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Oreillers connectés, scotch sur la bouche, mélatonine… Ces astuces « sommeil » des réseaux sociaux sont-elles réellement conseillées ?

Alors que près d’un Français sur deux dit souffrir de troubles du sommeil, les réseaux sociaux regorgent d’astuces pour mieux dormir. Mais nombre d’entre elles n’ont aucun fondement scientifique.

La collecte de données peut provoquer une orthosomnie, soit une obsession sur la qualité du sommeil qui génère du stress (image d'illustration).La collecte de données peut provoquer une orthosomnie, soit une obsession sur la qualité du sommeil qui génère du stress (image d’illustration). Crédit : Adobe Stock

En 2017, près de la moitié des adultes de 18 à 75 ans déclaraient avoir connu des troubles du sommeil au cours des huit derniers jours, et environ 13 % souffrir d’insomnie chronique (pendant trois mois ou plus), selon Santé publique France. [1]

Face à ce problème, les réseaux sociaux regorgent d’astuces pour optimiser le sommeil, regroupées sous le hashtag #sleepmaxxing. Oreillers connectés, scotch sur la bouche, compléments alimentaires… Beaucoup de ces pratiques ne reposent pas sur des bases scientifiques solides, et certaines sont même dangereuses. Parmi elles, une méthode chinoise consistant à se balancer suspendu par le cou pour « traiter l’insomnie » a déjà provoqué un décès, comme le rapporte l’Agence France Presse.

La cellule Canal Détox de l’Inserm, qui lutte contre les fausses informations en santé, analyse huit techniques populaires censées aider à mieux dormir.

1. Les applications et les oreillers connectés : plutôt faux

Certaines applications et objets connectés enregistrent l’heure du coucher et des réveils nocturnes. L’objectif ? Nous aider à identifier des facteurs susceptibles d’altérer la qualité de notre sommeil, comme le stress ou les écrans.

Mais ces outils restent peu fiables et ne permettent pas de diagnostic précis, comme le souligne l’European Sleep Research Society, la société savante européenne de recherche sur le sommeil. De plus, la collecte de données peut provoquer une orthosomnie, soit une obsession sur la qualité du sommeil qui génère du stress. [2]

2. Se scotcher la bouche : faux

C’est l’une des astuces sommeil les plus étonnantes des réseaux sociaux : à en croire ses adeptes, se scotcher la bouche aide à mieux respirer par le nez la nuit. De fait, la respiration nasale peut être gênée en cas d’allergies, de rhume ou d’apnée du sommeil.

Mais se scotcher la bouche n’est pas un remède miracle pour retrouver un sommeil apaisé.[3]Une étude pilote suggère un possible effet contre l’apnée du sommeil mais, avec seulement 20 participants, les preuves scientifiques sont loin d’être suffisantes. [4] De plus, certains médecins mettent en gardent contre les risques de gêne respiratoire et d’irritations cutanées. [5]

3. La mélatonine : faux pour les compléments en vente libre, vrai pour les traitements sur ordonnance

Bonbons, pastilles, comprimés… En parapharmacie ou sur Internet, de nombreux produits prétendent améliorer notre sommeil grâce à mélatonine, une hormone naturellement produite par la glande pinéale dans le cerveau et et libérée surtout la nuit pour signaler au corps qu’il est temps de dormir et aider à maintenir le sommeil.[6]

Mais la composition de ces produits varie beaucoup d’une marque à l’autre, ce qui rend leur efficacité très incertaine. De plus, en raison de possibles effets indésirables (vertiges, somnolence, migraines), l’Anses déconseille les compléments à la mélatonine aux personnes dites « à risques » : les femmes enceintes, les enfants et adolescents…[7]

À l’inverse, les traitements à la mélatonine sont utiles lorsqu’ils sont prescrits par un médecin dans certains cas précis: lors d’un décalage horaire ; aux ados dont le rythme est décalé à force de se coucher tard ; aux plus de 55 ans qui souffrent d’insomnie sans cause médicale ou psychiatrique identifiée ; aux enfants atteints de troubles du spectre autistique ou de TDAH… [8]

4. La lumière rouge : faux, contrairement à la lumière blanche

Contrairement à la luminothérapie, qui utilise une lumière artificielle blanche pour « remettre l’horloge interne à l’heure », la lumière rouge n’a pas d’effet solidement prouvé sur la qualité de notre sommeil.

Elle n’influence que peu la production de mélatonine, et les rares études suggérant de légers effets sur l’horloge biologique ont des effectifs très faibles et des résultats variables. [9],[10] Elle peut être perçue comme relaxante, mais n’est pas un traitement reconnu contre les troubles du sommeil.

5. Le sport : vrai, mais pas juste avant de se coucher 

Pompes, exercices cardio… Sur YouTube ou Instagram, certains coachs promettent de perdre du poids et mieux dormir en s’entraînant la nuit, mais c’est loin d’être conseillé !

Certes, le sport aide à réguler la température corporelle, l’horloge biologique et l’humeur… autant de facteurs qui aident à mieux dormir. [11],[12]

En revanche, les activités sportives sont déconseillées dans les quatre heures précédant le coucher, au risque d’altérer la qualité du sommeil, selon une récente étude menée auprès de près de 15 000 participants. [13]

6. Les plantes dites « médicinales » : en tisane, ça ne fait pas de mal

Certaines études suggèrent que la valériane[14], le safran[15] et la violette odorante[16], pourraient améliorer le sommeil. Mais les recherches sont souvent de faible qualité, avec peu de participants. C’est pourquoi aucune plante dite « médicinale » ne peut être considérée comme un vrai remède contre l’insomnie. En revanche, boire une tisane peut faire partie d’une routine apaisante qui aide à déconnecter.[17]

7. Écouter des musiques relaxantes : oui, mais pas trop fort

Ecouter une musique douce aide à s’endormir plus facilement, selon certaines recherches, mais elles restent encore expérimentales… Et attention à ne pas mettre le son trop fort pour ne pas sursolliciter le cerveau ! [18],[19]

8. La méditation de pleine conscience : prometteuse, mais son efficacité reste à confirmer

Observer ses émotions avec attention et bienveillance, mettre à distance ses pensées négatives…. La méditation de pleine conscience pourrait avoir des effets positifs sur le sommeil, selon deux méta-analyses regroupant les résultats de plusieurs études. Mais davantage de recherches seront nécessaires pour recommander officiellement cette pratique. [20],[21]

Qu’est-ce qui est vraiment important pour mieux dormir ?

Adopter une bonne hygiène de sommeil est essentiel, comme le rappelle l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV) : se coucher et se lever à heures fixes dans une chambre calme, sombre, avec une température agréable, éviter les plats trop gras le soir, le thé, le café et les écrans avant de se coucher, pratiquer une activité physique régulière, se coucher dès les premiers signes de sommeil ou encore sortir du lit quand on ne dort pas. [22]

Que faire en cas de troubles du sommeil persistants ?

En cas de troubles du sommeil entraînant stress, irritabilité ou somnolence, il est recommandé de consulter un médecin pour obtenir un diagnostic et un traitement adapté.

Parmi les principales options, la thérapie cognitivo-comportementale aide à adopter de bonnes habitudes de sommeil et à se relaxer. En complément, des médicaments sur ordonnance peuvent être utilisés temporairement : les somnifères (à arrêter dès que possible), ou encore les traitements à base de mélatonine (les compléments alimentaires en vente libre sont à proscrire).

Enfin, la luminothérapie doit sérieusement être considérée lorsque notre horloge interne est perturbée, par exemple, lorsqu’on travaille de nuit[23] ou en cas de troubles du sommeil liés à la dépression.[24],[25],[26]

Cet article a été écrit avec le soutien d’Armelle Rancillac, chercheuse en neurosciences à l’Inserm et au Collège de France, spécialiste du sommeil et coordinatrice nationale de la Semaine du Cerveau, et Claude Gronfier, directeur de recherche neurobiologiste à l’Inserm au sein du Centre de recherche en neurosciences de Lyon (CRNL) et président de la Société francophone de chronobiologie.

Sources

[1] Santé Publique France. Le temps de sommeil, la dette de sommeil, la restriction de sommeil et l’insomnie chronique des 18-75 ans : résultats du Baromètre de Santé publique France 2017

[2] World Sleep Society. World Sleep Society recommendations for the use of wearable consumer health trackers that monitor sleep

[3] Fangmeyer, S. K., Badger, C. D., & Thakkar, P. G. (2025). Nocturnal mouth-taping and social media: A scoping review of the evidence. American Journal of Otolaryngology, 46(1), Article 104545. https://doi.org/10.1016/j.amjoto.2024.104545

[4] Lee YC, Lu CT, Cheng WN, Li HY. The Impact of Mouth-Taping in Mouth-Breathers with Mild Obstructive Sleep Apnea: A Preliminary Study. Healthcare (Basel). 2022 Sep 13;10(9):1755. doi: 10.3390/healthcare10091755. PMID: 36141367; PMCID: PMC9498537.

[5] Harvard Health Publishing. Can mouth taping help my snoring ?

[6] Inserm. Des compléments alimentaires à base de mélatonine contre les troubles du sommeil, vraiment ?

[7] Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, L’Anses recommande à certaines populations d’éviter la consommation de compléments alimentaires contenant de la mélatonine

[8] Société française de recherche et médecine du sommeil. Mélatonine

[9] Ho Mien I, Chua EC et al. Effects of exposure to intermittent versus continuous red light on human circadian rhythms, melatonin suppression, and pupillary constriction. PLoS One, 2014 May 5;9(5):e96532. doi: 10.1371/journal.pone.0096532. PMID: 24797245; PMCID: PMC4010506.

[10] Sanchez-Cano A, Luesma-Bartolomé MJ et al. Comparative Effects of Red and Blue LED Light on Melatonin Levels During Three-Hour Exposure in Healthy Adults. Life (Basel). 2025 Apr 28;15(5):715.
doi: 10.3390/life15050715. PMID: 40430143; PMCID: PMC12113466.

[11] Amiri, S., Hasani, J., & Satkin, M. (2021). Effect of exercise training on improving sleep disturbances: A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Sleep Medicine, 84, 205–218. https://doi.org/10.1016/j.sleep.2021.05.013

[12]Banno M, Harada Y, Taniguchi M, Tobita R, Tsujimoto H, Tsujimoto Y, Kataoka Y, Noda A. 2018. Exercise can improve sleep quality: a systematic review and meta-analysis. PeerJ 6:e5172 https://doi.org/10.7717/peerj.5172

[13] Leota, J., Presby, D.M., Le, F. et al. Dose-response relationship between evening exercise and sleepNat Commun 16, 3297 (2025). https://doi.org/10.1038/s41467-025-58271-x

[14] Shinjyo N, Waddell G, Green J. Valerian Root in Treating Sleep Problems and Associated Disorders—A Systematic Review and Meta-Analysis. Journal of Evidence-Based Integrative Medicine. 2020;25. doi:10.1177/2515690X20967323

[15] Riemann, D., Espie, C. A., Altena, E., Arnardottir, E. S., Baglioni, C., Bassetti, C. L. A., Bastien, C., Berzina, N., Bjorvatn, B., Dikeos, D., Dolenc Groselj, L., Ellis, J. G., Garcia-Borreguero, D., Geoffroy, P. A., Gjerstad, M., Gonçalves, M., Hertenstein, E., Hoedlmoser, K., Hion, T., … Spiegelhalder, K. (2023). The European Insomnia Guideline: An update on the diagnosis and treatment of insomnia 2023. Journal of Sleep Research, 32(6), e14035. https://doi.org/10.1111/jsr.14035

[16] Huang, S., Huang, Q., Zhou, Z., Zhang, J., Zhan, Y., & Liang, Z. (2022). The efficacy of V. odorata extract in the treatment of insomnia: A systematic review and meta-analysis. Frontiers in Neurology, 13, Article 730311. https://doi.org/10.3389/fneur.2022.730311

[17] Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV). Carnet nutrition et sommeil

[18] Chen C-TTung H-HFang C-J, et al. Effect of music therapy on improving sleep quality in older adults: A systematic review and meta-analysisJ Am Geriatr Soc20216919251932https://doi.org/10.1111/jgs.17149

[19] Feng, F., Zhang, Y., Hou, J., Cai, J., Jiang, Q., Li, X., Zhao, Q., & Li, B.-A. (2018). Can music improve sleep quality in adults with primary insomnia? A systematic review and network meta-analysis. International Journal of Nursing Studies, 77, 189–196. https://doi.org/10.1016/j.ijnurstu.2017.10.011

[20] Chen, T.-L., Chang, S.-C., Hsieh, H.-F., Huang, C.-Y., Chuang, J.-H., & Wang, H.-H. (2020). Effects of mindfulness-based stress reduction on sleep quality and mental health for insomnia patients: A meta-analysis. Journal of Psychosomatic Research, 135, 110144. https://doi.org/10.1016/j.jpsychores.2020.110144

[21] Wang, Y. Y., Wang, F., Zheng, W., Zhang, L., Ng, C. H., Ungvari, G. S., & Xiang, Y. T. (2018). Mindfulness-Based Interventions for Insomnia: A Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. Behavioral Sleep Medicine18(1), 1–9. https://doi.org/10.1080/15402002.2018.1518228

[22] Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV). 10 recommandations de nos médecins pour bien dormir

[23] Gooley JJ. Treatment of circadian rhythm sleep disorders with light. Ann Acad Med Singap. 2008 Aug;37(8):669-76. PMID: 18797560.

[24] Menegaz de Almeida A, Aquino de Moraes FC, Cavalcanti Souza ME, et al. Bright Light Therapy for Nonseasonal Depressive Disorders: A Systematic Review and Meta-Analysis. JAMA Psychiatry. 2025;82(1):38–46. doi:10.1001/jamapsychiatry.2024.2871

[25] Geoffroy PA, Schroder CM, Reynaud E, Bourgin P. Efficacy of light therapy versus antidepressant drugs, and of the combination versus monotherapy, in major depressive episodes: A systematic review and meta-analysis. Sleep Med Rev. 2019 Dec;48:101213. doi: 10.1016/j.smrv.2019.101213. Epub 2019 Sep 18. PMID: 31600678.

[26] Geoffroy, P. A., Palagini, L., Henriksen, T. E. G., Bourgin, P., Garbazza, C., Gronfier, C., … Sit, D. K. (2025). Light therapy for bipolar disorders: Clinical recommendations from the international society for bipolar disorders (ISBD) Chronobiology and Chronotherapy Task Force. Dialogues in Clinical Neuroscience27(1), 249–264. https://doi.org/10.1080/19585969.2025.2533806

Des compléments alimentaires à base de mélatonine contre les troubles du sommeil, vraiment ?

Si la mélatonine peut être utile pour améliorer le sommeil lorsqu’elle est prescrite par un médecin dans des situations bien précises, l’efficacité des bonbons, pastilles et comprimés en vente libre est loin d’être garantie.

[Cet article a été initialement publié le 25 septembre 2024. ]

L’insomnie est un problème de santé publique majeur, puisque 20 % des Français[1] seraient affectés. Et ce n’est que la face visible de l’iceberg : une part encore plus grande de la population serait ponctuellement concernée par des difficultés à s’endormir ou aurait une quantité de sommeil insuffisante et/ou de mauvaise qualité. Si certains patients touchés par l’insomnie peuvent avoir recours à des médicaments (notamment des somnifères), l’approche privilégiée pour la prise en charge initiale des troubles du sommeil implique d’agir sur les mauvaises habitudes et d’aider les personnes concernées à adopter un comportement adapté pour favoriser le sommeil nocturne.

Néanmoins, il n’est pas toujours aisé de mettre en place les bons réflexes, et les difficultés peuvent persister. Pour régler leurs problèmes de sommeil, certains choisissent alors de se tourner vers tout un tas de remèdes dont les vertus sont régulièrement vantées sur les réseaux sociaux ainsi que dans les publicités.

C’est le cas notamment de compléments alimentaires à base de mélatonine[2], auxquels on prête très souvent de grandes qualités pour favoriser l’endormissement et améliorer le sommeil, mais aussi pour lutter contre le décalage horaire et même selon certains, pour traiter certaines maladies, notamment certains troubles de santé mentale. Mais qu’en est-il réellement ? Que disent les études scientifiques actuelles ? Comprend-t-on bien tous les mécanismes en jeu ? On revient sur le sujet dans notre nouveau Canal Détox.

Mélatonine, la panacée ?

La mélatonine est une hormone synthétisée au niveau de la glande pinéale, située à l’arrière du cerveau, dont la fonction est d’apporter à l’organisme l’information sur la rythmicité jour/nuit, et de favoriser ainsi l’endormissement. Concrètement, la synthèse de la mélatonine s’accroît en fin de journée, lorsque l’intensité de la lumière diminue, signalant au cerveau qu’il sera bientôt temps d’aller dormir. Puis, sa concentration augmente pour atteindre son maximum vers 3 ou 4 heures du matin, avant de redevenir minimale peu de temps après le réveil.

La mélatonine a pour fonction principale la synchronisation de notre horloge biologique sur le rythme circadien, ce cycle de 24 heures auquel la plupart des fonctions de notre organisme sont soumises.

En prenant la mélatonine de synthèse contenue dans des compléments alimentaires, l’idée est de « forcer » un peu la nature, pour augmenter la concentration de mélatonine dans l’organisme et favoriser l’endormissement. Une promesse qui séduit les consommateurs.

De nombreux compléments alimentaires contenant de la mélatonine ont ainsi fait leur apparition sur le marché français. Des données ont indiqué qu’en 2018, jusqu’à 1,4 millions de boîtes auraient été vendues, témoignant de l’intérêt du public pour ce type de produits. Et au-delà des indications liées au sommeil, on voit de plus en plus de messages marketing affubler de multiples propriétés thérapeutiques à la mélatonine, concernant la plupart des maladies humaines, du cancer à la Covid-19 en passant par les maladies psychiatriques comme la dépression.

Le problème, c’est que les fondements scientifiques qui sous-tendent ces promesses demeurent encore fragiles pour certaines indications. De manière générale, les études qui s’intéressent aux effets de la prise de mélatonine sur le sommeil ou sur différents troubles comportent souvent des limites méthodologiques. Par exemple, les doses de mélatonine contenues dans les compléments testés (et dans ceux qui sont commercialisés), la durée des expériences et du suivi des participants ainsi que les critères d’inclusion varient souvent d’une étude à l’autre, ce qui complique la possibilité de généraliser les résultats. C’est d’autant plus vrai que les effets de la mélatonine peuvent varier en fonction de différents facteurs dont l’âge, la consommation de caféine, le fait d’être fumeur ou des interactions avec d’autres pathologies ou médicaments.

Les études les plus solides montrent que la mélatonine a des effets bénéfiques pour traiter les troubles du sommeil qui dépendent d’une dérégulation du rythme circadien (par exemple, en cas de décalage horaire, mais aussi de retard de phase du sommeil, très prévalent chez l’adolescent).

La mélatonine peut être un traitement très efficace chez des personnes souffrant de cécité totale, dont le rythme circadien n’est pas synchronisé sur une journée classique (notamment parce que ces individus ne perçoivent pas la lumière du jour), et qui souffrent souvent de fait d’insomnies récurrentes et/ou de somnolence en journée. Les consensus internationaux concluent que l’administration de mélatonine est le traitement de choix pour retrouver un rythme circadien normal de 24h chez l’aveugle en situation de « libre-cours », et permet de retrouver un sommeil de qualité et réduire un grand nombre de symptômes associés (cognitifs, de la santé mentale, métaboliques).

Certaines revues de la littérature scientifique soulignent aussi qu’en population générale, ces compléments peuvent être bénéfiques pour raccourcir un peu le temps d’endormissement surtout chez les sujets de plus de 55 ans[1], même si les effets varient en fonction des individus et de la formulation des produits consommés.

En revanche, peu d’effets ont été rapportés concernant la fréquence des réveils pendant la nuit ou sur la qualité du sommeil.

Certains chercheurs se sont aussi intéressés aux effets de la mélatonine pour traiter les complications liées au sommeil dans plusieurs troubles neurologiques ou psychiatriques. On sait que pour nombre de ces maladies l’horloge biologique peut être désynchronisée, et ce phénomène est responsable à la fois des problèmes de sommeil et de l’humeur. Prendre de la mélatonine a donc été envisagé comme une possible solution. Des effets intéressants ont d’ailleurs été observés dans le cadre de quelques études sur la maladie de Parkinson par exemple. Néanmoins, ces effets n’ont pas été validés dans de grandes cohortes de patients et il est donc prématuré de recommander de prescrire largement la mélatonine dans le cadre de ces pathologies.

Et la toxicité ?

Au-delà de la question de l’efficacité, la question de la sécurité se pose également. En 2018, l’Anses s’en était saisie après avoir reçu des déclarations d’effets indésirables susceptibles d’être liés à la consommation de compléments alimentaires contenant de la mélatonine. Il faut néanmoins mettre le nombre de cas rapporté à l’Anses en perspective par rapport aux nombres de compléments alimentaires à base de mélatonine vendus chaque année.

Globalement, les problèmes sont rares et la mélatonine est généralement considérée comme peu à risque.  Des études, menées principalement dans des modèles animaux, ont d’ailleurs suggéré qu’il faut des doses très élevées, bien plus que celles contenues dans des compléments alimentaires, pour observer des effets toxiques. Parmi les effets secondaires, globalement sans gravité, qui ont pu être observés : des maux de tête, des nausées, des somnolences, des vertiges et des maux d’estomac.

Il faut tout de même rappeler que chez certains patients, des interactions médicamenteuses ayant des conséquences plus graves peuvent survenir. Il faut être particulièrement vigilant en cas de grossesse ou d’allaitement, d’épilepsie, de problèmes de coagulation ou encore de maladies auto-immunes.

Il est également important d’avoir en tête que les compléments alimentaires à base de mélatonine se prennent avant d’aller dormir ou en fin de journée pour certains troubles, mais qu’à tout autre moment de la journée, ils peuvent engendrer une somnolence. Cela peut être problématique dans certaines activités, par exemple si l’on doit conduire.

De nombreux parents se questionnent aussi sur l’opportunité de donner de la mélatonine à leurs enfants, quand ceux-ci souffrent de troubles de sommeil, d’autant que les professionnels de santé sont souvent démunis face à l’insomnie pédiatrique. Un récent consensus européen conclut que la mélatonine n’est ni un « bonbon » ni un produit toxique, et qu’elle peut être donnée aux enfants qui souffrent de troubles de l’endormissement, à des doses faibles, et pendant une durée courte, en accord avec un médecin qui connaît bien le domaine du sommeil.

De manière générale, même si les risques sont faibles, mieux vaut ne pas s’auto-médiquer et faire appel à un médecin qui pourra mieux déterminer si la mélatonine peut avoir un réel intérêt pour un patient donné, en fonction de ses troubles. On peut aussi rappeler ici que prendre de la mélatonine ne traitera pas le « fond » des troubles de sommeil si ceux-ci sont liés par exemple à des problèmes de stress ponctuels, et qu’en cas de trouble chronique, mieux vaut consulter un professionnel.

Des pistes à creuser

Plusieurs priorités de recherche sont désormais nécessaires, afin d’aller plus loin et surtout de sortir d’une situation où des résultats de recherche sont parfois extrapolés pour des raisons marketing, afin de prêter à la mélatonine des vertus quasi miraculeuses.

En premier lieu, il faudrait mener des travaux pour mieux comprendre quelle est la dose de mélatonine la plus efficace et la mieux tolérée, en fonction des troubles, mais aussi de l’âge et du sexe. Un plus grand nombre d’essais cliniques randomisés, avec des critères d’inclusion et de doses plus homogènes, permettrait de réaliser des méta-analyses plus solides sur le sujet.

Il serait aussi intéressant d’évaluer l’efficacité à plus long terme de la prise de compléments à base de mélatonine pour mieux comprendre l’impact d’une interruption du traitement ou d’une prise quotidienne, à long terme, de ces molécules.

Texte rédigé avec le soutien de et avec Claude Gronfier, chronobiologiste, chercheur Inserm au centre de recherche en neurosciences de Lyon et Armelle Rancillac chercheuse Inserm en neurosciences, au Collège de France.

 

[1] Par ailleurs, selon l’enquête INSV/MGEN 2023, 37% des Français sont insatisfaits de la qualité de leur sommeil, en majorité les femmes (44%).

[2] Si la mélatonine est principalement vendue sous la forme de compléments alimentaires, elle  aussi disponible sous la forme de deux médicaments (CIRCADIN dosé à 2 mg par comprimé et SLENYTO dosé à 1 mg par comprimé, tous deux à libération prolongée). Sur la marché français, le circadin dispose d’une AMM (autorisation de mise sur le marché) pour traiter l’insomnie chez les + de 55 ans, et le Slenyto  dispose d’une RTU (recommandation temporaire d’utilisation) chez l’enfant de 2-18 ans. Elle peut aussi être prescrite par le médecin via une préparation magistrale, réalisée pour un patient déterminé chez le pharmacien, pour les troubles circadiens et psychologiques.

Un nouveau traitement pour l’insomnie, vraiment ?

insomnia

L’insomnie est à la fois un problème de santé publique et un enjeu sociétal, associé à de nombreux facteurs qu’il est nécessaire de prendre en compte pour le bien-être des patients. Crédits : Unsplash

Une bonne nouvelle pour les personnes qui souffrent d’insomnie ? Alors que 15 à 20 % de la population française serait concernée par cette pathologie, dont la moitié sous une forme sévère, l’annonce de l’approbation d’un nouveau médicament par l’Agence européenne du médicament a eu de quoi réjouir certains. Cette nouvelle molécule, baptisée daridoxerant, agit sur les récepteurs de l’orexine, un neurotransmetteur qui régule notamment les états de veille et de sommeil. Les essais cliniques conduits dans 18 pays ont montré que ce médicament était sûr et plutôt efficace aux doses de 50 mg, réduisant la vitesse d’endormissement, diminuant la durée et la fréquence des éveils pendant le sommeil et améliorant la qualité de la veille.

Si ce traitement permet d’élargir l’arsenal thérapeutique disponible, la prudence doit rester de mise. En effet, un nouveau médicament ne résoudra pas tout à lui seul, surtout s’agissant d’une maladie multifactorielle comme l’insomnie, avec des composantes psychologiques, physiologiques et neurobiologiques difficiles à dissocier.

 

Ressources complémentaires

 Pour mieux comprendre les causes diverses et complexes de l’insomnie, se référer à notre dossier « Insomnie » sur inserm.fr : https://www.inserm.fr/dossier/insomnie/

Lire l’article « C’est quoi : la mélatonine » : https://www.inserm.fr/c-est-quoi/au-lit-cest-quoi-la-melatonine/

Prendre en charge l’insomnie

 Avant l’autorisation de ce nouveau traitement, plusieurs options thérapeutiques étaient déjà disponibles. Il faut d’abord souligner qu’une prise en charge non médicamenteuse doit rester la première option proposée aux patients. Il convient de les accompagner pour corriger les mauvaises habitudes liées au sommeil, en favorisant notamment une heure de coucher régulière et en évitant certains comportements délétères. Le fait de regarder des écrans avant le coucher est, par exemple, une pratique très fréquente dans de nombreux pays du monde, mais plusieurs études ont montré qu’elle était associée à un retard de l’endormissement et notamment qu’elle pouvait perturber le sommeil des adultes comme celui des enfants.

Si une prise en charge pharmacologique doit être envisagée, la littérature scientifique suggère que les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) doivent d’abord être proposées avec une efficacité à long terme supérieure aux traitements médicamenteux. Ces thérapies ont pour principe de remplacer les comportements inadaptés et les croyances erronées sur le sommeil par d’autres, plus appropriés. À travers plusieurs séances, les patients sont amenés à prendre conscience des facteurs et mécanismes dont dépend le rythme éveil/sommeil et donc des erreurs qui entraînent leur insomnie. Si les données sont hétérogènes, elles indiquent toutefois un effet bénéfique de ces thérapies, avec une amélioration de la qualité de vie.

Cependant, l’accès à ces thérapies étant parfois limité selon les territoires, des études ont récemment montré qu’elles pouvaient aussi être proposées en ligne avec des résultats plutôt prometteurs.

De manière générale, lutter contre l’insomnie passe par une déconstruction des idées reçues intégrées par les patients, qu’ils aient recours ou non aux thérapies cognitivo-comportementales.

Parmi ces idées, on retrouve notamment la notion que tout le monde a besoin obligatoirement de 8 heures de sommeil par nuit pour se maintenir en forme. Si les adultes ont en effet besoin de 7 à 9 heures de sommeil en moyenne, il ne s’agit que d’une moyenne.

Il y aurait en fait des différences individuelles importantes dans la quantité de sommeil dont chacun a besoin : ainsi, un petit pourcentage de personnes aura besoin de moins de 7 heures, un autre plus.

Le mantra des « 8 heures de sommeil indispensables » est souvent intégré comme une règle par de nombreuses personnes, ce qui peut conduire à une certaine anxiété en cas de manque de sommeil. Mais elle correspond en réalité à la moyenne des besoins individuels.

Afin de déterminer la durée de sommeil dont on a besoin, le mieux reste encore d’être attentif à son état de vigilance dans la journée, en fonction du nombre d’heures passées à dormir la veille. Les performances ainsi que la qualité de vie diurnes ne doivent pas toujours être attribuées à une altération de la quantité ou de la qualité du sommeil de nuit.

 

Et les médicaments ?

En ce qui concerne les traitements médicamenteux, les benzodiazépines et médicaments apparentés ont depuis les années 1970 été l’un des traitements les plus prescrits en cas d’insomnie chronique. Si ces médicaments sont sûrs et le risque d’overdose limité, leurs effets secondaires sont encore nombreux (somnolence, confusion, pertes de mémoire, perte de coordination et d’équilibre…).

À long terme, leur usage est associé à une dépendance et à une perte d’efficacité du traitement. D’autres médicaments ont ensuite été développés (dérivés de la mélatonine, anti-histaminiques, antidépresseurs sédatifs…), mais des effets similaires persistent tant sur l’efficacité que sur la tolérance.

Les médicaments inhibant l’orexine, comme le daridoxerant, sont l’une des pistes prometteuses étudiées ces dernières années, étant efficaces sur le délai d’endormissement, le nombre et la durée des éveils intra-sommeil et les performances diurnes. Néanmoins, ils ne permettront pas à eux seuls de résoudre la question de l’insomnie, qui est à la fois un problème de santé publique et un enjeu sociétal, associé à de nombreux facteurs qu’il est nécessaire de prendre en compte pour le bien-être des patients.

 

Texte réalisé avec le soutien de Yves Dauvilliers, INM: institut des neurosciences de Montpellier

La narcolepsie, un enjeu de santé publique, vraiment ?

Sommeil démence

La somnolence excessive dans la journée est de plus en plus prise au sérieux par la communauté scientifique. Crédits : Unsplash

La tendance à la somnolence pendant la journée n’est pas rare : qui n’a pas déjà expérimenté une envie de dormir plus ou moins pressante après le déjeuner ou au cours de l’après-midi ?

Souvent banalisée et considérée comme un problème anodin causé par des nuits de sommeil trop courtes, une somnolence diurne excessive peut toutefois être le signe d’une pathologie plus sérieuse. On pense notamment à la narcolepsie, une hypersomnolence qui a été fréquemment décrite dans les médias ces dernières années, et qui se caractérise par des accès brutaux et irrépressibles de sommeil qui surviennent plusieurs fois au cours de la journée, parfois alors que la personne est au milieu d’une activité.

Au-delà de cette maladie qui intrigue beaucoup le public mais aussi les scientifiques, de nombreux autres troubles de santé sont aussi associés à une somnolence excessive pendant la journée.

Loin d’être une problématique anodine, la somnolence excessive dans la journée est donc de plus en plus prise au sérieux aussi bien par la communauté scientifique que par la communauté médicale. Canal Détox fait le point.

 

Somnolence excessive : de quoi parle-t-on ?

La somnolence excessive ou « hypersomnolence » se caractérise par deux symptômes principaux : une quantité excessive de sommeil (caractérisée par des nuits prolongées et des siestes de longues durées) et une mauvaise qualité de l’éveil avec souvent un besoin irrépressible de s’endormir.

La somnolence excessive peut avoir plusieurs origines. Elle peut bien sûr être induite par une privation de sommeil, parfois associée à d’autres troubles du sommeil tels que les apnées du sommeil, les troubles du rythme circadien et le syndrome des jambes sans repos. Il s’agit également parfois d’un symptôme associé à certaines maladies métaboliques (obésité, diabète) ou psychiatriques (dépression, trouble bipolaire…). On estime ainsi qu’une somnolence diurne excessive est présente chez 10 à 40 % des sujets souffrant de troubles de l’humeur. Par ailleurs, la somnolence excessive peut être un effet secondaire de certains traitements psychotropes.

Les pathologies d’hypersomnolence centrale, dont font partie la narcolepsie, l’hypersomnie idiopathique et le syndrome de Kleine-Levin, sont plus rares, même si elles sont de plus en plus médiatisées. Elles peuvent avoir un véritable impact sur la qualité de vie des patients. En France, 10 000 à 30 000 personnes seraient touchées par la narcolepsie sans qu’il ne soit possible d’avoir un chiffre plus précis.

Quelle que soit l’origine de la somnolence excessive, de nombreuses données suggèrent que ses conséquences sont délétères et qu’il ne faut pas la banaliser. Ainsi, en plus de l’impact sur le quotidien et la qualité de vie des personnes affectées, le phénomène se traduit souvent par une baisse des performances académiques et professionnelles et des accidents domestiques ou du travail. Il s’agit également de l’un des facteurs principaux de mortalité sur les routes.

La somnolence excessive est donc un enjeu de santé publique majeur, au cœur des préoccupations de recherche à l’Inserm, afin de développer des interventions pour améliorer le sommeil des populations et mieux accompagner ceux qui souffrent de troubles du sommeil.

Dans le cas de la narcolepsie et de l’hypersomnie, la priorité est d’identifier clairement comment ces maladies surviennent et quels sont les mécanismes biologiques impliqués afin de proposer des traitements plus spécifiques et plus efficaces et de réduire les délais de diagnostic. À l’heure actuelle, les personnes attendent entre huit et dix ans avant d’être diagnostiquées.

 

Zoom sur la narcolepsie : une recherche thérapeutique dynamique

Il existe deux types de narcolepsie (type 1 et 2). La narcolepsie de type 1, mieux définie est caractérisée à la fois cliniquement par une somnolence diurne et par des cataplexies (chutes brutales – partielles ou totales – du tonus musculaire). La compréhension des mécanismes biologiques doit encore être approfondie, mais il semblerait qu’une perte des neurones à hypocrétine (les neurones qui synthétisent une molécule appelée hypocrétine ou orexine) soit en cause et qu’elle soit d’origine auto-immune. L’hypocrétine régule plusieurs processus physiologiques dont la veille et le sommeil, le métabolisme et le système nerveux autonome. Elle est déficitaire chez les patients atteints de narcolepsie de type 1.

Loin des idées reçues concernant l’absence de dynamisme de la recherche sur les maladies rares, la recherche académique et thérapeutique sur la narcolepsie a beaucoup progressé ces dernières années.

Les options thérapeutiques disponibles visent à compenser le manque d’hypocrétine en agissant par exemple sur des neurotransmetteurs comme la dopamine et la noradrénaline, ou encore sur une molécule appelée histamine, afin d’augmenter la vigilance. Ces traitements sont le plus souvent efficaces mais il faut encore développer des options thérapeutiques plus personnalisées et limiter les effets secondaires sur le long terme.

Quelques avancées assez récentes doivent être soulignées. Le centre de référence de Montpellier a par exemple permis  – en s’appuyant sur des collaborations internationales  et le travail de plusieurs laboratoires pharmaceutiques – de montrer qu’un traitement appelé pitolisant, qui agit sur le transporteur de l’histamine, réduit la somnolence diurne et atténue les manifestations de cataplexie. De plus, le médicament solriamfetol, agissant sur le transporteur de la dopamine et la noradrénaline, permet aussi de réduire la somnolence diurne de la narcolepsie : un mécanisme d’action innovant qui permet une action plus efficace et durable avec peu d’effets secondaires.  Ces deux médicaments sont actuellement disponibles pour les patients souffrant de narcolepsie.

Depuis un an, d’autres études pharmacologiques visant à stimuler les récepteurs de l’hypocrétine 2 se développent afin de suppléer directement au déficit observé chez les patients narcoleptiques. Les résultats sont prometteurs mais ne sont pas encore publiés.

Au fur et à mesure que la recherche progresse, les scientifiques tentent de développer des approches de plus en plus personnalisées, correspondant aux problématiques et aux besoins de chaque patient, en travaillant avec eux main dans la main au sein des centres de référence du sommeil dont la coordination se situe au CHU de Montpellier, à l’Institut des neurosciences (Inserm/Université de Montpellier).

Texte réalisé avec le soutien de Yves Dauvilliers, unité 1061 Inserm/Université de Montpellier, Neuropsychiatrie : recherche épidémiologique et clinique

Mal dormir, un risque de développer la maladie d’Alzheimer, vraiment ?

Crédits : Unsplash

La maladie d’Alzheimer est la forme la plus commune de démence, touchant en France à l’heure actuelle près d’un million de personnes. Avec le vieillissement de la population, le nombre de cas devrait encore significativement augmenter dans les années à venir. Hormis des médicaments permettant d’atténuer les symptômes de la pathologie, aucun traitement n’est aujourd’hui disponible. De nombreux travaux de recherche visent donc à améliorer la prévention et à retarder l’apparition de la maladie, en identifiant des facteurs de risque et en proposant des interventions pour réduire leur impact.

Dans ce contexte, le sommeil est un des facteurs qui suscite beaucoup d’intérêt, des données suggérant que mal dormir pourrait être associé à un risque plus élevé de développer la maladie d’Alzheimer. Ce message a d’ailleurs très souvent été repris dans les médias, parfois de manière assez alarmiste. Canal Détox fait le point sur l’état des connaissances.

 

Accumulation de protéines toxiques

On sait depuis longtemps que les problèmes de sommeil font partie des symptômes fréquemment présentés par les patients atteints de maladie d’Alzheimer, et ce dès les stades précoces de la maladie. Depuis quelques années, un nombre croissant d’études suggère que la relation entre sommeil et maladie d’Alzheimer est en fait « bidirectionnelle ». Ainsi, les lésions typiques de la maladie s’accumulent dans des régions qui contrôlent le sommeil, et vont dégrader la qualité de ce dernier. À l’inverse, les troubles du sommeil vont aussi augmenter le risque de développer la maladie en favorisant l’accumulation de protéines toxiques.

Les troubles du sommeil représenteraient donc un facteur de risque sur lequel il serait possible d’agir. De plus, ces troubles pourraient être un marqueur précoce de la maladie au stade préclinique, avant l’apparition des premiers troubles cognitifs.

Les données disponibles s’appuient principalement sur des modèles animaux en s’intéressant aux biomarqueurs les mieux caractérisés de la maladie : la présence d’agrégats de peptide β-amyloïde et de protéine tau dans le cerveau. Plusieurs études ont ainsi montré que des animaux privés de sommeil présentaient des niveaux élevés de ces protéines toxiques associées à Alzheimer. Chez l’Homme, des données suggèrent que la privation de sommeil augmenterait les niveaux peptide β-amyloïde et de protéine tau dans le liquide céphalorachidien[1].

 

Étudier différents aspects du sommeil 

 Dans ce contexte, une partie de la recherche s’oriente désormais sur l’identification des mécanismes sous-jacents, qui expliqueraient le lien entre problèmes de sommeil et développement de la maladie.

Mais une autre problématique se pose : il est encore difficile de dire avec certitude quels aspects du sommeil sont vraiment déterminants pour prédire l’évolution de la maladie. La maladie d’Alzheimer est-elle plutôt liée à un manque de sommeil et à des nuits trop courtes, à des difficultés d’endormissement, ou encore à des nuits trop fragmentées ? Selon les scientifiques, il est important d’en apprendre plus à ce sujet, afin de mieux orienter les messages de santé publique et de définir des stratégies de prévention pertinentes.

Parmi les travaux marquants sur le sujet, une étude de 2013 a montré que les personnes qui dormaient en moyenne moins de 6 heures par nuit présentaient des quantités supérieures de protéines β-amyloïde dans le cerveau, suggérant qu’une courte durée de sommeil augmenterait le risque de maladie d’Alzheimer.

Ces résultats ont été confortés par des études épidémiologiques, menées notamment au sein de l’Inserm, montrant que les personnes qui dorment peu (durée de sommeil inférieure ou égale à 6 heures par nuit) à l’âge de 50 ou 60 ans ont un risque plus élevé à long terme de développer une démence. Ces résultats suggèrent donc que la durée du sommeil pourrait être un paramètre important à prendre en compte dans la prévention de la maladie d’Alzheimer.

On peut aussi citer des études se focalisant sur des troubles spécifiques – comme l’apnée du sommeil ou l’insomnie – qui montrent une augmentation du risque de développer des problèmes cognitifs et/ou une vulnérabilité plus importante de certaines régions cérébrales aux lésions typiques de la maladie. Enfin, d’autres travaux ont montré que le fait de ruminer constamment des idées négatives, phénomène qui peut notamment survenir au moment du coucher, avait également un impact délétère sur le cerveau.

 

Des interventions pour atténuer les risques ?

Toutefois, loin des titres sensationnalistes qui font de la maladie d’Alzheimer une fatalité pour les petits ou les mauvais dormeurs, les scientifiques estiment que des interventions sont possibles afin de moduler les risques liés aux problèmes de sommeil.

Par exemple, différents travaux évaluant l’impact de l’activité physique ou de la réserve cognitive (correspondant à la capacité à résister ou à faire face aux altérations cérébrales causées par le vieillissement ou la pathologie) sur la qualité du sommeil sont en cours.

Des interventions comme la pratique de la méditation pour prévenir la démence sont aussi à l’étude. Une étude pilote menée chez des participants experts, ayant plus de 10 000 heures de pratique de la méditation, a montré que la méditation a un effet positif sur le vieillissement cérébral. Cette pratique permettrait une réduction du stress, de l’anxiété, des émotions négatives et des problèmes de sommeil qui ont tendance à s’accentuer avec l’âge. Ces résultats restent à confirmer et font l’objet d’un projet européen mené à Caen auprès de sujets âgés.

[1]  Liquide dans lequel baignent le système nerveux central et la moelle épinière

Texte rédigé avec le soutien de Géraldine Rauchs, chargée de recherche au laboratoire Physiopathology and Imaging of Neurological Disorders (PhIND) – Physiopathologie et imagerie des maladies neurologiques (unité 1237 Inserm/Université Caen Normandie/Établissement français du sang)

Mieux appréhender la conscience grâce au rêve lucide, vraiment ?

Que se passe-t-il dans nos cerveaux quand nous rêvons ? La recherche sur les rêveurs lucides pourrait donner des pistes. © Unsplash

Alors que vous étiez en train de rêver, vous est-il déjà arrivé d’être conscient que le monde dans lequel vous évoluiez n’était qu’un rêve ? Si tel est le cas, vous avez fait ce que la science qualifie de « rêve lucide ». Ce phénomène, peu fréquent, fascine depuis des années le grand public, qui le considère souvent comme une expérience un peu mystérieuse et ésotérique. Pourtant, les rêveurs lucides font aujourd’hui l’objet de recherches scientifiques rigoureuses qui tentent de répondre à des questions aussi bien sur le plan fondamental que clinique.

Pourquoi rêvons-nous ? Que se passe-t-il dans notre cerveau au cours de cette expérience ? Que nous apprennent les rêves sur la conscience humaine et sur les troubles de la conscience ? Que peut-on espérer de ces recherches dans le domaine clinique ? Peut-on, par exemple, envisager de mieux prendre en charge les personnes qui souffrent de cauchemars récurrents ? Autant d’interrogations qui sont au cœur du travail de nombreux chercheurs et chercheuses, notamment à l’Inserm, et pour lesquelles l’étude des rêves lucides pourrait ouvrir des pistes intéressantes. Canal Détox fait le point.

Si les données scientifiques varient sur le sujet, il a récemment été estimé que 55 % des adultes font au moins un rêve lucide au cours de leur vie et que 23 % en feraient deux ou plus tous les mois. Par ailleurs, dans un tiers des cas, les rêveurs lucides seraient aussi capables d’exercer une forme de contrôle sur leur rêve, par exemple en changeant de lieu ou en choisissant délibérément de se réveiller. On peut aussi souligner que même chez les personnes qui font fréquemment des rêves lucides, ceux-ci ne représentent qu’une petite partie de leurs rêves.

Face à l’intérêt grandissant du grand public et des scientifiques, la question a souvent été soulevée : la capacité à faire des rêves lucides ne serait-elle possible que chez un nombre restreint d’individus ? Pour certains experts, il serait en fait possible de déclencher ces expériences chez de nombreuses personnes, en utilisant les bonnes méthodes. Tout un pan de la recherche est d’ailleurs dédié au développement de telles méthodes (voir encadré).

Les rêveurs lucides au service de la science des rêves

L’étude des rêves s’est traditionnellement heurtée à plusieurs difficultés. Elle s’appuie en effet principalement sur le récit des rêves qu’en font les personnes à leur réveil. Des biais de mémoire, d’autocensure ou encore de fabulation sont donc possibles. Par ailleurs, il est très difficile de mettre en place des études d’imagerie cérébrale pour suivre l’activité du cerveau pendant les rêves, le bruit des machines augmentant le risque de réveil du dormeur.

Étudier les rêveurs lucides pourrait permettre d’explorer d’autres approches et de développer d’autres méthodologies pour mieux appréhender le rêve ainsi que la conscience. Par exemple, parmi les travaux récents sur le sujet, des équipes de recherche françaises ont collaboré avec d’autres grands laboratoires internationaux pour montrer qu’une communication à double sens était possible entre les chercheurs et les rêveurs lucides.

Les rêveurs lucides ayant participé à cette étude étaient en effet capables de répondre aux questions des expérimentateurs (par exemple à des exercices de calcul mental) par le biais d’un code oculaire ou de la contraction des muscles faciaux, tout en restant endormi (en phase de sommeil paradoxal). Ces travaux ont remis en question l’idée reçue que nous sommes entièrement coupés du monde et incapables d’interagir avec les autres pendant notre sommeil. Ils ouvrent la voie à la possibilité pour les scientifiques de communiquer avec des personnes en train de rêver, afin d’étudier plus directement les rêves, au moment où ils se produisent.

Des méthodes pour induire les rêves lucides

Le rêve lucide intervient au cours du sommeil paradoxal. Les données scientifiques suggèrent qu’il s’agirait d’un état de conscience hybride, un peu à part : la personne est bel et bien endormie mais l’activité cérébrale qui a pu être enregistrée dans une rare étude sur le sujet montre que cette activité est un peu différente de l’activité cérébrale typiquement observée lors du sommeil paradoxal.

La littérature scientifique fait état de trois grandes catégories de méthodes permettant d’induire des rêves lucides :

  • des techniques « d’entraînement cognitif », qui reposent sur des exercices mentaux augmentant la probabilité de faire un rêve lucide pendant son sommeil ;
  • des techniques reposant sur l’exposition du dormeur à certains stimuli pendant le sommeil paradoxal.

Une combinaison de ces deux approches a parfois été proposée. Cela a d’ailleurs été testé avec succès dans un laboratoire américain en 2020.

  • Enfin, la prise de certaines substances, notamment de la galantamine, un inhibiteur d’une enzyme appelée acétylcholinestérase.

Citons aussi le fait que dans un laboratoire Inserm, les scientifiques travaillent prioritairement avec des personnes atteintes de narcolepsie, une hypersomnie associée à des rêves lucides plus fréquents.

Il faut toutefois noter qu’aucune de ces méthodes n’est fiable à 100 %, ce qui rend le travail des chercheurs et la mise en place de protocoles expérimentaux robustes particulièrement difficiles. Par ailleurs, parmi les études décrivant ces différentes approches de déclenchement des rêves lucides, certaines ont été pointées du doigt pour leur faiblesse méthodologique.

Des applications possibles mais des perspectives lointaines

 La recherche sur les rêves lucides ouvre plusieurs perspectives scientifiques intéressantes, mais il faut tout de même rester prudent pour ne pas « survendre » ce qu’il est possible de faire dans le domaine à l’heure actuelle.

Parmi les applications cliniques qui sont le plus souvent mises en avant, la possibilité de traiter les cauchemars, notamment chez les individus souffrant de stress post-traumatique, en leur apprenant à réaliser que le mauvais rêve n’est qu’un rêve, voire à le contrôler. Certains articles montrent même que le fait de pratiquer des entraînements cognitifs visant à favoriser le rêve lucide (voir encadré) peut aider les patients à prendre du recul sur leurs rêves, même s’ils ne parviennent pas à atteindre la « lucidité ». Pour le moment néanmoins, les études sur le sujet demeurent parcellaires et leur méthodologie est souvent limitée.

Certains chercheurs tentent aussi par exemple d’utiliser les rêves lucides pour voir si ceux-ci peuvent stimuler la créativité ou encore aider les personnes à traverser une période de deuil. Là aussi, les données disponibles sont encore loin d’être robustes.

À l’Inserm, une partie des recherches dans le domaine vise principalement à tester les idées reçues et les hypothèses qui existent sur les rêves. La possibilité de communiquer avec des rêveurs lucides pendant leur sommeil ouvre par exemple la voie à des études sur les émotions ressenties pendant le rêve et sur comment elles fluctuent au cours du temps.

Plus largement, l’idée est de mieux comprendre la conscience, en étudiant en quoi le rêve lucide est un mode de conscience un peu à part, et en parvenant à décrire la diversité des états mentaux aux cours de la journée et de la nuit. L’espoir est aussi que ces travaux plus fondamentaux sur la conscience puissent un jour avoir des applications possibles pour étudier la conscience chez des patients en situation de coma.

Quelques récentes études portées par l’Inserm sur les rêves

Communiqué – Pourquoi le cerveau se souvient-il des rêves ?

Communiqué – Communiquer pendant nos rêves, c’est possible

Communiqué – Quand la narcolepsie rend plus créatif

Les rêves lucides, une atteinte à l’intégrité du sommeil ?

 Au sein de la communauté scientifique, certains craignent que le fait d’encourager les rêves lucides puisse avoir des conséquences néfastes sur la qualité et la durée du sommeil des individus – et donc sur leur santé.

Si cette vision est loin d’être partagée par tous les chercheurs, plusieurs études ont récemment soulevé cette problématique. Par exemple, dans un article publié dans le journal Frontiers in Psychology, des chercheurs rappellent que la plupart des méthodes utilisées en laboratoire pour induire les rêves lucides impliquent de « déranger » le participant pendant le sommeil paradoxal, notamment en utilisant des stimuli ou en tentant de communiquer avec lui.

Alors qu’il existe une littérature scientifique très riche montrant les effets délétères pour la santé d’un manque de sommeil ou de nuits fragmentées, les scientifiques estiment qu’il faut donc bien peser le pour et le contre avant de proposer des protocoles expérimentaux s’appuyant sur le déclenchement de rêves lucides chez des participants, si cela devait être fait de manière très régulière.

Texte réalisé avec le soutien de Delphine Oudiette, chercheuse Inserm à l’Institut du Cerveau.

Travailler en horaires décalés nuit à la santé, vraiment ?

Le travail en horaires décalés, de nuit, est associé à des risques. Crédits : Unsplash

Travailler de nuit comporterait-il des risques pour la santé ? La question est régulièrement soulevée dans les médias. Il faut dire que le sujet, plus général, du sommeil et de son impact sur le bien-être suscite beaucoup d’intérêt et concerne tout le monde. À commencer par le monde de la recherche, où de nombreuses équipes mènent des travaux pour mieux comprendre les liens qui existent entre santé et sommeil.

Les scientifiques se penchent tout particulièrement sur la santé des personnes ayant des rythmes de travail décalés (notamment les travailleurs de nuit) ou régulièrement confrontées au décalage horaire (par exemple, les personnels navigants des compagnies aériennes). Depuis peu, ils s’intéressent aussi au phénomène de « jet lag social », qui s’observe chez ceux qui décalent de plusieurs heures leur sommeil entre le week-end et la semaine.

Ces individus, qui sont dans une situation que l’on pourrait qualifier de « décalage horaire chronique », connaissent une désynchronisation sur le long terme de leur horloge biologique interne, ce qui engendre des problèmes de santé.

Parmi les priorités de recherche à l’heure actuelle : mieux identifier les comportements et les mécanismes biologiques sous-jacents qui expliquent le développement de pathologies, mais aussi proposer une prise en charge plus adaptée des individus afin de réduire les risques.

 

Horloge biologique, rythme circadien… de quoi parle-t-on ?

Toutes nos fonctions biologiques sont régulées par le système circadien, ayant un rythme proche de 24 heures. Cette rythmicité endogène est imposée à l’organisme par une « horloge interne » qui se trouve dans l’hypothalamus, dans le cerveau, et par un ensemble d’horloges locales en périphérie de l’organisme (rétine, cœur, foie, poumon, muscle, tissu adipeux…).

Concrètement, « l’horloge » présente dans le cerveau est constituée de deux structures qui se situent à la base de l’hypothalamus – les noyaux suprachiasmatiques – et qui contiennent chacune environ 10 000 neurones dont l’activité électrique oscille sur environ 24 heures.

Le décalage horaire ou le fait de travailler en horaires décalés entraîne une désynchronisation de cette horloge biologique interne, qui n’est plus en phase avec les cycles activité-repos et veille-sommeil. Cela induit des troubles des rythmes circadiens qui peuvent avoir des conséquences sur nos différentes fonctions biologiques, du sommeil au métabolisme, en passant par le fonctionnement du système cardiovasculaire, du système immunitaire, de la division cellulaire et de la réparation des tissus… À plus long terme, cela peut se traduire par le développement de différentes pathologies.

 

Plus d’informations :

C’est dans l’air : passage à l’heure d’été

 dossier « Chronobiologie » sur inserm.fr

dossier du magazine n35 de l’Inserm

 

 

Perturbations pour la santé

Historiquement, les premières études portant sur les personnes qui pratiquaient le travail de nuit avaient déjà montré des perturbations de l’organisme à plusieurs niveaux. Cependant, la qualité méthodologique de ces travaux laissait à désirer et il était impossible de parvenir à des conclusions robustes.

En 2007, les choses ont évolué : un rapport du Centre international de recherche sur le cancer a montré que le travail de nuit associé à une désynchronisation circadienne est probablement carcinogène. Ces travaux ont été suivis, en 2012, d’un rapport de la Haute Autorité de santé confirmant ce résultat, puis en 2016 d’une large expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (présidée par Claude Gronfier, Inserm) qui conclut qu’une situation de décalage horaire chronique est un facteur de risque avéré de somnolence, de troubles du sommeil et de survenue du syndrome métabolique, et un facteur de risque probable de cancer, de troubles de la santé psychique, d’obésité et de surpoids, de diabète de type 2, et de maladies coronariennes (infarctus).

Les résultats de ce travail concluaient aussi à un risque possible d’hypertension artérielle et d’accidents vasculaires cérébraux, et que le travail de nuit conduit à une accidentologie augmentée (au travail et sur la route).

Il ne fait donc aujourd’hui plus de doute que le décalage horaire chronique induit une désynchronisation circadienne délétère pour la santé. Mais d’autres questions demeurent.

Par exemple, pourquoi certains travailleurs de nuit s’en sortent-ils mieux que d’autres ? Est-ce que cela signifie qu’il existe des facteurs de protection qui permettent d’éviter les risques liés au décalage horaire ? Et à terme, pourrait-on développer des stratégies thérapeutiques visant à éviter les perturbations de l’horloge biologique et à resynchroniser le système circadien ?

 

La piste de la lumière

Sur ce dernier point, une piste régulièrement explorée est celle de l’utilisation de la lumière comme traitement, s’agissant du plus puissant synchroniseur de l’horloge circadienne. Des travaux récents, portés en partie par des équipes Inserm, soulignent que des expositions à la lumière à des moments très précis ont des effets bénéfiques très rapides sur la physiologie du sommeil et les fonctions non visuelles de l’organisme telles que la sécrétion de mélatonine (hormone contrôlée par l’horloge circadienne et impliquée dans la régulation du sommeil), le reflexe pupillaire, l’activité cérébrale, la température et le système cardiovasculaire, même à des niveaux très faibles de lumière.

Néanmoins, il ne s’agit pour le moment que d’observations réalisées en laboratoire et non en vie réelle. Des études épidémiologiques sont nécessaires afin d’évaluer leur efficacité dans des conditions chroniques de décalage horaire.

Autre approche qui intéresse les chercheurs : le développement des stratégies de médecine circadienne. Tout un pan de la recherche vise à évaluer si certains traitements pourraient être plus efficaces s’ils étaient donnés à certains moments de la journée ou si les doses étaient adaptées selon l’horloge biologique interne de chaque individu. L’efficacité de ces approches est avérée dans le traitement du cancer. Elle apparaît comme une approche de médecine personnalisée d’avenir.

 

Texte rédigé avec le soutien de Claude Gronfier, chercheur Inserm, Centre de recherche en neurosciences de Lyon.

Le CBD, des vertus thérapeutiques miracles, vraiment ?

feuille de cannabis

Feuille de cannabis © Esteban Lopez on Unsplash

 

Jusqu’ici moins médiatisé que le THC, principale molécule psychoactive du cannabis, le cannabidiol (CBD) est désormais partout. Boutiques dédiées à la vente de produits à base de cannabis et riches en CBD, tisanes préparées pour lutter contre l’insomnie ou encore huiles à ingérer contre l’anxiété et fleurs séchées de cannabis à fumer ou vaporiser… De nombreux produits très variés sont aujourd’hui disponibles sur le marché.

Alors que la France vient de lancer une expérimentation relative au cannabis à usage médical (avec des produits composés à la fois de THC et de CBD) et que l’engouement pour les produits à base de CBD ne cesse de se confirmer, il semble pertinent de se pencher sur ce que dit la science à l’heure actuelle.

Que montrent réellement les données scientifiques publiées à ce jour ? Le CBD peut-il vraiment être utile dans le traitement de troubles variés, des douleurs chroniques en passant par les problèmes de sommeil ou encore de santé mentale ? Face à l’intérêt croissant du public pour ces questions, Canal Détox se penche sur le sujet, en s’intéressant à ce qui se cache derrière ce nom scientifique et aux effets du CBD sur certains troubles ayant fait l’objet de recherches.

CBD, THC : quelques repères

Le cannabis (ou chanvre) est une plante originaire des régions équatoriales. Plusieurs espèces existent. Celles consommées pour leurs propriétés psychotropes, c’est-à-dire capables de modifier le fonctionnement de notre système nerveux central, sont issues de la famille Cannabis sativa. Près de 500 composés de la plante sont connus, dont une soixantaine de cannabinoïdes.

Le principal composé psychoactif du cannabis est le cannabinoïde tétrahydrocannabinol (ce que l’on appelle communément THC). Le cannabidiol (CBD) est également présent en grande quantité dans la plante, et n’est pas réglementairement classé comme psychotrope bien qu’il présente aussi des effets psychoactifs via une interaction avec le système sérotoninergique. Cela expliquerait d’ailleurs l’effet « apaisant » mis en avant par les vendeurs pour aider les personnes atteintes d’anxiété, de difficultés de sommeil mais aussi de douleurs chroniques.

Notons que les produits proposés dans le commerce et vendus sous l’étiquette CBD se présentent sous la forme d’extraits naturels de fleurs ou de fleurs entières de cannabis. Ils contiennent principalement du CBD mais toujours aussi un peu de THC (même si celui-ci est parfois présent en des quantités infimes). On réduit cela à des « produits CBD » dans le langage courant mais cela ne traduit pas la réalité et la complexité de la composition des produits vendus et consommés[1].

Depuis une dizaine d’années, l’intérêt de la communauté scientifique pour le CBD va croissant, cette molécule étant suspectée d’être impliquée dans certains des effets thérapeutiques potentiels du cannabis. Cependant, la plupart des données disponibles à ce jour proviennent non pas de larges essais cliniques rigoureux, mais de la reconnaissance par les scientifiques que le CBD pourrait agir sur de nombreuses cibles biologiques dans l’organisme.

 

Épilepsie sévère chez l’enfant

C’est un documentaire de la chaîne américaine CNN qui a mis le CBD sous le feu des projecteurs pour la première fois, en 2013. Le film racontait l’histoire de Charlotte, une fillette atteinte du syndrome de Dravet, une rare forme d’épilepsie. En l’absence de traitement efficace face aux centaines de crises dont elle souffrait chaque semaine, ces parents se sont tournés vers une solution alternative : une huile de cannabis particulièrement riche en CBD.

Aujourd’hui, si la consommation de cannabis à visée thérapeutique est autorisée dans de nombreux pays, le seul traitement pharmacologique à base de CBD ayant été rigoureusement testé dans des essais cliniques aux États-Unis et ayant reçu une autorisation de la FDA est l’Epidiolex, indiqué dans le traitement des crises d’épilepsie pédiatrique.

En France, la HAS s’est prononcée en faveur de son remboursement uniquement lorsqu’il est prescrit dans le cadre des crises d’épilepsie associées au syndrome Dravet ou de Lennox-Gastaut chez les personnes âgées de plus de deux ans et sous surveillance médicale.

Douleurs chroniques, anxiété… des troubles variés mais peu de données

Au-delà de l’épilepsie, le CBD est utilisé largement en automédication pour toute une série de troubles. C’est notamment la crise des opioïdes aux États-Unis et en Europe qui a contribué à renouveler l’intérêt pour cette molécule. Face à l’ampleur du problème, des chercheurs ont en effet travaillé pour identifier des solutions alternatives pour soulager les patients atteints de douleurs chroniques. Dans ce contexte, le cannabis thérapeutique a régulièrement été présenté comme un traitement potentiellement efficace et non addictif, et le CBD, molécule considérée comme ayant moins d’effets indésirables que le THC, a particulièrement été mis en avant.

Mais le CBD est aussi régulièrement utilisé par de nombreux individus pour réduire le stress et l’anxiété, pour aider les patients en oncologie à mieux supporter la chimiothérapie ou encore pour aider les personnes qui souffrent de troubles du sommeil.

Pour quelles raisons les usagers ont-ils recours au CBD en automédication ?

Pour souligner la diversité des troubles pour lesquels le CBD est utilisé par les consommateurs, on peut citer une étude parue dans JAMA Open Network en 2020 qui s’est ainsi intéressée aux raisons le plus fréquemment citées par ceux qui en prennent en automédication.

Plus de 300 témoignages ont ainsi été passés à la loupe. Résultat : plus de 63 % des internautes considérés dans l’étude rapportaient un usage du CBD pour soulager des symptômes liés à l’anxiété, la dépression ou des troubles du spectre autistique. Plus de 26 % d’entre eux l’utilisaient pour lutter contre des douleurs orthopédiques et près de 15 % pour améliorer leur sommeil.

Les études permettant d’affirmer l’efficacité de la molécule dans ces différents contextes sont pourtant rares et souvent méthodologiquement limitées. Ainsi, il n’existe pas encore, contrairement à l’épilepsie, de grands essais rigoureux comparant le CBD à un placebo dans de larges échantillons de patients.

Par ailleurs, la plupart des travaux menés dans le champ médical s’intéressent au « cannabis thérapeutique » sans faire la distinction entre ses différents composés. Il est donc parfois difficile de déterminer quels effets peuvent réellement être attribués au CBD, d’autant que les mécanismes d’action de cette molécule sont encore mal connus. Ses vertus thérapeutiques sont en réalité supposées à partir de mécanismes pharmacologiques et de résultats d’études précliniques. Il faudra donc encore quelques années avant que des essais de grande ampleur ne permettent de répondre à la question de son utilité clinique dans la gestion de la douleur et des maladies psychiatriques.

Et au-delà de l’efficacité, des questions subsistent sur la sécurité des produits riches en CBD, même si les personnes qui les commercialisent avancent que la molécule est sûre et n’a pas montré jusque-là un potentiel de dépendance entraînant des consommations abusives, contrairement aux produits riches en THC.

Parmi les effets indésirables qui ont été documentés, on retrouve surtout la somnolence, la baisse de l’appétit, les troubles digestifs, la fièvre, la fatigue et les vomissements.

En l’absence d’une plus ample connaissance des différents mécanismes biologiques ou de données concluantes issues d’essais cliniques, la prudence reste donc de mise concernant la consommation de CBD en automédication. D’autant que les dosages de produits à base de CBD ne sont pas standardisés et que certains d’entre eux peuvent entrer en interaction avec d’autres médicaments prescrits aux individus, annuler leurs effets ou ralentir leur élimination. On peut également souligner que la prise de ces produits augmente le risque de positivité à un contrôle routier du fait de la présence systématique de THC, surtout en cas de d’usage régulier.

 

[1] Ces produits peuvent contenir d’autres phytocannabinoïdes et des terpènes (une classe d’hydrocarbures), dans des proportions variables selon la variété de cannabis utilisée et le mode d’extraction. Il n’existe pas de seuil minimal concernant les quantités de CBD pour qu’un produit soit considéré « riche en CBD ». 

Texte rédigé avec Nicolas Authier, médecin psychiatre, spécialisé en pharmacologie et addictologie et chercheur au sein de l’unité U1107 NEURO-DOL (Inserm/Université Clermont Auvergne).

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