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Expertise collective ciblée Inserm : cocaïne

© Inserm

L’Inserm vient de réaliser une expertise collective ciblée dressant un état des lieux actualisé et contextualisé des usages de cocaïne en France. Le rapport, commandé par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et le ministère de la Santé se fonde sur l’analyse de la littérature scientifique internationale (plus de 2 600 références examinées) par un groupe pluridisciplinaire d’experts couvrant les domaines de l’épidémiologie, de la sociologie, de l’économie, de l’addictologie, de la prévention, de la réduction des risques et des dommages, et des trafics. L’expertise analyse les conséquences sanitaires et sociales actuelles de la consommation de cocaïne sous ses différentes formes en France. Elle identifie les stratégies et les actions les plus efficaces, ou les plus prometteuses en matière de prévention, de réduction des risques et des dommages, de prise en charge sanitaire et médico-sociale des personnes qui consomment et/ou souffrent de troubles de l’usage, ainsi que de politiques publiques de santé.

La cocaïne ou chlorhydrate de cocaïne, alcaloïde extrait de la feuille de coca, est un produit psychoactif de la classe des stimulants du système nerveux central, se présentant sous forme de poudre blanche, forme sous laquelle elle est principalement consommée par voie nasale (en « sniff »). L’ajout d’une base (ammoniac ou bicarbonate de soude) à sa forme poudre permet de la cristalliser sous forme de petits cailloux et de la rendre fumable avec une pipe : on parle alors de cocaïne basée, aussi appelée « crack » et/ou « free base »[1]. Elle se consomme également par injection dans une forme ou dans l’autre : selon les données 2022 du réseau français d’addictovigilance, la cocaïne est la première substance psychoactive injectée en France, principalement sous forme poudre.

Mode d’action et effets psychotropes de la cocaïne

La cocaïne agit sur le cerveau en bloquant la recapture de certains neurotransmetteurs, des molécules sécrétées par les neurones, qui permettent la transmission d’information vers les neurones adjacents. C’est-à-dire qu’elle empêche les neurones de recapturer eux-mêmes les neurotransmetteurs qu’ils ont libérés et qui finissent par s’accumuler. Or, dans le cas de la cocaïne, les neurotransmetteurs concernés sont la dopamine, la sérotonine et la noradrénaline, des neurotransmetteurs liés au bien-être, au plaisir et à la motivation. Par conséquent, la cocaïne provoque une désinhibition induisant des sensations de toute-puissance, une hypervigilance et une hyperactivité. Parmi les effets recherchés : une exacerbation des émotions, de l’excitation et un sentiment d’euphorie.

Les troubles de l’usage associés à la consommation de cocaïne incluent craving[2], développement d’une tolérance au produit, symptômes de sevrage, consommation incontrôlée en fréquence et/ou dosage, usages dans des situations physiquement dangereuses pour soi ou les autres… Ils sont majorés pour le crack en raison de sa rapidité d’action.

I. Un état des lieux de la consommation de la cocaïne en France : qui consomme et comment ?

Une consommation en hausse en France et dans le monde

Si le cannabis reste la substance la plus consommée dans le monde, la cocaïne effectue une percée avec une estimation à 22 millions de personnes qui consomment en 2021, ce qui s’explique notamment par la baisse des prix et l’augmentation de la pureté de la cocaïne. Cette augmentation est particulièrement notable en Europe, devenue un marché comparable au continent américain. La France occupe ainsi la sixième place en Europe avec l’Espagne en matière d’usage dans la population des 15-34 ans.

En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, passant de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023 pour l’expérimentation au moins une fois au cours de la vie. Les 25-34 ans sont les plus touchés, avec 5,4 % d’usagers récents. La polyconsommation est fréquente, avec 61 % des usagers consommant également de l’alcool ou des opioïdes.

Les motivations de consommation sont multiples : recherche de performance, gestion du stress, ou usage récréatif, notamment en milieu festif où 42 % des festivaliers consomment de la cocaïne. L’expertise relève que les données concernant les usages en lien avec le milieu professionnel sont, à l’heure actuelle, trop lacunaires.

Chez les jeunes, l’expérimentation de la cocaïne a diminué ces dernières années, passant de 2,8 % en 2017 à 1,4 % en 2022 à 17 ans selon l’enquête nationale Escapad[3]. Cependant, cette consommation reste inégalement répartie selon le statut scolaire, avec 4,4 % des jeunes non scolarisés ayant déjà expérimenté la cocaïne, contre seulement 0,9 % en lycée général. Les garçons restent plus concernés que les filles, bien que l’écart se réduise. À l’échelle internationale, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 2,7 % des 15-16 ans ayant déjà consommé de la cocaïne, contre 1,9 % en moyenne dans l’Union européenne.

Les demandes de prise en soins pour des problèmes liés à la cocaïne ont doublé entre 2015 et 2019 avec des délais d’attente de 3 à 6 mois. En 2021, 11 % des patients suivis dans les Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) consommaient de la cocaïne, souvent en polyconsommation. La durée moyenne entre la première consommation et la première consultation est actuellement de 13 ans pour les usagers présentant des troubles de l’usage.

La consommation de cocaïne basée se diffuse au-delà des populations en extrême précarité

Les scènes ouvertes de consommation (c’est-à-dire réalisée dans l’espace public), particulièrement visibles en Île-de-France révèlent des dynamiques communautaires complexes, où le soutien entre usagers coexiste avec la répression policière.

En parallèle, les données françaises sur les personnes accueillies en CSAPA montrent que l’usage de cocaïne basée (4,9 % des patients en 2021 contre 2,9 % en 2015, soit une augmentation de 70 % en 6 ans) se diffuse au-delà des milieux marginalisés. Initialement concentré dans des populations en grande précarité en raison de son faible coût, il touche désormais des publics insérés.

Facteurs de risques : peu de données sur l’hérédité, mais un effet avéré des troubles psychiatriques

S’agissant de la susceptibilité génétique d’un individu à développer des troubles de l’usage de la cocaïne, les données existantes sont peu robustes car concernent des échantillons trop faibles de personnes et des travaux de recherche fondamentale sur la transmission intergénérationnelle (épigénétique, hérédité et exposition prénatale) sont nécessaires.

La présence chez la personne consommatrice de troubles psychiatriques (stress post-traumatique, trouble de l’humeur, trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité/TDAH…) est quant à elle associée à l’augmentation du risque de troubles de l’usage.

Le constat de différences entre les femmes et les hommes vis-à-vis des troubles de l’usage a été associé à la fois à des causes physiologiques en lien avec le sexe biologique et à des déterminants sociaux liés au genre.

De manière générale, les experts précisent que l’usage de substances psychoactives et les troubles de l’usage de ces substances sont d’origine multifactorielle, avec un modèle communément admis d’une relation tripartite entre une substance, un individu et un environnement. La compréhension des facteurs de risque de la consommation de cocaïne est un préalable à l’efficacité des campagnes de prévention afin de cibler les publics concernés et de mieux appréhender les dynamiques qui conduisent à l’initiation, à l’installation ou à l’aggravation des consommations.

Approvisionnement et distribution de la cocaïne en France aujourd’hui

Le vecteur maritime étant le principal vecteur d’approvisionnement en cocaïne, la France avec sa façade océanique constitue une cible de choix pour l’approvisionnement portuaire. Le pays est également approvisionné par les pays limitrophes, ainsi que par une filière aérienne spécifique liée au territoire guyanais, zone de transit aujourd’hui responsable d’environ 20 % des entrées de cocaïne en France hexagonale.

Les usages actuels se caractérisent par une disponibilité accrue ainsi qu’une diversification des modes de consommation (64 % par sniff, 25 % par inhalation et 9 % par injection). Aux points de deal traditionnels s’ajoutent de nouvelles modalités de distribution : des doses de petites quantités à des prix très bas, des points de vente mobiles, des centrales d’appel, des ventes en ligne via des applications et messageries téléphoniques, des livraisons à domicile ou sur le lieu de travail. L’offre numérique favorise la diffusion de la consommation à de nouvelles catégories de personnes en matière de classes sociales et de localisation. Elle encourage le retour à l’usage grâce à des stratégies marketing visant à fidéliser les personnes qui consomment avec des offres promotionnelles et personnalisées. La livraison à domicile permet aussi d’irriguer l’ensemble du territoire et donc d’étendre la consommation de cocaïne aux petits centres urbains et à la ruralité, tout en banalisant l’acte d’achat pour la personne qui consomme.

II. Enjeux sanitaires : la santé de la personne qui consomme et au-delà

Une consommation associée à des risques sanitaires graves pour la personne consommatrice, son entourage et la population générale

La consommation de cocaïne peut avoir des conséquences graves, dont les risques augmentent avec le nombre et la régularité des prises : troubles cardiovasculaires, lésions ORL liées à la consommation en sniff, altérations des fonctions cognitives (troubles de l’attention, de la mémoire, de l’apprentissage et de la psychomotricité, impulsivité, dépendance…) voire développement ou aggravation de troubles psychiatriques, dommages rénaux…

La contamination par des maladies infectieuses (hépatite C, VIH, syphilis, papillomavirus…) est principalement liée à la consommation par injection, au partage et/ou à la réutilisation de matériel usagé (seringues, pipes à crack, pailles) ou à des pratiques à risque associées (pratiques sexuelles à risque). Les personnes consommatrices de cocaïne basée sont particulièrement vulnérables face à ce risque et également susceptibles de développer des lésions pulmonaires dues à la combustion des cristaux lors de l’inhalation.

Plus largement, certaines conséquences graves peuvent toucher à la fois la personne consommatrice et son entourage comme l’altération globale de la qualité de vie, les accidents et comportements à risque et/ou violents liés à la consommation, le risque accru de subir des violences sexuelles… Les enfants comptent ainsi parmi les victimes collatérales les plus vulnérables : que ce soit chez l’enfant à naître ou chez les enfants, adolescents, et adultes qu’ils deviendront, les conséquences potentielles sont nombreuses (violences intrafamiliales, troubles du développement…).

Les conséquences sociales sont également multiples, avec une stigmatisation des usagers qui a des conséquences négatives sur l’accès aux soins, le maintien dans le système de soins et la réinsertion socio-professionnelle. Enfin, les publics non-consommateurs sont eux aussi touchés par les tensions liées aux scènes de consommation ouvertes et par les violences collatérales (criminalité, voisinage de lieux de deal, règlements de comptes, corruption, violences sexuelles) et l’impact environnemental liés à la production et au trafic.

La diffusion et l’accroissement de la consommation de cocaïne engendrent une augmentation des dommages liés à son utilisation, avec un coût financier et sociétal direct et indirect. À titre d’exemple, 10 % du budget d’addictologie des hôpitaux marseillais sont consacrés à la cocaïne. S’il existe une littérature riche sur les dommages liés à la consommation de cocaïne, peu d’articles s’intéressent spécifiquement à la cocaïne basée.

Pas encore de traitement mais des pistes intéressantes

Aucun traitement pharmacologique dédié n’a encore obtenu d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour traiter la dépendance à la cocaïne. Cependant, des agents pharmacologiques ayant montré une efficacité dans les essais cliniques peuvent être envisagés. La NAC (N-acétyl-cystéine) a montré un potentiel intéressant pour réduire l’intensité du craving dans plusieurs essais cliniques mais nécessite des études complémentaires incluant de plus grands effectifs de patients et sur un temps plus long. Quant au topiramate, il a montré une efficacité sur le nombre maximal de jours sans consommation de cocaïne et sur la diminution de l’intensité du craving, mais présente une balance bénéfice-risque peu favorable.

Plusieurs pistes thérapeutiques sont en cours d’étude contre les troubles de l’usage et/ou pour réduire ou arrêter la consommation : la kétamine, le méthylphénidate (spécifiquement pour les personnes TDAH qui sont plus susceptibles de développer des troubles de l’usage), les psychédéliques (en particulier la psilocybine), ou le bupropion (un anti-dépresseur) font partie des pistes médicamenteuses explorées. D’autres approches sont également considérées comme la stimulation cérébrale ou le vaccin « anti-cocaïne », à l’étude depuis plus de 30 ans. En complément des traitements médicamenteux, les approches psychothérapeutiques, telles que les thérapies cognitivo-comportementales et les entretiens motivationnels, restent essentielles.

L’efficacité de l’incitation motivationnelle – qui vise à « récompenser » une modification de comportement pour la renforcer – a déjà été montrée dans des études au Brésil et aux États-Unis, avec un effet positif corrélé à la valeur de la « récompense » (ou « renforçateur »). En France, elle a été étudiée à travers l’expérience Tapaj (Travail alternatif payé à la journée)[4] qui a montré à la fois une efficacité significative dans l’amélioration de l’accès aux soins de personnes qui utilisent des drogues vivant en situation de précarité et une diminution de 30 % de la délinquance. De telles approches peuvent être couplées aux programmes de type « chez soi d’abord » (Housing First) qui, en proposant des hébergements adaptés aux personnes en situation de sans-abrisme et qui consomment de la cocaïne, permettraient de réduire les hospitalisations de moitié.

III. Prévenir et réduire les risques et les dommages : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas

Des leviers concrets dont l’efficacité est montrée par les données disponibles

D’une façon générale, il ressort des études que les approches de santé publique sur les substances illicites, dont la cocaïne, comprennent la prévention et l’éducation du public cible, la réduction des risques et des dommages – RdRD (voir encadré), la prise en soins des troubles de l’usage et une dimension apparue plus récemment de mesure d’efficacité fondée sur les preuves.

Pour répondre de façon plus efficace et plus humaine à l’urgence sanitaire et sociale posée par la consommation de cocaïne, plusieurs pistes d’action sont identifiées par les experts : le renforcement des politiques de prévention et la RdRD constituent notamment une première ligne d’actions essentielles, visant à limiter l’initiation de la consommation et à freiner l’expansion des usages problématiques.

En savoir plus sur la Réduction des risques et des dommages (RdRD)

La RdRD est une approche qui a émergé pour répondre aux enjeux liés à la consommation de drogues, en particulier en matière de santé publique. De manière pragmatique, elle s’est focalisée sur la prévention des risques sanitaires, notamment lors de l’épidémie de VIH, avec la distribution de matériel stérile et l’accès aux traitements de substitution aux opiacés, mais elle s’intéresse également aux droits des personnes qui consomment et à la justice sociale.

Ce modèle repose sur un accompagnement adapté afin de permettre aux personnes de réduire les risques et les dommages auxquels elles sont confrontées, si on leur en offre les moyens et sans conditionner l’accompagnement à l’arrêt de la consommation. Il inclut des actions spécifiques telles que l’accueil inconditionnel, un travail de proximité sans jugement, la reconnaissance de l’expertise de la personne usagère de drogue, l’accompagnement vers l’emploi, le logement et la parentalité, ainsi que des interventions en milieu festif. Il permet de travailler avec la personne et de la soutenir où qu’elle soit et quels que soient ses perceptions, ses capacités et ses choix quant à une diminution, une modification, une régulation ou l’arrêt des consommations.

Sur l’aspect éducatif et préventif, les experts recommandent ainsi le développement de campagnes ciblées, de prévention par les pairs[5] (particulièrement efficaces auprès des jeunes personnes consommatrices) et les stratégies auto-préventives[6]. Ils pointent l’intérêt de l’usage de services numériques via Internet afin d’atteindre les populations plus insérées de façon large et à moindre coût et d’offrir un premier niveau d’aide, de psychoéducation et de soutien.

Autre levier majeur : le développement et le renforcement des dispositifs de réduction des risques, tels que les salles de consommation supervisées (« haltes soins addictions » – HSA en France, voir encadré) avec des systèmes de ventilation adaptés aux consommations par inhalation, le drug checking[7] et la distribution de matériel stérile (seringues pour l’injection et « pipes à crack » pour l’inhalation) qui ont montré leur efficacité, mais dont le déploiement reste limité.

« Haltes soins addictions » : un dispositif au cœur des politiques de prévention et de RdRD

Les salles de consommation supervisées (ou « à moindre risques ») – aujourd’hui dénommées « haltes soins addictions » (HSA) en France – permettent aux usagers de pouvoir consommer dans de bonnes conditions d’hygiène et de sécurité, avec un accès facilité à du matériel d’injection stérile à usage unique, sous la supervision d’un personnel formé. En plus d’offrir un lieu de consommation contrôlée, elles permettent d’accéder aux usagers et de les orienter vers les services sociaux et médicaux adaptés.

Ces stratégies de RdRD permettent d’attirer les personnes le plus marginalisées et améliorent leur accès aux soins primaires. De précédentes études ont montré dans plusieurs pays que ces salles se présentaient comme un moyen efficace de réduire les pratiques à risque des consommateurs de substances injectables, de diminuer les injections réalisées dans l’espace public (et par extension, les tensions et violences qui leurs sont associées) et le nombre de seringues retrouvées sur la voie publique, de casser les chaînes de transmissions infectieuses et de prévenir les overdoses.

Dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’hépatite C, le gouvernement a mis en place en 2016 pour une durée test de 6 ans, deux HSA ouvertes aux plus de 18 ans, à Paris et à Strasbourg. La Mildeca a confié à l’Inserm l’évaluation de leur efficacité en matière de santé et tranquillité publiques avec notamment des résultats positifs sur la diminution des risques infectieux[8]. La mise en place de la HSA à Strasbourg a également permis une diminution de 40 % des injections en public.

Cependant, le dialogue avec les riverains est compliqué, et les projets d’implantation de HSA ou d’ouverture d’espaces d’accueil pour les usagers sont mal acceptés, notamment dans des quartiers situés hors des scènes de consommation.

À la suite des différentes évaluations positives émises par l’Inserm, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Inspection générale de l’administration (IGA) et la Mildeca, confirmant leur efficacité et leur utilité comme « maillons essentiels » pour la santé publique et la réduction des nuisances dans l’espace public, la fin de l’expérimentation des HSA en France – initialement programmée pour le 31 décembre 2025 –, est repoussée au 31 décembre 2027.

Concernant la prise en soins, l’expertise insiste sur l’importance de l’investissement dans la recherche sur les traitements innovants et la formation des professionnels afin d’améliorer l’accompagnement sanitaire et social des personnes consommatrices.

La stigmatisation plurielle des personnes qui consomment limite la recherche de soins par les usagers et leur efficacité

La stigmatisation des personnes consommatrices de drogues se manifeste sous différentes formes : la stigmatisation sociale (discrimination par l’entourage et la société), la stigmatisation structurelle (discrimination par l’organisation des soins, pratiques discriminatoires au sein des services de santé) et l’auto-stigmatisation (baisse de l’estime de soi, intériorisation et anticipation de la stigmatisation sociale réduisant la capacité à demander de l’aide ou à répondre à ses propres besoins sociaux).

La stigmatisation structurelle a un impact profond sur l’accès aux soins des personnes concernées et certains travaux la considèrent comme un déterminant social de santé majeur. Elle est perpétuée par les conditions de prise en soins : contraintes de temps, manque de ressources, représentations négatives des personnels de santé…

En outre, les stigmatisations sociales et structurelles s’entrelacent souvent avec d’autres formes de discrimination, notamment liées à la classe sociale, au genre et à la couleur de peau. Ainsi, l’accès aux dispositifs de RdRD reste très inégal avec des sous-groupes identifiés comme particulièrement vulnérables à la consommation de substances et aux troubles liés à la consommation et présentant des besoins spécifiques : les personnes sans-abri, travailleuses du sexe, qui présentent des comorbidités psychiques, qui sont incarcérées ou qui l’ont été, les populations minorisées (femmes, personnes racisées, minorités sexuelles et de genre) et populations déplacées forcées (réfugiés, demandeurs d’asile…) n’ont que très peu accès aux services socio-sanitaires pour des raisons multiples, d’ordre structurel, social et individuel.

L’expertise pointe que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour concevoir et mettre en œuvre des politiques et des programmes répondant aux besoins particuliers de ces groupes, avec une attention portée sur l’intersectionnalité[9] et la prise en compte des discriminations multiples. Elle insiste sur l’importance d’aller à la rencontre de ces personnes et de communiquer avec elles, mais aussi de mettre en place de nouveaux lieux d’accueil et de consommation dédiés – par exemple en non-mixité (en particulier pour les mineurs, les femmes et les minorités de genre) – pour réduire la stigmatisation, offrir un accueil plus approprié et renforcer l’accès aux soins.

Le langage utilisé pour désigner les personnes qui consomment des drogues est également crucial : des termes péjoratifs et connotés (toxicomanes, drogués…) renforcent les stéréotypes. Selon les experts, l’utilisation de mots neutres et appropriés pourrait ainsi contribuer à lutter contre cette stigmatisation. Ils recommandent dans le débat public par exemple, de parler de la cocaïne avec rigueur en se fondant sur la science, dans toutes ses dimensions (notamment, d’intégrer systématiquement les dimensions sanitaire et sociale) et sans sensationnalisme.

IV. Politique pénale : penser la régulation autrement pour une meilleure efficacité

Une répression qui renforce les effets de la stigmatisation et de la précarité des personnes consommatrices ayant des troubles de l’usage

Sur le plan législatif, la décriminalisation de l’usage de drogues est au cœur des débats européens. La législation française en matière d’infractions à la loi sur les stupéfiants est considérée comme l’une des plus répressives en Europe. N’établissant aucune distinction entre les drogues, la répression actuelle se concentre principalement sur les usagers qui représentent 90 % des interpellations, avec des amendes forfaitaires dont le montant vient d’augmenter.

Pourtant, cette approche semble peu efficace : malgré les saisies record et les coûts importants de police et de justice engagés, l’offre et la demande de cocaïne continuent d’augmenter. Certaines données suggèrent même que la répression policière aggraverait les problèmes sociaux, sanitaires et judiciaires des personnes présentant des troubles de l’usage. La criminalisation engendrerait aussi une incertitude concernant la composition des produits, exposant davantage les personnes qui consomment à des risques. Selon l’analyse de la littérature, la décriminalisation de l’usage, comme au Canada, pourrait améliorer l’accès aux soins en réduisant la stigmatisation, mais à condition qu’elle s’accompagne de mesures sociales de substitution aux condamnations/peines d’incarcération (par exemple, remplacer les amendes par des orientations vers une consultation en CSAPA) et de mesures sanitaires (capacités suffisantes d’accueil et de traitement des personnes qui consomment) pour être efficace.

L’expertise invite donc à repenser la politique pénale en recentrant la répression sur les trafiquants de haut niveau, comme les importateurs (par exemple, avec la confiscation des patrimoines criminels pouvant servir à financer des campagnes de prévention ainsi que des structures d’accueil et de soin), avec une lutte contre l’offre tenant compte des nouvelles modalités d’approvisionnement – notamment en ligne –, et en choisissant une approche qui ne criminaliserait pas les personnes ayant des troubles de la consommation.

En conclusion, face au défi majeur de santé publique que représentent les conséquences de la consommation de cocaïne et ses nouveaux usages, l’analyse des données disponibles permet à l’expertise de recommander une approche globale et coordonnée, combinant prévention, réduction des risques, soins innovants et politique d’investigation pénale et financière. Elle identifie quatre grands leviers d’action prioritaires en France qui apparaissent comme indispensable pour réduire les dommages causés par la cocaïne à ses consommateurs et à l’ensemble de la société :

  • une réduction des risques ciblée via les « haltes soins addictions » ;
  • une répression ciblée sur les trafics et le haut du spectre des acteurs des réseaux criminels ;
  • des campagnes de prévention ciblées ;
  • la mise en place de programmes de logement et d’insertion.

Les expertes et experts qui ont travaillé sur l’expertise collective Cocaïne :

  • Perrine Roux : directrice de recherche Inserm en santé publique au sein de l’unité Sciences économiques et sociales de la santé et traitement de l’information médicale (Sesstim, Inserm/IRD/Aix-Marseille Université)
  • Clotilde Champeyrache : économiste, maîtresse de conférences et directrice de recherche au Conservatoire national des arts et métiers, directrice du PSDR3C (Pôle sécurité défense renseignement criminologie crises cybermenaces)
  • Hélène Donnadieu : médecin hépatologue et addictologue, professeure d’addictologie à l’université de Montpellier et cheffe de service d’addictologie au CHU de Montpellier, unité Inserm Pathogenèse et contrôle des infections chroniques et émergentes (PCCEI, Inserm/Université de Montpellier/Université des Antilles/EFS)
  • Émilie Jouanjus : pharmacologue et pharmacoépidémiologiste, maîtresse de conférences et praticienne hospitalière de pharmacologie à l’université de Toulouse et au CHU de Toulouse, Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations de Toulouse (Inserm/Université de Toulouse), membre du Réseau français d’addictovigilance
  • Yasser Khazaal : psychiatre et professeur de psychiatrie des addictions à l’université de Lausanne, médecin chef au service de psychiatrie du CHU de Lausanne
  • Laurent Fleury : responsable du pôle Expertises collectives de l’Inserm

Les expertises collectives à l’Inserm

Développées par l’Inserm depuis 1993, les expertises collectives constituent une démarche d’évaluation et de synthèse des connaissances scientifiques existantes sur des thèmes de santé publique.

Ces expertises répondent aux demandes d’institutions souhaitant disposer des données récentes issues de la recherche. L’objectif est le partage de connaissances et l’apport d’un éclairage scientifique indépendant sur des questions précises de santé, dans une perspective d’aide à la décision publique dans le champ de la santé des populations.

Le cadrage scientifique, le support bibliographique, la coordination et la valorisation des expertises collectives sont assurés par le pôle Expertises collectives de l’Inserm, rattaché à l’institut thématique Santé publique. Pour en savoir plus : inserm.fr/expertise-collective

Les expertises collectives ciblées : un nouveau format

Il s’agit d’un nouveau format, plus agile, des expertises collectives de l’Inserm, qui s’inscrit dans un contexte d’urgence : elles permettent la remise des résultats d’expertise dans un délai plus restreint que les expertises collectives « classiques ». La méthodologie habituelle de l’expertise collective Inserm a ainsi été adaptée à un délai raccourci avec la constitution d’un groupe pluridisciplinaire plus restreint d’experts, et, selon la thématique abordée, une recherche bibliographique qui peut être soit approfondie (collecte des publications scientifiques), soit plus ciblée (sélection limitée aux revues et méta-analyses très récentes).

[1]Dans ce dossier de presse, l’utilisation du terme « cocaïne » seul désigne la substance dans sa globalité. Les adjectifs « poudre » ou « basée » seront utilisés pour désigner spécifiquement l’une ou l’autre des deux formes.

[2] Craving : impulsion véhiculant un besoin irrépressible de consommation d’un produit psychoactif.

[3]Escapad : enquête sur la santé et les consommations lors de la journée Défense et citoyenneté (JDC). Cette enquête est représentative des jeunes Français âgés de 17 ans.

[4]Le programme Tapaj offre un accompagnement médico-social aux jeunes de 16 à 25 ans en situation de précarité, facilitant leur réinsertion professionnelle.

[5]La prévention par les pairs dérive de l’éducation par les pairs, un principe qui repose sur un modèle de transmission horizontale d’informations et dans une logique de création de lien par des personnes de même âge, contexte social, fonction, éducation ou expérience.

[6]Stratégies auto-préventives : les personnes qui consomment développent elles-mêmes des stratégies auto-préventives à l’égard de leurs conduites addictives et des conséquences associées.

[7]Un drug checking ou services d’analyse de drogues comprend une analyse chimique de la substance à consommer et une consultation individuelle. Il a aussi pour objectif de permettre à la personne consommatrice de substances d’accéder aux offres de prévention et de réduction des risques et permet de mieux comprendre les tendances et les dynamiques du marché illégal de la drogue et de la consommation de substances illégales.

[8]https://presse.inserm.fr/vih-et-hepatite-c-chez-les-personnes-qui-consomment-des-substances-par-injection-les-salles-de-consommation-limitent-les-pratiques-a-risques/67517/#_ftn1

[9]L’intersectionnalité consiste à prendre en compte l’interdépendance et l’interconnexion d’identités sociales multiples (genre, origine ethnique, classe sociale, orientation sexuelle, usage de drogues…), à l’origine de rapports de pouvoir et d’inégalités structurelles et pouvant générer discrimination et marginalisation de groupes de personnes.

Les symptômes du TDAH seraient associés à des comportements sexuels à risque chez les étudiants

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Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est un trouble du neurodéveloppement pouvant entraîner un retentissement significatif sur la vie quotidienne, scolaire ou sociale des personnes concernées. Souvent sous diagnostiqué, le TDAH est par exemple associé à une augmentation des comportements à risque, dont les comportements sexuels. Dans une nouvelle étude, des chercheurs de l’Inserm, de l’université de Bordeaux et du centre hospitalier Charles Perrens, ont évalué cette association auprès de plus de 13 000 étudiantes et étudiants de la cohorte française i-Share. Selon les résultats, les symptômes de TDAH seraient associés à des niveaux plus élevés de comportements sexuels à risque chez les étudiants universitaires : âge plus précoce au moment des premiers rapports, moindre usage du préservatif, risque accru d’infections sexuellement transmissibles. Outre l’importance de mieux repérer le TDAH en milieu universitaire, ces résultats soulignent la nécessité d’explorer davantage les comportements sexuels de cette population vulnérable et de renforcer les stratégies de prévention pour mieux la protéger. Ils sont publiés dans la revue BMJ Mental Health.

Le TDAH se caractérise par des niveaux élevés d’inattention et/ou d’agitation et d’impulsivité. Son diagnostic[1] est essentiel, car une prise en charge adaptée permet de limiter les difficultés rencontrées et leurs répercussions sur la vie sociale, familiale, scolaire ou professionnelle. En effet, les personnes atteintes de TDAH sont plus susceptibles que la population générale d’adopter des comportements à risque entraînant des conséquences sur leur santé et leur parcours de vie.

Certaines études ont montré que les personnes atteintes de TDAH adoptent plus fréquemment des comportements sexuels à risque (cf. encadré ci-dessous). Dans une étude récente, des chercheuses et chercheurs de l’Inserm et de l’université de Bordeaux (Bordeaux Population Health), ont mesuré pour la première fois cette association au sein de la population étudiante française. Ce choix s’explique par le fait que, pour de nombreux jeunes adultes, l’entrée à l’université coïncide avec les débuts de la vie sexuelle, une période clé dans l’adoption de ces comportements.

C’est quoi un comportement sexuel à risque ?

Il s’agit de toute pratique sexuelle augmentant la probabilité de conséquences négatives sur la santé physique, psychologique ou sociale d’une personne. Cela inclut notamment :

  • les relations sexuelles sans protection (sans préservatif, par exemple) ;
  • un nombre élevé de partenaires sexuels, en particulier sans protection ;
  • le début précoce de l’activité sexuelle ;
  • la consommation d’alcool ou de substances psychoactives avant ou pendant les rapports ;
  • des rapports occasionnels non protégés ;
  • une faible communication avec le ou la partenaire sur les pratiques à moindre risque.

Ces comportements exposent davantage aux infections transmissibles sexuellement (IST), aux grossesses non désirées et à d’éventuelles répercussions psychosociales.

Cette étude est fondée sur les données de la cohorte Internet-based students health research enterprise (i-Share), l’une des plus grandes études épidémiologiques menées auprès d’étudiants français.

Au total, environ 13 000 étudiants français, âgés en moyenne de 20 ans, ont rempli des questionnaires. Ceux-ci ont permis, d’une part, d’évaluer la présence de symptômes du TDAH à l’aide d’un test standardisé[2], et d’autre part, de recueillir des informations sur leurs comportements sexuels.

Les étudiants présentant un score élevé de symptômes du TDAH (5,3 % de l’échantillon) rapportaient plus de comportements sexuels à risque que les autres.

L’association entre symptômes du TDAH et comportements sexuels à risque concerne :

  • un premier rapport sexuel précoce (à 15 ans ou avant) ;
  • une utilisation irrégulière du préservatif ;
  • un nombre plus élevé de partenaires sexuels ;
  • le fait d’avoir contracté une IST.

De plus, chez les étudiantes, un score élevé de symptômes du TDAH était associé au fait de ne pas utiliser de contraception, d’avoir eu recours à la contraception d’urgence et d’avoir pratiqué une interruption volontaire de grossesse.

« Ces résultats invitent à mieux prendre en compte les étudiants présentant des symptômes de TDAH dans la prévention en santé sexuelle. Les services de santé universitaires pourraient, par exemple, renforcer le repérage du TDAH et proposer des actions d’information et d’accompagnement adaptées à ces étudiants », explique Cédric Galera, chercheur au Bordeaux Population Health (Inserm/Université de Bordeaux), professeur de pédopsychiatrie à l’université de Bordeaux et au centre hospitalier Charles Perrens et dernier auteur de l’étude.

« Par ailleurs, ces résultats soulignent l’intérêt de sensibiliser les professionnels de santé (infirmiers/infirmières, sage-femmes, gynécologues) à la présence possible d’un TDAH non diagnostiqué chez les jeunes adultes consultant pour des grossesses non désirées ou des infections sexuellement transmissibles. À l’inverse, les professionnels spécialisés dans la prise en charge du TDAH (psychiatres, psychologues, médecins généralistes) gagneraient à être attentifs au risque accru de comportements sexuels à risque chez leurs patients. Une meilleure reconnaissance de ces risques pourrait permettre d’adapter les conseils préventifs et l’accompagnement des personnes atteintes de TDAH », conclut le chercheur.

 

[1]Le diagnostic de TDAH repose sur une évaluation clinique : plusieurs consultations sont nécessaires, auprès du médecin traitant puis auprès d’un médecin formé au diagnostic de TDAH.

[2]L’échelle d’auto-évaluation des troubles déficitaires de l’attention avec hyperactivité de l’adulte (ASRS) est un outil conçu par l’OMS qui permet d’établir un score de symptômes de TDAH. Plus le score obtenu au test sur le TDAH est élevé, plus la probabilité de présenter un diagnostic de TDAH est importante.

Deux nouvelles études suggèrent une association entre la consommation de conservateurs et un risque accru de cancer et de diabète de type 2

image décorative

© Mathilde Touvier/Inserm

Une consommation plus élevée d’additifs alimentaires conservateurs, largement utilisés dans les aliments et les boissons transformés industriellement pour prolonger leur durée de conservation, a été associée à une augmentation du risque de cancer et de diabète de type 2. Ces résultats sont issus de travaux menés par des chercheurs et chercheuses de l’Inserm, d’INRAE, de l’Université Sorbonne Paris Nord, de l’Université Paris Cité et du Cnam, au sein de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren). Ils reposent sur les données de santé et de consommation alimentaire de plus de 100 000 adultes participants à l’étude de cohorte NutriNet-Santé. Ils font l’objet de deux publications distinctes : l’une dans The BMJ, l’autre dans la revue Nature Communications.

Les conservateurs appartiennent à la famille des additifs alimentaires et sont très largement utilisés par l’industrie agroalimentaire à l’échelle mondiale. Parmi les trois millions et demi d’aliments et de boissons répertoriés dans la base de données Open Food Facts World en 2024, plus de 700 000 contiennent au moins une de ces substances.

Les additifs ayant des propriétés de conservateurs ont été regroupés dans le travail mené par les chercheurs de l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren) en deux catégories : les non-antioxydants (qui inhibent la croissance microbienne ou ralentissent les changements chimiques conduisant à la détérioration des aliments) et les antioxydants (qui retardent ou empêchent la détérioration des aliments en éliminant ou en limitant les niveaux d’oxygène dans les emballages). Sur les emballages, ils correspondent généralement aux codes européens compris entre E200 et E299 (pour les conservateurs au sens strict) et entre E300 et E399 (pour les additifs antioxydants).

Grâce à leurs propriétés, ces additifs prolongent la durée de vie des aliments qui les contiennent. Cependant, des études expérimentales ont suggéré que certains conservateurs pourraient endommager les cellules et l’ADN et avoir des effets indésirables sur le métabolisme, mais les liens entre ces additifs et le risque de cancer et de diabète de type 2 restent à établir.

Pour remédier à cela, une équipe de recherche dirigée par Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, a entrepris d’examiner les liens entre l’exposition à ces conservateurs et le risque de cancer d’une part, et de diabète de type 2 d’autre part. Elle s’est ici appuyée sur les données communiquées par plus de 100 000 adultes français participant à l’étude NutriNet-Santé (voir encadré ci-dessous).

Entre 2009 et 2023, les volontaires ont déclaré leurs antécédents médicaux, leurs données sociodémographiques, leurs habitudes en matière d’activité physique, ainsi que des indications sur leur mode de vie et leur état de santé. Ils ont également renseigné régulièrement en détail leurs consommations alimentaires en transmettant aux scientifiques des enregistrements complets sur plusieurs périodes de 24 heures, incluant les noms et marques des produits industriels consommés. Ceci, mis en relation avec plusieurs bases de données (Open Food Facts, Oqali, EFSA) et couplé à des dosages d’additifs dans les aliments et boissons, a permis d’évaluer les expositions des participants aux additifs, et notamment aux conservateurs, au fil du suivi.

Au-delà des sommes globales de conservateurs (58 détectés au total dans les enregistrements alimentaires des participants ; 33 conservateurs au sens strict et 27 additifs antioxydants), 17 substances ont pu être analysées individuellement en lien avec les pathologies étudiées[1]. Les 17 conservateurs sont ceux consommés par au moins 10 % des participants de la cohorte.

Les analyses ont tenu compte des profils socio-démographiques des participants, de leur consommation de tabac et d’alcool, de la qualité nutritionnelle de leur régime alimentaire (calories, sucre, sel, graisses saturées, fibres…) et de multiples autres facteurs qui auraient été susceptibles de biaiser les associations étudiées.

[1]Nitrite de sodium (E250), sorbate de potassium (E202), érythorbate de sodium (E316), acide citrique (E330), lécithines (E322), acide ascorbique (E300), ascorbate de sodium (E301), métabisulfite de potassium (E224), nitrate de potassium (E252), acide acétique (E260), acétates de sodium (E262), propionate de calcium (E282), alpha-tocophérol (E307), acide phosphorique (E338) et extraits de romarin (E392), extrait riche en tocophérols (E306), dioxyde de soufre (E220)

Une consommation plus élevée de conservateurs alimentaires associée à un risque accru de cancer : étude du BMJ

Au cours de la période de suivi, 4 226 participants (sur les 105 260 participants de cette étude) ont reçu un diagnostic de cancer, dont 1 208 cancers du sein, 508 cancers de la prostate, 352 cancers colorectaux et 2 158 autres cancers.

La consommation totale de conservateurs non-antioxydants était associée à une incidence accrue de cancer au global et de cancer du sein spécifiquement.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, 11 n’étaient pas associés à l’incidence de cancer.

Cependant, une consommation plus élevée de plusieurs conservateurs (principalement des conservateurs non antioxydants) était associée à un risque plus élevé de cancer par rapport aux plus faibles consommations :

  • les sorbates, en particulier le sorbate de potassium, étaient associés à une augmentation de 14 % du risque global de cancer et à une augmentation de 26 % du risque de cancer du sein ;
  • les sulfites étaient associés à une augmentation de 12 % du risque global de cancer. En particulier, le métabisulfite de potassium était associé à une incidence accrue de 11 % de cancer au global et 20 % de cancer du sein ;
  • le nitrite de sodium était associé à une augmentation de 32 % du risque de cancer de la prostate, tandis que le nitrate de potassium était associé à une augmentation du risque de cancer en général (13 %) et de cancer du sein (22 %) ;
  • les acétates quant à eux étaient associés à une augmentation du risque de cancer en général (15 %) et de cancer du sein (25 %), tandis que l’acide acétique était associé à une augmentation de 12 % du risque de cancer en général.

Parmi les conservateurs antioxydants, seuls les érythorbates totaux et l’érythorbate de sodium spécifique se sont avérés associés à une incidence plus élevée de cancer au global (12 %) et du sein (21 %).

Bien que d’autres travaux soient nécessaires pour mieux comprendre ces risques potentiels, les chercheurs notent que plusieurs études expérimentales ont observé que certains de ces composés peuvent altérer les voies immunitaires et inflammatoires, ce qui pourrait déclencher le développement d’un cancer.

Une consommation plus élevée de conservateurs alimentaires associée à un risque accru de diabète de type 2 : étude de Nature communications

Entre 2009 et 2023, 1 131 cas de diabète de type 2 ont été identifiés parmi les 108 723 participants de cette étude.

Des consommations plus élevées d’additifs conservateurs au global, de conservateurs non antioxydants et d’additifs antioxydants étaient associées à une incidence accrue de diabète de type 2, respectivement de 47 %, 49 % et 40 %, comparé aux plus faibles niveaux de consommation.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, une consommation plus élevée de 12 d’entre eux était associée à un risque accru de diabète de type 2 : des conservateurs alimentaires non antioxydants largement utilisés – sorbate de potassium (E202), métabisulfite de potassium (E224), nitrite de sodium (E250), acide acétique (E260), acétates de sodium (E262) et propionate de calcium (E282) – et des additifs antioxydants : ascorbate de sodium (E301), alpha-tocophérol (E307), érythorbate de sodium (E316), acide citrique (E330), acide phosphorique (E338) et extraits de romarin (E392).

« Il s’agit des deux premières études au monde sur les liens entre additifs conservateurs et incidence de cancer et de diabète de type 2. Bien que les résultats de ces deux études doivent être confirmés, ils concordent avec les données expérimentales suggérant des effets néfastes de plusieurs de ces composés », explique Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, coordinatrice de ces travaux.

« Plus largement, ces nouvelles données s’ajoutent à d’autres en faveur d’une réévaluation des réglementations régissant l’utilisation générale des additifs alimentaires par l’industrie alimentaire afin d’améliorer la protection des consommateurs », ajoute Anaïs Hasenböhler, doctorante à l’Eren qui a réalisé ces études.

« Ces travaux justifient une fois de plus les recommandations du Programme national Nutrition santé faites aux consommateurs de privilégier les aliments frais et peu transformés et de limiter autant que possible les additifs superflus », conclut Mathilde Touvier.

Ces travaux ont été financés par le Conseil européen de la recherche (ERC ADDITIVES), l’Institut National du Cancer, et la Direction Générale de la Santé.

L’étude NutriNet-Santé est une étude de santé publique coordonnée par l’Équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren, Inserm/INRAE/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), qui, grâce à l’engagement et à la fidélité de plus de 182 000 « Nutrinautes » fait avancer la recherche sur les liens entre la nutrition (alimentation, activité physique, état nutritionnel) et la santé. Lancée en 2009, l’étude a déjà donné lieu à plus de 300 publications scientifiques internationales.

L’appel au recrutement de nouveaux Nutrinautes est toujours en cours afin de continuer à faire avancer la recherche sur les relations entre la nutrition et la santé.

En consacrant quelques minutes par mois pour répondre, via Internet, sur la plateforme sécurisée etude-nutrinet-sante.fr aux différents questionnaires relatifs à l’alimentation, l’activité physique et la santé, les participants contribuent à faire progresser les connaissances sur les relations entre l’alimentation et la santé. Par ce geste citoyen, chacun peut facilement devenir un acteur de la recherche publique et, en quelques clics, jouer un rôle important dans l’amélioration de la santé de tous et du bien-être des générations futures.

Un quart des mères en France seraient concernées par des soins irrespectueux en maternité, facteur de risque de la dépression post-partum

Photographie montrant une jeune femme dans sa chambre d'hôpital avec un nouveau-né dans les bras et une expression de souffrance et de tristesse sur le visage.

©AdobeStock

S’appuyant sur l’enquête nationale périnatale de 2021, une équipe de chercheuses de l’Inserm, de l’AP-HP, de l’Université Paris Cité, d’INRAE et de l’Université Sorbonne Paris-Nord, en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, a évalué pour la première fois la prévalence des soins irrespectueux en maternité en France. Ses travaux montrent qu’un quart des nouvelles mères seraient concernées, avec un risque accentué de développer une dépression post-partum. Ces résultats, publiés dans BJOG: An International Journal of Obstetrics & Gynaecology, dévoilent un nouveau levier pour prévenir les troubles psychiques chez les jeunes mères.

 La naissance d’un enfant peut être source de stress, d’anxiété et de changement de l’humeur pour les parents. Près de deux femmes sur dix en France sont touchées par une dépression post-partum dans les semaines qui suivent leur accouchement. Les troubles psychiques associés sont notamment une tristesse profonde et persistante, une perte de la capacité à ressentir le plaisir, un sentiment d’incapacité à créer un lien maternel, de même que des changements d’appétit ou de poids, des perturbations du sommeil, une fatigue intense, ou des difficultés à se concentrer ou à prendre des décisions. Bien que ces troubles psychiques puissent survenir après une grossesse sans encombre, le risque de leur apparition est renforcé par des conditions de vie compliquées (précarité, solitude, conflits conjugaux, problèmes de santé) ou une grossesse difficile.

L’OMS souligne notamment l’impact de l’expérience lors de l’accouchement[1] dans la survenue d’une dépression post-partum. Malgré cela, les soins irrespectueux en maternité – les actes, les paroles ou les gestes que les femmes peuvent ressentir comme étant maltraitants, inappropriés ou non consentis, qui peuvent les heurter, les faire se sentir infantilisées, humiliées ou non écoutées – restent répandus, même dans les pays à revenu élevé.

En France, le nombre de femmes concernées par ce phénomène restait obscur. Aucune donnée épidémiologique sur la prévalence des soins irrespectueux en maternité n’existait jusqu’à maintenant. Une équipe de recherche, dirigée par Camille Le Ray, médecin et professeure à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, au sein du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques – CRESS (Inserm/Université Paris Cité/INRAE/Université Sorbonne Paris-Nord), en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, s’est appuyée sur la dernière enquête nationale périnatale (ENP) datant de 2021[2] pour faire un état des lieux.

En effet, pour la première fois dans les ENP, celle de 2021 incluait un second questionnaire proposé aux femmes deux mois après leur accouchement, afin de recueillir de nouveaux éléments propres au retour à la maison, et qui abordent de nouvelles thématiques comme celles de la santé mentale et des soins irrespectueux à la maternité.

Les résultats montrent que, parmi les 7 189 nouvelles mères qui ont répondu aux questions sur ces thématiques, un quart (24,9 %) répondaient positivement à la question « Est-ce que vous avez vécu, des paroles, des gestes ou des comportements de soignants qui vous ont blessée, choquée ou qui ont mise mal à l’aise ? » Parmi ces dernières, les chercheuses rapportent une prévalence plus importante de femmes éprouvant des symptômes de dépression post-partum, selon l’échelle d’Édimbourg, utilisée dans la littérature scientifique pour dépister la dépression du post-partum. Plus d’une femme sur cinq (21,8 %) ayant vécu des soins irrespectueux, présentait des symptômes de dépression du post-partum, alors qu’en population générale, cela concerne une femme sur 6 (16,6 %). Cette association persiste indépendamment du risque préexistant de dépression du post-partum, et après des ajustement méthodologiques et statistiques prenants en compte de nombreux facteurs confondants.

« Cette étude épidémiologique est fondée sur des données observationnelles, et ne permet donc pas d’établir un lien de causalité, détaille Marianne Jacques, post-doctorante à l’Inserm, première autrice et autrice correspondante de la publication. En revanche, il est possible de conclure que les soins irrespectueux en maternité apparaissent comme un facteur de risque de la dépression du post-partumIls seraient ainsi associés à une augmentation de 37 % du risque de développer des symptômes dépressifs après la naissance d’un enfant. »

« Le respect des femmes enceintes doit être vu comme un véritable levier pour agir contre la prévalence de la dépression post-partum, ajoute la chercheuse. Nos résultats appuient le fait qu’il faut s’atteler à humaniser les soins et à essayer de mieux prendre en considération les besoins des femmes – d’un point de vue des soignants, mais aussi institutionnel. Sensibiliser le public et fournir aux professionnels les ressources nécessaires pour garantir ce respect doivent devenir une priorité. »

Les chercheuses attendent beaucoup de la prochaine ENP prévue en 2027. Elle permettra non seulement de répéter et confirmer les résultats qui ont été recueillis pendant la crise Covid, une période propice à l’isolement et aux troubles de santé mentale, mais également d’approfondir les connaissances sur d’autres facteurs psychiques comme le stress ou l’anxiété.

 

[1]https://iris.who.int/items/8132c5ef-0f8e-40f0-9d4d-1f596271695d

[2]Les enquêtes nationales périnatales (ENP) sont des piliers du suivi épidémiologique de la périnatalité française. Elles sont menées tous les 5-6 ans en France depuis 1995 (1995, 1998, 2003, 2010, 2016 et 2021). Pendant une semaine, entre 14 000 et 15 000 nouvelles mères sélectionnées au hasard sont interrogées par des sages-femmes enquêtrices au sujet d’indicateurs périnataux vastes relatifs à la santé, aux pratiques médicales et aux facteurs de risque. Les ENP sont réalisées sous la direction de l’Équipe de recherche en épidémiologie obstétricale périnatale et pédiatrique de l’Inserm (EPOPé) et copilotées par la direction générale de la Santé (DGS), la direction générale de l’Offre de soins (DGOS), la direction de la Recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de Santé publique France. Les résultats de l’ENP 2021 ont été rendus publics le 6 octobre 2022. 

Perturbateurs endocriniens : l’exposition au méthylparabène et au bisphénol S pendant la grossesse pourrait être associée à des troubles du comportement chez l’enfant

L’équipe de recherche a examiné les impacts sur le comportement de l’exposition à douze substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens pendant la grossesse (image d’illustration). © Adobe Stock

Une étude de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA), le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal) publiée le 10 décembre 2025 dans la revue Lancet Planetary Health montre une association entre l’exposition au troisième trimestre de la grossesse à deux phénols synthétiques, le méthylparabène et le bisphénol S, communément retrouvés dans les produits de notre quotidien (aliments, cosmétiques, plastiques…), et des résultats à des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant. De nouvelles études seront nécessaires pour confirmer ces résultats et mieux comprendre les mécanismes en jeu.

Alors que les troubles du neurodéveloppement chez l’enfant sont en augmentation, le rôle des facteurs environnementaux est de plus en plus questionné. Parmi eux figurent les polluants chimiques tels que les perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux produits du quotidien, comme certains composés phénoliques et les parabènes. Toutefois, établir une relation de causalité pour chaque substance reste complexe et les mécanismes sous-jacents à ces effets sont encore mal compris.

Une étude réunissant des chercheurs de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA),  le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal)[1] publiée le 10 décembre dans la revue Lancet Planetary Health suggère une association entre des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant et l’exposition prénatale à deux polluants chimiques : le bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, et le méthylparabène (un conservateur utilisé notamment dans des produits cosmétiques et alimentaires), suspecté d’être lui aussi un perturbateur endocrinien.[2]

« C‘est particulièrement préoccupant, car le bisphénol S est utilisé comme un substitut du bisphénol A, dont l’utilisation a été interdite pour certains usages, tels que les contenants alimentaires. Or, de plus en plus d’études suggèrent des effets néfastes sur la santé, alors même que nous sommes de plus en plus exposés à cette substance », explique Claire Philippat, chercheuse à l’Inserm et dernière autrice de cette étude.

Ces résultats se fondent sur deux cohortes clés pour l’étude de l’effet des polluants chimiques sur la santé de l’enfant : la première, composée de 1 080 mères et de leurs enfants recrutés à Barcelone[3] entre 2018 et 2021, et la seconde, de 484 mères et de leurs enfants recrutés dans la région grenobloise entre 2014 et 2017[4].

L’équipe de recherche s’est intéressée aux conséquences de l’exposition à 12 substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens par les autorités sanitaires[5] lors de la grossesse : des bisphénols, des parabènes et d’autres composés phénoliques comme le triclosan, mesurées via des prélèvements d’urine répétés.

« C’est une des forces de ces cohortes : les femmes ont recueilli jusqu’à 42 échantillons pendant la grossesse alors que les études précédentes en avaient au maximum trois. Cela permet une vraie amélioration de la mesure de l’exposition à ces substances », explique la chercheuse.

Après la naissance, le comportement des enfants a été évalué entre un an et demi et deux ans à l’aide du Child Behaviour Checklist (CBCL), un questionnaire rempli par l’un des parents pour dépister d’éventuels troubles du comportement, tels que des difficultés d’attention ou des comportements anxieux, dépressifs ou agressifs.

Résultat : une exposition au méthylparabène au troisième trimestre de grossesse est associée à des scores plus élevés à ce questionnaire, suggérant de possibles troubles du comportement chez l’enfant. De même, une exposition au bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, à la même période, est liée à des scores élevés, mais uniquement chez les garçons. Aucun effet cocktail, issu du mélange des différents phénols, n’a en revanche été observé.

Pour comprendre par quels mécanismes ces composés pourraient affecter le comportement des enfants, les chercheurs ont exploré l’hypothèse d’une implication de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), dont le rôle est, entre autres, de réguler la réponse au stress dans l’organisme. Ils ont ainsi mesuré les concentrations de plusieurs hormones clés de ce système (cortisol, cortisone, déhydrocorticostérone) dans des mèches de cheveux prélevées chez les mères en fin de grossesse. Mais les variations hormonales observées n’ont pas permis d’expliquer le lien entre l’exposition prénatale aux polluants et les troubles du comportement des enfants.

« Nos résultats ne suffisent pas à écarter cette hypothèse, car il y a encore très peu d’études sur le sujet. Mais il est possible que d’autres mécanismes biologiques, tels que la perturbation de l’axe thyroïdien ou œstrogénique, soient impliqués », explique la chercheuse.

De nouvelles recherches seront nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes en jeu.

« Bien que plusieurs études suggèrent un lien entre l’exposition aux perturbateurs endocriniens et les troubles du comportement, peu de recherches se sont intéressées au bisphénol S et au méthylparabène, ce dernier n’étant d’ailleurs pas officiellement reconnu comme perturbateur endocrinien, mais seulement suspecté. Il est donc essentiel de continuer à mener des études sur de larges cohortes, avec des mesures rigoureuses de l’exposition aux polluants, afin de mieux comprendre ces effets », conclut la dernière autrice.

[1] Cette étude a été financée par l’Anses, la Fondation de France et le fonds européen ATHLETE (Advancing Tools for Human Early Lifecourse Exposome Research and Translation), qui vise à mieux comprendre et prévenir les effets sur la santé de nombreux risques environnementaux, dès les premiers stades de la vie.

[2] https://echa.europa.eu/fr/brief-profile/-/briefprofile/100.002.532

[3] BiSC Project – Barcelona Life Study Cohort

[4]La cohorte Sepages

[5]Cinq bisphénols (bisphénol A [BPA], bisphénol S [BPS], bisphénol F [BPF], bisphénol B [BPB], bisphénol AF [BPAF]), quatre parabènes (méthylparabène, éthylparabène, propylparabène, butylparabène), et trois autres phénols (triclosan, triclocarban, benzophénone-3 [BP-3])

Aliments ultra-transformés : des impacts négatifs sur la santé documentés et des propositions concrètes pour limiter l’exposition des populations

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Deux chercheuses de l’Inserm et un chercheur d’INRAE ont participé à une série de trois articles publiés le 19 novembre dans The Lancet consacrés aux conséquences sur la santé de la consommation d’aliments ultra-transformés. Les 43 scientifiques internationaux qui signent cette série d’articles proposent la mise en place de mesures de santé publique pour limiter le recours aux aliments ultra-transformés et améliorer l’alimentation à l’échelle mondiale. La littérature scientifique montre que cette amélioration nécessite la mise en place de politiques publiques coordonnées visant à réduire la production, la commercialisation et la consommation d’aliments ultra-transformés, en parallèle des mesures visant à limiter les apports en sucre, sel, graisses saturées et à améliorer l’accès à une alimentation saine.

Les aliments ultra-transformés (AUT) représentent environ 35 % de nos apports caloriques en France (et jusqu’à 60 % aux États-Unis). Des études du monde entier montrent que la consommation de ces produits est associée à une augmentation de certaines maladies chroniques telles que les maladies cardiovasculaires ou le diabète de type 2. Limiter la consommation de ces produits représente un défi sanitaire qui nécessite la mise en place de politiques coordonnées et d’actions à l’échelle internationale, selon cette nouvelle série de trois articles rédigés par 43 experts mondiaux et publiés dans The Lancet. Les auteurs présentent une feuille de route pour évoluer vers une réglementation efficace et des régimes alimentaires plus sains, accessibles et abordables.

Les preuves des effets néfastes des aliments ultra-transformées s’accumulent

Les aliments ultra-transformés, selon la classification NOVA, sont des produits ayant subi d’importants procédés de transformation (chimique, physique, biologique), qui sont généralement formulés à partir d’ingrédients industriels tels que des huiles hydrogénées, des isolats de protéines ou du sirop de glucose/fructose, et des additifs alimentaires « cosmétiques » (colorants, édulcorants artificiels, émulsifiants…).

Les données examinées dans le 1er article de la série montrent que les régimes riches en aliments ultra-transformés sont associés à une surconsommation alimentaire globale, à une mauvaise qualité nutritionnelle (trop de sucre et de mauvaises graisses, trop peu de fibres et de protéines) et à une exposition plus élevée à des produits chimiques et additifs potentiellement problématiques pour la santé. En outre, une revue systématique de la littérature scientifique, portant sur 104 études à long terme, a révélé que 92 d’entre elles faisaient état d’une incidence plus élevée d’une ou plusieurs maladies chroniques associée à la consommation d’aliments ultra-transformés, les méta-analyses montrant des associations significatives pour 12 problèmes de santé, notamment l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, la dépression et la mortalité prématurée toutes causes confondues. La cohorte française NutriNet-Santé, pilotée par l’équipe Cress-Eren (Inserm/INRAE/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité) a justement permis de publier certaines de ces études pionnières. La cohorte permet aujourd’hui d’aller plus loin en apportant des éléments sur les potentiels facteurs en jeu (additifs alimentaires, contaminants liés aux procédés de transformation et aux emballages…).

Selon Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, coordinatrice de la cohorte NutriNet-Santé et son collaborateur Bernard Srour, chercheur INRAE, qui ont participé au 1er article de la série : « De plus en plus d’études montrent qu’une alimentation riche en aliments ultra-transformés nuit à la santé. Si un débat sur les aliments ultra-transformés au sein de la communauté scientifique est le bienvenu pour renforcer le niveau de preuves disponibles, notamment sur les mécanismes et les facteurs impliqués, il convient de le distinguer des tentatives des groupes d’intérêts particuliers visant à discréditer les preuves scientifiques actuelles et à freiner les politiques de santé publique. »

Des politiques pour lutter contre les aliments ultra-transformés tout en améliorant l’accès à des alternatives saines

Le deuxième article de la série présente des solutions visant à réglementer et à réduire la production, la commercialisation et la consommation d’AUT, afin de responsabiliser les industriels quant à leur rôle dans la promotion de l’alimentation ultra-transformée.

L’article explique comment l’amélioration de l’alimentation à l’échelle mondiale nécessite des politiques spécifiques afin de compléter la législation existante pour réduire la teneur en graisses saturées, en sel et en sucres ajoutés des aliments. Bien que des mesures doivent être mises en place au niveau des consommateurs (étiquetage, éducation, recommandations), il est surtout question de transformer en profondeur le système alimentaire ultra-transformé. En matière d’étiquetage par exemple, il s’agirait d’indiquer le caractère ultra-transformé des produits pour que les consommateurs les repèrent facilement, comme cela a été proposé et testé avec une version évoluée du Nutri-Score intégrant la dimension d’ultra-transformation.

Les auteurs proposent également des restrictions commerciales plus strictes, en particulier pour les publicités destinées aux enfants, dans les médias numériques et au niveau des marques, ainsi que l’interdiction des aliments ultra-transformés dans les institutions publiques telles que les écoles et les hôpitaux, et la limitation de leur vente et de leur espace dans les rayons des supermarchés, comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays.

Une réponse mondiale coordonnée pour lutter contre les stratégies de lobbying de l’industrie des produits alimentaires ultra-transformés

Les auteurs du troisième et dernier article de la série – auquel Melissa Mialon, chercheuse et titulaire de la chaire Inserm Recherche sur les services de santé a participé – expliquent la relation entre les stratégies de l’industrie agroalimentaire et l’essor des produits alimentaires ultra-transformés : utilisation d’ingrédients bon marché, de méthodes industrielles pour réduire leurs coûts, d’un marketing intensif et de designs attrayants pour stimuler la consommation.  Avec un chiffre d’affaires annuel mondial de 1 900 milliards de dollars, les aliments ultra-transformés constituent le secteur alimentaire le plus rentable.

La série décortique les mécanismes contribuant à éviter la mise en place de réglementations, à orienter la recherche scientifique, et à influencer l’opinion publique malgré les connaissances sur les impacts sanitaires.

Les auteurs appellent à une réponse coordonnée en matière de santé publique à l’échelle mondiale et estiment qu’il y a « aujourd’hui besoin d’une réponse mondiale audacieuse et coordonnée pour mettre en place des systèmes alimentaires qui accordent la priorité à la santé et au bien-être des populations. »

Leucémies aiguës chez l’enfant : l’exposition à certains polluants de l’air au moment de la naissance pourrait être un facteur de risque

(Image d’illustration) © AdobeStock

Si le rôle de certains polluants de l’air est aujourd’hui reconnu dans certains cancers chez l’adulte, il n’est pas encore établi dans le cas des leucémies aiguës chez l’enfant. Une équipe de l’Inserm, en collaboration avec l’Université Sorbonne Paris Nord, l’Université Paris Cité et INRAE[1], a utilisé les données issues de l’étude GEOCAP-Birth fondée sur le registre national des cancers de l’enfant[2] pour évaluer le risque de leucémie aiguë en fonction de l’exposition résidentielle aux polluants de l’air au moment de la naissance. Leurs résultats, parus dans Environmental Health, montrent des associations significatives entre l’exposition à certains polluants de l’air et la survenue des deux principaux types de leucémies pédiatriques.

La leucémie aiguë est le cancer le plus fréquent chez l’enfant de moins de 15 ans. Elle se caractérise par la prolifération incontrôlée de cellules hématopoïétiques immatures produites par la moelle osseuse – à l’origine de toutes les lignées de cellules sanguines du corps. Ces cellules vont alors progressivement prendre la place des cellules sanguines fonctionnelles, et les empêcher d’effectuer leurs tâches.

Les deux types principaux de leucémie chez l’enfant sont la leucémie aiguë lymphoblastique (LAL), qui représente 80 % des cas, et la leucémie aiguë myéloïde (LAM), qui représente 15 % des cas. Alors que plusieurs facteurs de risque chez l’enfant sont aujourd’hui bien connus (exposition à de fortes doses de radiations ionisantes, certains facteurs génétiques ou encore certaines chimiothérapies), le rôle de l’exposition périnatale[3] à certains facteurs environnementaux, comme l’exposition aux polluants de l’air par exemple, est encore débattu. Pourtant, le potentiel carcinogène pour l’humain de certains composants, issus notamment du trafic routier, est aujourd’hui reconnu.

Après avoir montré dans de précédents travaux que la proximité du lieu de résidence avec un grand axe routier au moment du diagnostic, était associée, en France, à un risque accru de développer une LAM dans l’enfance, le groupe de recherche aujourd’hui dirigé par Stéphanie Goujon, chercheuse Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (Inserm/INRAE/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), a poussé ses investigations plus avant.

L’équipe s’est ainsi intéressée à l’impact sur le risque de développer une leucémie aiguë lymphoblastique ou myéloïde de l’exposition aux polluants de l’air au lieu de résidence à la naissance – un indicateur considéré fiable de l’exposition que l’enfant a également pu subir in utero.

Pour ce faire, les scientifiques ont utilisé les données du registre national des cancers de l’enfant en France au sein de l’étude nationale GEOCAP-Birth, et comparé 581 enfants atteints de LAL et 136 enfants atteints de LAM, nés et diagnostiqués entre 2010 et 2015, avec une population contrôle de près de 12 000 enfants nés sur cette même période. Les indicateurs d’exposition impliquaient la proximité d’un axe routier à fort trafic (longueur de routes à moins de 500 m) et des modélisations d’exposition à plusieurs polluants liés au trafic : dioxyde d’azote (NO2), particules fines PM2,5 et carbone suie[4]. Les zones de résidence ont été catégorisées en trois niveaux d’urbanisation : unités urbaines[5] de moins de 5 000 habitants, entre 5 000 et 99 999 habitants et de 100 000 habitants et plus.

Les chercheuses et chercheurs ont observé une association entre l’exposition aux PM2,5 et le risque de développer une LAL : les enfants les plus exposés présenteraient un risque plus élevé de l’ordre de 70 % par rapport aux enfants les moins exposés et chaque augmentation de 2 μg/m3 de la concentration en PM2,5 dans l’air serait associée à un accroissement du risque moyen de 14 %. Cette association était observée dans les trois catégories d’unités urbaines.

En revanche, la présence d’un axe routier majeur à moins de 500 mètres de la résidence ne semblait pas associée au risque de développer une leucémie aiguë. Dans l’ensemble, les résultats allaient dans le même sens pour les expositions au NO2 et au carbone suie. Toutefois, dans les unités urbaines de moins de 5 000 habitants et dans celles comportant entre 5 000 et 99 999 habitants, une augmentation de l’ordre de 80 % du risque de LAL a été observée chez les enfants les plus exposés au carbone suie par rapport aux enfants les moins exposés. Selon l’équipe de recherche, ces résultats laissent penser que des sources de pollution aux PM2,5 (carbone suie en particulier), autres que le trafic routier, pourraient être impliqués (par exemple, la pollution liée à la production industrielle ou bien au chauffage domestique).

« Nos travaux supportent l’hypothèse d’un rôle de l’exposition périnatale à la pollution de l’air dans la survenue de leucémie aiguë chez l’enfant, appuyant en particulier l’implication des particules fines PM2,5 dans la leucémie aiguë lymphoblastique, précise Aurélie Danjou, chercheuse Inserm et première autrice de la publication. Des études regroupant les données de davantage d’enfants pourraient aider à consolider les résultats concernant la leucémie aiguë myéloïde, mais aussi à mieux comprendre quelles sources de pollution sont à l’origine des associations et quels autres polluants pourraient jouer un rôle », conclut la chercheuse.

 

[1] Ces travaux ont reçu le soutien de l’Anses, de l’INCa et de la Fondation de France.

[2] Le programme de recherche GEOCAP, coordonné par Stéphanie Goujon, a pour objectif principal d’étudier l’influence des expositions environnementales sur le risque de cancer chez l’enfant, à partir des coordonnées spatiales du lieu de résidence. Il est fondé sur deux études cas-témoins nationales : GEOCAP-Diag basée sur l’adresse de résidence au moment du diagnostic et GEOCAP-Birth basée sur l’adresse de résidence à la naissance.

[3] La périnatalité s’étend de la grossesse aux premiers mois du nourrisson.

[4] Le carbone suie se retrouve dans la partie la plus fine des particules PM2,5

[5] En France hexagonale, une unité urbaine est définie par l’INSEE comme une municipalité ou un groupe de municipalités regroupant au moins 2 000 habitants et avec une distance entre les bâtiments de moins de 200 mètres.

Une piste prometteuse pour augmenter l’efficacité des antibiotiques

Micrographie électronique à balayage d’Escherichia coli. © National Institute of Allergy and Infectious Diseases, National Institutes of Health

Les aminosides sont des antibiotiques efficaces contre de très nombreuses bactéries telles que Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa ou Staphylococcus aureus. Mais jusqu’à présent, personne ne savait comment ces antibiotiques arrivaient à pénétrer dans les bactéries. Des scientifiques de l’Institut Pasteur, en collaboration avec des équipes de l’Inserm, du CNRS et de l’Université Paris Cité, viennent de prouver que les aminosides utilisent les transporteurs des sucres pour traverser les membranes bactériennes. Au-delà de cette découverte, ils ont réussi à doubler le nombre de transporteurs chez les bactéries Escherichia coli, y compris les plus résistantes, augmentant dès lors le taux de pénétration et l’efficacité des antibiotiques. Cette découverte fondamentale, qui devrait rapidement donner lieu à des essais cliniques, a été publiée le 5 septembre 2025 dans Science Advances.

Pour être efficaces, les antibiotiques doivent nécessairement pénétrer à l’intérieur des bactéries pathogènes. Les aminosides, par exemple, arrivent efficacement à franchir la double membrane d’Escherichia coli – une bactérie à Gram négatif qui peut causer des infections urinaires, des septicémies ou des endocardites(1) – avant de bloquer la synthèse des protéines et d’entraîner sa mort. Toutefois, certaines bactéries E. coli résistent. En 2019, ces dernières ont été responsables de 829 000 décès dans le monde(2).

« La question du mode de transport des aminosides a fait l’objet de nombreux débats, l’une des hypothèses étant que les antibiotiques s’accrochent à la paroi des bactéries et la traversent de manière passive, relate Zeynep Baharoglu, auteure principale de la publication et directrice de recherche dans l’Unité Plasticité du génome bactérien de l’Institut Pasteur. Mais, de façon fortuite, des recherches fondamentales menées par notre équipe sur le stress des bactéries face aux antibiotiques nous ont mis sur une nouvelle piste. »

En effet, en étudiant le comportement de la bactérie Vibrio cholerae, responsable du Choléra, les chercheurs ont remarqué une corrélation entre l’efficacité des aminosides et la présence de transporteurs de sucres – des « portes d’entrées » qui permettent spécifiquement au glucose, sucrose, fructose, etc. de pénétrer dans la bactérie afin de l’alimenter en énergie. Suivant leur intuition, les chercheurs ont donc décidé d’étudier ce mode de transport en détail chez Escherichia coli. Et les résultats ont été à la hauteur des espérances.

« Nous avons observé, notamment grâce à la fluorescence, que les aminosides pénétraient dans les bactéries E. coli de façon active, en empruntant les portes d’entrées utilisées par les différents glucides. C’est la première fois que l’on mettait en évidence ce mode de transport pour des antibiotiques », se réjouit Zeynep Baharoglu.

Connaissant la plasticité des transporteurs – dont le nombre fluctue en fonction du type de sucre présent dans le milieu –, les scientifiques ont augmenté leur quantité avec l’espoir d’améliorer la perméabilité des bactéries aux antibiotiques. Ils ont alors testé 200 composés, à la fois sur des échantillons biologiques humains contaminés par E. coli et dans un modèle animal d’infection urinaire, ce qui a permis d’identifier un candidat particulièrement efficace.

« Il s’est avéré que l’uridine(3) permet de doubler la quantité globale des transporteurs de sucre chez les bactéries E. coli avec pour conséquence de multiplier par dix leur sensibilité aux aminosides. Ce qui est également très intéressant, c’est que certaines bactéries résistantes voire multi-résistantes redeviennent perméables et sensibles aux aminosides en présence d’uridine », souligne Zeynep Baharoglu. Et des effets similaires sont observables chez de nombreuses bactéries.

Les espoirs concernant cette découverte sont importants. L’administration d’uridine pourrait en effet permettre de réduire les doses d’antibiotiques à administrer, diminuant les risques de créer des résistances mais aussi de potentiels effets secondaires. Les aminosides, par exemple, peuvent être toxiques à forte dose pour l’oreille interne ou les reins.

« C’est une découverte importante qui pourrait changer la donne pour cette classe d’antibiotiques en permettant son utilisation à plus faible concentration, et élargir son utilisation à d’autres pathologies comme les endocardites ou les chocs septiques », espère Zeynep Baharoglu.

Autre perspective : « greffer » l’uridine à divers antibiotiques pour les aider à pénétrer dans des bactéries, des bactéries résistantes notamment.

« Il faut savoir que l’uridine est déjà utilisé en clinique ; son absence de toxicité chez l’humain a déjà été démontré, ce qui va nous permettre de gagner du temps pour la synthèse de nouvelles molécules, de faire très rapidement des essais cliniques et donc de réduire les coûts de mise sur le marché, remarque Didier Mazel, responsable de l’Unité Plasticité du génome bactérien de l’Institut Pasteur. Ces travaux montrent aussi à quel point il est important de faire de la recherche fondamentale. Sans elle, cette découverte, qui pourrait jouer un rôle majeur dans la stratégie de lutte contre la résistance aux antibiotiques, n’aurait pas eu lieu. »

En 2019, selon l’OMS, les bactéries résistantes aux antibiotiques ont été impliquées dans la mort de plus de 6 millions de personnes(4).

 

(1) infection grave de la paroi interne du cœur.

(2) www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(21)02724-0/fulltext

(3) nucléoside qui contient un sucre et rentre dans la composition de l’ARN.

(4) www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/antimicrobial-resistance

Pollution de l’air en Europe : un état des lieux inédit d’une nouvelle mesure de l’exposition aux particules. 

Pollution atmosphérique en Île-de-FrancePollution atmosphérique en Île-de-France (Image d’illustration) © Unsplash

Une étude menée dans 43 pays européens par une équipe scientifique internationale coordonnée par l’Université Grenoble Alpes, aux côtés du CNRS, de l’Inserm et de l’Institut de recherche pour le développement* révèle dans la revue Nature, ce 22 octobre 2025, que la capacité des particules en suspension à générer du stress oxydatif dans les poumons (le potentiel oxydant, PO), varie en fonction des types d’environnement (urbain, rural, industriel, etc.) et de leurs sources d’émission. En particulier, ce stress oxydatif peut être jusqu’à trois fois plus élevé dans les zones urbaines à fort trafic routier qu’en zone rurale. Ces résultats fournissent un appui scientifique concret pour définir de futures normes européennes et pour guider les politiques de santé publique.

La pollution de l’air par les particules en suspension constitue un enjeu majeur de santé publique. Si leur concentration massique est déjà réglementée en Europe, la nouvelle directive européenne sur la qualité de l’air (2024/2884) recommande désormais de suivre également leur potentiel oxydant (PO). Ce dernier est en effet un indicateur de la capacité des particules à générer du stress oxydatif dans l’organisme, un mécanisme clé dans l’apparition de maladies respiratoires et cardiovasculaires. Or, aucune valeur limite n’a encore été définie pour ce paramètre. Cette étude internationale propose des scénarios d’exposition qui pourraient servir de base à l’élaboration de futures normes européennes.

Les scientifiques ont rassemblé et analysé près de 11 500 mesures de potentiel oxydant issues de 43 sites répartis en Europe (zones urbaines, industrielles et rurales). Deux méthodes de mesure de potentiel oxydant des particules (tests OP-AA et OP-DTT à base d’antioxydants pulmonaires) ont été appliquées de manière standardisée. Ceci représente, à ce jour la base de données la plus complète constituée sur le sujet.

Des résultats qui soulignent l’importance de diminuer les émissions liées au trafic routier et au chauffage au bois

Une forte variabilité spatiale du potentiel oxydant a été mise en évidence : les sites urbains proches des routes présentent des niveaux jusqu’à 3 fois plus élevés que les sites ruraux. Les particules issues du trafic routier et du chauffage au bois apparaissent comme des contributeurs majeurs au niveaux du potentiel oxydant observés dans l’atmosphère européenne. Des simulations montrent qu’une réduction d’au moins 15% des émissions de chaucune de ces deux sources est nécessaire pour abaisser les niveaux urbains moyens de potentiel oxydant aux niveaux de ceux observés dans les zones urbaines les moins polluées. Cependant, pour se rapprocher des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (PM10=15 ug/m3 en moyenne annuelle), les valeurs projetées en concentration massique imposeraient, elles, de diminuer d’au moins 65% les émissions de chacune des deux sources : trafic et chauffage au bois.

Une étude qui fait étape pour orienter les politiques de santé publique en Europe

Cette recherche fournit la première base de données harmonisées de grande ampleur sur le potentiel oxydant des particules ambiantes en Europe. L’étude suggère que le suivi du potentiel oxydant, en complément de la concentration massique des particules, pourrait améliorer sensiblement l’évaluation de l’exposition des populations à la pollution atmosphérique et guider plus efficacement les politiques de réduction des émissions. En proposant des scénarios d’exposition, cette étude fournit un socle scientifique en vue de l’établissement de futures valeurs réglementaires de PO. Elle constitue un jalon important pour la mise en œuvre de la directive européenne révisée et pour l’orientation des politiques de santé publique face aux impacts de la pollution atmosphérique.

 

*Coordonnée par Gaëlle Uzu, directrice de recherche IRD au sein de l’Institut des géosciences et de l’environnement (IGE – CNRS/INRAE/IRD/UGA – Grenoble INP-UGA), avec comme première auteure de la publication la doctorante UGA Cécile Tassel, cette étude a pu être réalisée grâce notamment, au soutien de l’Idex de l’Université Grenoble Alpes (UGA), de la Fondation Université Grenoble Alpes – Chaire Prédict’air, la station du futur, avec le mécénat de la Fondation Air Liquide. et du dispositif national de surveillance de la qualité de l’air (incluant les associations agréées en région (AASQAs), le laboratoire central de surveillance de la qualité de l’air (LCSQA-Ineris) et le ministère chargé de l’environnement français.

L’exposition au chlordécone rallonge le délai pour concevoir un enfant

Bien qu’interdit depuis 1993, le chlordécone a durablement contaminé les terres agricoles aux Antilles, car la molécule est très persistante dans l’environnement. © Adobe Stock

Une étude publiée le 16 octobre dans la revue Environmental Health par une équipe de recherche de l’Inserm au sein de l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (Inserm/Université de Rennes/École des hautes études en santé publique) montre que l’exposition de la femme au chlordécone est associée à un allongement du délai nécessaire à concevoir. Obtenus grâce aux données recueillies en Guadeloupe auprès de 668 femmes enceintes entre novembre 2004 et décembre 2007, ces résultats suggèrent fortement que cet insecticide (largement utilisé aux Antilles jusqu’à son interdiction en 1993) pourrait nuire à la fertilité des femmes, comme le laissaient déjà penser des études expérimentales menées chez l’animal.

Plusieurs études ont montré que l’exposition au chlordécone est associé à des effets néfastes sur la grossesse (risque augmenté de prématurité[1]) et le développement de l’enfant (moins bons scores aux tests cognitifs et difficultés comportementales après une exposition prénatale et postnatale[2]), en particulier aux Antilles, où ce pesticide a été largement utilisé jusqu’à son interdiction en 1993 en raison de sa forte toxicité et où il a durablement contaminé les terres agricoles.

Une nouvelle étude publiée par une équipe de l’Inserm au sein de l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (Inserm/Université de Rennes/École des hautes études en santé publique), dans la revue Environmental Health le 16 octobre montre que ce pesticide allonge la durée du délai nécessaire à concevoir un enfant, un indicateur reconnu de la fertilité du couple.

Ces résultats ont été obtenus grâce à des données de la cohorte mère-enfant Timoun, collectées entre novembre 2004 et décembre 2007 auprès de 668 femmes enceintes, interrogées lors de visites de contrôle au cours du deuxième ou du troisième trimestre de grossesse au CHU de la Guadeloupe et dans les centres hospitaliers de la Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre, ainsi que dans les services de soins prénatals. En parallèle, des prélèvements avaient également été réalisés pour mesurer la concentration de chlordécone dans leur sang.

Résultat : « Plus les femmes ont été exposées à des niveaux élevés de chlordécone, plus elles ont mis de temps à concevoir leur enfant », résume Luc Multigner, directeur de recherche émérite à l’Inserm et co-auteur de l’étude.

Pour analyser le lien entre l’exposition au chlordécone et les difficultés à concevoir, les femmes ont été classées en quatre groupes selon leur niveau d’exposition à l’insecticide. L’équipe de recherche a observé que les femmes les plus exposées, dont la concentration du chlordécone dans le sang dépassait 0,4 µg/l, avaient mis plus de temps à tomber enceintes et que leur chance d’y parvenir au cours d’un cycle menstruel était réduite d’environ un quart (entre 24 et 28 % pour les deux groupes les plus exposés).

Faute de mesures de l’exposition chez les conjoints, il est difficile d’attribuer cet allongement du délai à concevoir uniquement aux femmes.

« Cependant, des études précédentes en Guadeloupe chez les hommes, à des niveaux d’exposition similaires à ceux des femmes, n’avaient montré aucun effet sur la qualité du sperme ni sur les hormones de la reproduction[3]. Chez des animaux de laboratoire, le chlordécone a déjà été associé à une diminution de la fertilité des femelles[4]. À la lumière de ces travaux, notre étude soutient l’hypothèse selon laquelle ce pesticide pourrait altérer la fertilité des femmes », ajoute le chercheur.

Même si l’association observée est importante, l’étude n’établit pas formellement de lien de cause à effet. En effet, l’infertilité féminine peut avoir de multiples origines, telles que le syndrome des ovaires polykystiques ou l’endométriose par exemple.

« L’étude Karu-Fertil[5], qui est en cours en Guadeloupe[6],  permettra de mieux préciser les liens entre l’exposition au chlordécone et l’infertilité féminine », explique Ronan Garlantézec, professeur de santé publique à l’Université de Rennes et responsable scientifique de cette étude.

« En attendant, les résultats que nous venons de publier soutiennent déjà la nécessité de poursuivre les efforts en matière de santé publique visant à réduire l’exposition au chlordécone, en particulier chez les femmes en âge de procréer », conclut Ronan Garlantézec.

Ronan Garlantézec revient sur les conclusions de cette étude dans une vidéo réalisée par l’Université de Rennes.

 

[1]https://presse.inserm.fr/exposition-au-chlordecone-et-prematurite-nouvelles-donnees/10687

[2]https://presse.inserm.fr/lexposition-pre-et-postnatale-au-chlordecone-pourrait-impacter-le-developpement-cognitif-et-le-comportement-des-enfants/66616

[3]https://journals.lww.com/epidem/fulltext/2006/11001/exposure_to_chlordecone_and_male_fertility_in.989.aspx

[4]https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/6192033/

[5]L’étude Karu-Fertil s’appuie sur deux approches complémentaires : une étude épidémiologique, qui s’adresse aux femmes âgées de 18 à 39 ans consultant pour infertilité du couple au CHU de la Guadeloupe et une approche sociologique qui s’adresse aux femmes participantes au volet épidémiologique et aux professionnels de santé prenant en charge de l’infertilité du couple en Guadeloupe. Cette , inancée par l’ANR et la Fondation de France, réunit quatre partenaires : l’Inserm, le CHU de la Guadeloupe, l’Institut national d’études démographiques et l’Institut Pasteur de la Guadeloupe.

[6]https://anr.fr/Projet-ANR-22-CHLD-0001

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