol-use-during-pregnancy
  11. SMFM. Prenatal acetaminophen use and outcomes in children. Am J Obstet Gynecol. 1 mars 2017;216(3):B14‑5.
  12. Ahlqvist VH, Sjöqvist H, Dalman C, Karlsson H, Stephansson O, Johansson S, et al. Acetaminophen Use During Pregnancy and Children’s Risk of Autism, ADHD, and Intellectual Disability. JAMA. 9 avr 2024;331(14):1205‑14.
  13. Damkier P, Gram EB, Ceulemans M, Panchaud A, Cleary B, Chambers C, et al. Acetaminophen in Pregnancy and Attention-Deficit and Hyperactivity Disorder and Autism Spectrum Disorder. Obstet Gynecol. févr 2025;145(2):168.
  14. Fieldhouse R. What happens if pregnant women stop taking Tylenol? Nature [Internet]. 26 sept 2025 [cité 30 sept 2025]; Disponible sur: https://www.nature.com/articles/d41586-025-03138-w
  15. Dreier JW, Andersen AMN, Berg-Beckhoff G. Systematic Review and Meta-analyses: Fever in Pregnancy and Health Impacts in the Offspring. Pediatrics. 1 mars 2014;133(3):e674‑88.
  16. Kerr SM, Parker SE, Mitchell AA, Tinker SC, Werler MM. Periconceptional maternal fever, folic acid intake, and the risk for neural tube defects. Ann Epidemiol. 1 déc 2017;27(12):777-782.e1.

Alzheimer : six questions sur le refus d’accès précoce au Lecanemab par la Haute Autorité de santé

© Adobe Stock

Prescrit depuis 2022 aux États-Unis, le Lecanemab est l’un des rares médicaments disponibles qui promet de ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer. Mais avec un bénéfice contestable et des effets indésirables non négligeables, la Haute Autorité de santé (HAS) en France s’est prononcée contre l’accès précoce au traitement, ce qui revient à refuser son remboursement dans l’immédiat.

En France, environ 1,2 million de personnes étaient touchées par la maladie d’Alzheimer en 2016, selon une estimation de Santé publique France. Ces patients, victimes de troubles cognitifs menant à une perte progressive d’autonomie, disposent encore de peu d’options thérapeutiques pour prévenir, guérir ou stopper l’évolution de la maladie.

Mais depuis quelques années, une nouvelle classe de molécules redonne espoir : les anti-amyloïdes, tels que le Lecanemab. Ils ciblent et éliminent les plaques amyloïdes, des dépôts anormaux de protéines qui s’accumulent progressivement dans le cerveau des patients bien avant que les premiers symptômes ne se fassent sentir.

Mais les bénéfices réels de ces médicaments sont aujourd’hui contestés. Malgré l’autorisation sur le marché européen du Lecanemab depuis la fin de l’année dernière, en France, la Haute Autorité de santé s’est prononcée mardi 9 septembre contre le remboursement de ce traitement dans l’immédiat. L’Inserm répond à toutes les questions qui se posent après cette décision.

Quelle est la position de la Haute Autorité de santé ?

Dans son avis sur le Lecanemab rendu public le 4 septembre 2025, la Haute Autorité de santé (HAS) juge que « la mise en œuvre du traitement peut être différée compte tenu d’une efficacité modeste, considérée comme non cliniquement pertinente pour la maladie associée à un profil de tolérance préoccupant ». Au vu des études réalisées et des documents fournis, l’agence estime qu’un accès précoce à ce traitement n’est pas justifié. Il aurait permis que le médicament soit, dès maintenant, remboursé à un prix fixé par son fabricant, sans attendre la fin de la procédure normale.

Mais ce refus ne veut pas dire qu’à terme, le Lecanemab ne sera pas remboursé. La HAS prononcera sa décision d’ici quelques mois sur une éventuelle procédure de « droit commun », qui impliquerait des négociations plus longues et complexes entre les laboratoires fabricants et les autorités sanitaires.

Et celle des autorités sanitaires en Europe et aux États-Unis ?

La position de la HAS contraste avec celle des autorités sanitaires américaine et européenne. En juillet 2022, la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis a validé une demande d’approbation accélérée pour le Lecanemab et lui a accordé le statut d’examen prioritaire pour sa mise sur le marché. Après analyse des données, la FDA a autorisé sa mise sur le marché le 6 janvier 2023. En Europe, l’Agence européenne des médicaments (EMA) a d’abord recommandé un refus d’autorisation en juillet 2024, avant de rendre un avis favorable fin 2024 pour une population restreinte, ouvrant la voie à une autorisation de mise sur le marché par la Commission européenne en avril 2025.

Que disent les études de l’efficacité du Lecanemab ?

Le Lecanemab (ou Leqembi) est un anticorps monoclonal (soit une protéine fabriquée en laboratoire qui imite les anticorps naturels du système immunitaire) conçu par les laboratoires Biogen et Eisai. Il a été développé pour attaquer les dépôts de bêta-amyloïde, une protéine naturellement présente dans le cerveau, qui s’accumule en plaque épaisse entre les neurones dans la maladie d’Alzheimer, perturbant la communication entre les cellules cérébrales. Et c’est exactement ce que fait le Lecanemab. Les anomalies associées à l’amyloïde disparaissent ainsi quasiment totalement chez les patients traités.

Mais en dépit de cet effet notable sur le cerveau, l’évolution clinique favorable des patients reste discutable. Selon l’étude internationale Clarity-AD, le Lecanemab a ralenti de 27 % le déclin cognitif sur 18 mois chez des patients en phase précoce de la maladie d’Alzheimer, comparé au placebo. Mais pour le patient, le bénéfice reste limité, selon la Haute Autorité de santé. Cet avis s’appuie notamment sur le score CDR-SB (Clinical Dementia Rating–Sum of Boxes), qui mesure la sévérité de la démence sur 18 points. Lors de l’essai clinique évaluant l’efficacité du médicament, les patients, dont le score moyen initial était de 3,2 ont vu celui-ci augmenter de 1,21 point sous traitement et de 1,66 point sous placebo, soit une différence de 0,45 point après 18 mois : trop faible, selon la HAS, pour être considérée comme cliniquement pertinente.

Cependant, ce score reste sujet à débat : il est inférieur au seuil reflétant un bénéfice réel pour le patient selon certaines études[1]. Mais un article de perspective paru dans la revue scientifique Alzheimer’s and Dementia [2] souligne à quel point cette estimation est délicate, et suggère qu’une variation pouvant sembler très modeste, de 0,5 à 1 point, peut déjà induire des changements significatifs dans la vie du malade et de sa famille.

Quels sont les risques ?

Les effets indésirables sont importants, notamment des hémorragies cérébrales, des symptômes semblables à ceux d’un accident vasculaire cérébral. Dans l’essai clinique de phase 3 qui a évalué l’efficacité et la sécurité du Lecanemab chez 1795 participants, 17,3 % des patients traités ont présenté un œdème ou des hémorragies dans le cerveau, contre 9 % dans le groupe placebo, soit presque deux fois plus, y compris si l’on considère la sous-population de l’essai qui ne présente pas de surrisque lié à la présence d’un facteur génétique (homozygotie pour le gène APOE4).

Et aux États-Unis, sept personnes sont décédées et trois autres handicapées à vie après avoir pris l’anti-Alzheimer, lors de la phase d’extension de l’essai clinique, selon le média américain Bloomberg. Les données de sécurité du Lecanemab appellent donc à la vigilance, surtout dans la mesure où les bénéfices cliniques sont discutés.

Quelles sont les contraintes pratiques ?

Le Lecanemab est administré par perfusion toutes les deux semaines en hôpital de jour, avec des contrôles réguliers par IRM pour surveiller d’éventuels effets indésirables. Même si le protocole pourrait évoluer à l’avenir, il demande un engagement important de la part des patients.

La mise en œuvre du parcours de soin est décrite par la HAS comme « fortement contraignante et dont la faisabilité est problématique dans l’organisation sanitaire actuelle ». Elle nécessiterait plus de personnel spécialisé et davantage de plateaux techniques, ce qui représente un défi logistique important.

Malgré ces contraintes, les Centres Mémoire spécialisés dans la prise en charge de la maladie d’Alzheimer ont publié des recommandations pour aider les professionnels de santé à organiser le suivi des patients.

Qui peut bénéficier de ce traitement ?

Le Lecanemab ne convient pas à tous les patients. Il est réservé aux personnes en début de maladie, quand les troubles cognitifs sont encore légers, et chez qui la présence de plaques amyloïdes dans le cerveau est confirmée.

Certaines personnes ne peuvent pas recevoir le traitement. C’est le cas des patients porteurs de deux copies du gène APOE ε4, car ce gène augmente le risque de développer la maladie et rend aussi plus probable l’apparition de complications cérébrales appelées Anomalies d’imagerie associées à l’amyloïde (ARIA) ; des petits œdèmes ou micro-saignements dans le cerveau que l’on détecte grâce à la réalisation d’une IRM. Ces effets indésirables sont souvent asymptomatiques, mais peuvent parfois provoquer des maux de tête, des nausées ou des troubles de la vision.

Pour identifier les meilleurs candidats, les médecins doivent ainsi soumettre leurs patients à des tests génétiques, à des évaluations cognitives approfondies, à la réalisation d’une tomographie par émission de positons (TEP) coûteuses ou d’une ponction lombaire pour rechercher la présence de la substance amyloïde dans le cerveau ou d’autres marqueurs précoces de la maladie.

En France, environ 300 000 patients seraient potentiellement éligibles à ces traitements, selon une estimation publiée dans la Revue neurologique.

En bref, ce qu’il faut retenir

Même si le Lecanemab est attendu par de nombreux médecins et patients pour lesquels il n’existe aucun autre traitement médicamenteux, la HAS considère pour l’instant que ses bénéfices sont limités concernant la mémoire ou la qualité de vie. Des effets indésirables importants ont également été observés, notamment des hémorragies cérébrales et des symptômes semblables à ceux d’un accident vasculaire cérébral.

Dans l’immédiat, le médicament ne sera pas remboursé en France, mais cette situation pourrait évoluer. La HAS devrait rendre, d’ici quelques mois, une décision concernant une éventuelle procédure de « droit commun » pour le Lecanemab. Cette procédure pourrait rouvrir la voie à un possible remboursement du médicament, après des négociations plus longues et complexes entre les laboratoires et les autorités sanitaires. Par ailleurs, des molécules analogues vont être examinées puisque l’Europe vient d’autoriser un médicament similaire au Lecanemab, le Donanemab.

Enfin, du côté de la recherche, certains scientifiques se demandent si administrer le Lecanemab avant l’apparition des plaques amyloïdes ne serait pas plus efficace. Des essais sont en cours. Des études plus approfondies permettront de mieux comprendre s’il est encore possible d’améliorer le rapport bénéfice/risque de ce médicament.

Ce texte a été écrit avec le soutien de Dominique Deplanque et Luc Buée, directeur du Centre de recherche Lille Neuroscience & cognition de Inserm, de l’Université de Lille et du CHU Lille.

[1]Disease severity and minimal clinically important differences in clinical outcome assessments for Alzheimer’s disease clinical trials – PMC

[2]Expectations and clinical meaningfulness of randomized controlled trials

De nouveaux médicaments pour lutter contre la résistance aux antibiotiques, vraiment ?

médicaments

Il y a quelques semaines, plusieurs articles de la presse internationale rapportaient les résultats préliminaires, non encore publiés dans une revue scientifique, d’une étude portant sur la découverte d’un nouvel antibiotique. Appelé clovibactine, celui-ci est décrit comme efficace contre plusieurs espèces bactériennes, sans qu’aucune résistance ne se développe. Alors que la résistance aux antibiotiques – ou antibiorésistance – est considérée partout dans le monde comme un problème de santé publique très important, cette nouvelle a forcément suscité de l’intérêt.

Mais comment interpréter concrètement ces résultats ? Et plus généralement, où en est-on dans la recherche de nouveaux antibiotiques ou d’approches alternatives qui permettraient de réduire la menace de l’antibiorésistance ? Canal Détox se penche sur cette problématique.

L’utilisation massive et répétée des antibiotiques en santé humaine et animale a entraîné l’apparition de souches de bactéries résistantes, contre lesquelles les traitements antibiotiques ne fonctionnent plus. Dans certains cas, la situation est très préoccupante puisque certaines souches bactériennes sont devenues multirésistantes, c’est-à-dire résistantes à plusieurs familles d’antibiotiques.

Cette situation implique que certains patients se retrouvent en impasse thérapeutique, car il n’y a plus d’options de traitement à leur proposer contre leur infection. Il s’agit donc d’un problème de santé publique majeur, qui est associé à 700 000 décès chaque année à travers le monde, dont environ 25 000 en Europe.

Lire notre dossier complet sur le sujet : « Résistance aux antibiotiques »

Actuellement, tous les antibiotiques sont concernés par des phénomènes d’antibiorésistance. C’est un peu moins le cas des molécules mises le plus récemment sur le marché, même si des résistances commencent là aussi à apparaître au fil des utilisations.

On peut par ailleurs souligner que certaines souches bactériennes sont plus problématiques que d’autres. Schématiquement, il existe deux grandes familles de bactéries, les GRAM+ (comme par exemple le staphylocoque doré) et les GRAM- (comme par exemple Escherichia coli, appelé communément le colibacille). La classification dans l’une ou l’autre de ces deux familles dépend de la structure de la bactérie. Aujourd’hui, ce sont plutôt les bactéries à GRAM- que les bactéries à GRAM+ qui sont multirésistantes aux antibiotiques, avec toutefois des différences selon les pays.

Les antibiotiques sont des substances chimiques, naturelles ou synthétiques, qui ont une action spécifique sur les bactéries. Ils peuvent tuer les bactéries ou limiter leur prolifération.

Les antibiotiques sont développés à partie de cultures de microorganismes ou entièrement synthétisés en laboratoire.

Les premiers antibiotiques isolés (pénicillines) ont été des substances naturelles produites par un champignon du genre Penicillium. Un des axes de recherche dans le domaine consiste à rechercher des antibiotiques naturels en testant des milliers de microorganismes (levures ou bactéries) susceptibles d’en produire spontanément.

 

La clovibactine, un nouvel antibiotique efficace ?

 Les travaux concernant la clovibactine n’étant pas encore publiés dans une revue scientifique validée par les pairs, il est difficile de se prononcer sur ces résultats et sur leur potentiel impact clinique. Ce qui se dessine toutefois aux premiers abords, c’est que la clovibactine est un antibiotique issu d’une bactérie identifiée dans les sols qui n’était pas connue des scientifiques auparavant. Les scientifiques expliquent que la clovibactine agirait en bloquant la synthèse des précurseurs des protéines qui constituent le « bouclier » des bactéries. Ils écrivent aussi que in vitro, aucune résistance ne semble se développer contre ce nouvel antibiotique. Néanmoins, celui-ci semblerait surtout efficace contre les bactéries à GRAM+, ce qui limiterait sa portée clinique.

Quoi qu’il en soit, ces données permettent d’ores et déjà de rappeler que les bactéries non cultivées représentent environ 99 % de toutes les bactéries présentes dans les environnements extérieurs et qu’elles constituent une source encore inexploitée de nouveaux antibiotiques. La clovibactine a été identifiée et développée à partir d’une bactérie issue des sols que les scientifiques n’avaient jamais réussi auparavant à mettre en culture. Ils y sont ici parvenus grâce à une technologie récente qui permet d’isoler une seule bactérie au sein d’un échantillon et de la mettre en culture durant plusieurs semaines pour qu’elle puisse se développer.

Cet article scientifique sur la clovibactine souligne donc qu’il pourrait être intéressant de continuer ce type de travaux en s’appuyant sur des méthodes de pointe pour découvrir de nouvelles bactéries dans l’environnement, à partir desquelles on pourra éventuellement développer de nouveaux antibiotiques. Déjà en 2015, des recherches similaires avaient abouti au développement d’un nouvel antibiotique appelé teixobactine.

Depuis la première publication de cet article, l’étude a été publiée.

 

Des pistes à explorer

Par ailleurs, de nombreuses autres pistes de recherche font l’objet de travaux rigoureux. Ainsi, de multiples essais cliniques testent par exemple l’efficacité de nouvelles molécules inhibant l’action d’enzymes appelées bêta-lactamases. Ces enzymes, qui sont produites par certaines bactéries, et notamment les bactéries à GRAM-, contribuent à les rendre résistantes à de nombreux antibiotiques. On peut donner l’exemple d’un nouvel inhibiteur de bêta-lactamase appelé avibactam, qui fonctionne selon ce mode d’action et qui est désormais commercialisé en association avec un antibiotique. Plusieurs inhibiteurs appartenant à la famille chimique de l’avibactam, en association avec d’autres molécules, sont actuellement en cours d’évaluation.

La phagothérapie demeure aussi une piste de recherche particulièrement active. Le principe de base est simple : il s’agit d’administrer des phages, c’est-à-dire des virus qui infectent et tuent spécifiquement certaines bactéries. Les phages pourraient donc être une option thérapeutique intéressante pour remplacer les antibiotiques. Connus de la communauté scientifique avant même la découverte des antibiotiques, ils sont tombés en désuétude avec l’arrivée de ces derniers.

La nécessité de trouver des solutions à l’antibiorésistance a contribué à un renouvellement de l’intérêt pour la phagothérapie et aujourd’hui, ce traitement est parfois autorisé à titre compassionnel. Néanmoins, certaines questions scientifiques demeurent encore sans réponse. Quel est le devenir des phages dans l’organisme ? Comment les purifier et préparer les dosages adaptés pour un usage clinique ? Si des essais sont en cours, le développement industriel de cocktails de phages, préparés à l’avance ou « sur mesure » pour lutter contre une bactérie spécifique, paraît encore complexe à l’heure actuelle.

Enfin, une dernière piste de recherche intéressante peut aussi être mentionnée : celle des anticorps monoclonaux. Ces molécules produites en laboratoire sur le modèle des anticorps naturels agiraient ici en luttant contre l’effet de toxines ou de facteurs de virulence des bactéries, les rendant moins agressives. Ils constitueraient donc une thérapeutique adjonctive ou une alternative intéressante aux antibiotiques. Des résultats prometteurs ont déjà été publiés.

Si toutes ces recherches doivent continuer à avancer, la prévention reste primordiale. Il s’agit même de la priorité numéro 1 pour lutter efficacement contre l’antibiorésistance. En vue de préserver le plus longtemps possible l’efficacité des antibiotiques disponibles, des mesures pour réduire leur consommation afin de limiter la pression de sélection sur les bactéries ont déjà été prises, comme par exemple le fait de sensibiliser les médecins et les patients à limiter la durée des traitements au strict nécessaire ou à bien distinguer les infections bactériennes des infections virales (contre lesquelles les antibiotiques sont inutiles). Poursuivre ces efforts est aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour endiguer le fléau de la résistance aux antibiotiques.

Texte rédigé avec le soutien d’Olivier Barraud, Maître de Conférences des Universités – Praticien Hospitalier (MCU-PH), Université de Limoges et Bruno François, CHU de Limoges-Centre d’investigation clinique Inserm 1435.

 

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