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Mort ou vie cellulaire : un choix « cornélien » mathématisé

A l’Institut Curie, l’équipe Inserm dirigée par Emmanuel Barillot(1) vient d’établir un modèle mathématique prédisant la décision des cellules face à une situation où elles peuvent soit vivre, soit mourir. Ce choix a de multiples conséquences car les dérèglements dans les processus de mort cellulaire sont au cœur de nombreuses pathologies. Ainsi, les cellules cancéreuses font la sourde oreille aux signaux censés déclencher leur suicide. A l’inverse, quand la mort des neurones est accélérée, des maladies neurodégénératives telles que les maladies d’Alzheimer, de Parkinson ou de Huntington peuvent se développer.
Mieux connaître les processus de vie et de mort des cellules est donc la clef de futurs traitements. Mais quand, pourquoi et comment une cellule décide-t-elle de mourir ? Et quelle voie emprunte-t-elle alors, sachant qu’il existe plusieurs manières de mourir pour une cellule et que chacune de ses voies met en jeu une multitude d’interactions entre protéines ?
Grâce à leur modèle mathématique publié dans PLoS Computational Biology du 5 mars 2010 les chercheurs de l’Institut Curie vont pouvoir anticiper les choix de la cellule et établir des stratégies pour élaborer de nouveaux traitements.



La cellule se retrouve parfois confrontée à un choix « cornélien » : vivre ou mourir. Cette brique de l’organisme dispose de mécanismes lui permettant de survivre dans des conditions a priori néfastes. A l’inverse, face à une situation trop critique, elle peut être éliminée. Mais le dilemme ne s’arrête pas là pour la cellule, puisqu’elle peut aussi choisir parmi plusieurs façons de mourir. L’une d’elles lui permet de s’autodétruire lorsqu’elle est trop endommagée. Il s’agit de l’apoptose. Le dérèglement de ce mécanisme est indispensable à l’apparition des cancers. Il participerait aussi au développement du sida. L’autre voie conduisant à la mort de la cellule est la nécrose. La destruction de la membrane cellulaire entraîne alors le déversement de ses composants dans les tissus limitrophes. Elle peut être à l’origine d’une inflammation.

Ces décisions cellulaires sont la résultante de cascades de protéines, d’activation ou de désactivation de voies de signalisation faisant intervenir une multitude de molécules et de réactions chimiques dans la cellule. La représentation d’un seul de ces chemins conduisant la cellule à la mort se résume souvent par un réseau d’interactions entre des centaines de molécules, digne d’un plan de métro tentaculaire. « Alors si l’on tente de figurer les différentes options offertes à la cellule dans des conditions spécifiques, difficile de s’y retrouver. D’où l’idée de la biologie des systèmes de recourir à des modèles mathématiques pour décortiquer cet univers extrêmement complexe » explique Andrei Zinovyev, responsable de cette étude à l’Institut Curie.

L’équipe « Bioinformatique et biologie des systèmes du cancer » dirigée par Emmanuel Barillot(1) a tout d’abord identifié les clés « moléculaires » orientant la cellule dans ses choix. Un grand nombre de données de la littérature scientifique a ainsi été répertorié. Ensuite, bioinformaticiens, biologistes et mathématiciens en cumulant leur expérience ont pu modéliser ce choix. Les chercheurs de l’Institut Curie peuvent désormais prédire le choix d’une cellule dans telle ou telle situation. La cellule va-t-elle décider de mourir ou alors survivre ? Et si elle meurt, le fera-t-elle par apoptose ou par nécrose ? Ce modèle résume à la fois ces choix et les mécanismes sous-jacents. Il a d’ores et déjà permis d’identifier une protéine clé guidant la décision cellulaire.


« C’est aussi un outil pour orienter certaines expériences et gagner un temps précieux » précise Laurence Calzone, post-doctorante à l’Institut Curie et à l’origine de cette étude. En effet, ce modèle prédit le comportement des cellules lors de la survenue d’une perturbation (altération génétique, inhibition de protéines…) sur les mécanismes de mort, reste ensuite aux biologistes à vérifier in vivo cette hypothèse.

Mais le recours à cette approche mathématique va aussi aider les biologistes à comprendre comment les cellules cancéreuses échappent à l’apoptose. Déjà, deux grandes catégories de gènes émergent : les gènes pro-apoptotiques (caspases-8 et -3, APAF1, cytochrome c, BAX, SMAC) et les gènes anti-apoptotiques (BCL-2, cIAP1/2, XIAP, cFLIP, NFKB1, RELA, IKBKG, IKBKB). Ces gènes ont, pour certains, déjà un lourd passif en cancérologie. Ce modèle va indéniablement accélérer la découverte de nouveaux gènes impliqués dans l’apparition des cancers.

En outre, il permet de reproduire parfaitement la réponse cellulaire aux molécules anti-cancéreuses. Ce modèle est construit pour répondre à une question biologique précise, ici, le choix de la cellule en réponse à un signal. Mais d’autres questions peuvent bien sûr être envisagées.
Ce schéma illustre les mécanismes par lesquels différentes espèces biochimiques participent à la décision cellulaire entre survie et mort par apoptose ou par nécrose.

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© Institut Curie/Inserm, E. Barillo

Chaque rond bleu (noeud) est une composante du système qui peut représenter une protéine et ses différentes modifications, un complexe ou un processus cellulaire. Chaque flèche correspond à une influence d’un noeud sur un autre, influence activatrice en vert ou inhibitrice en rouge.

Avec ce modèle mathématique, l’équipe d’Emmanuel Barillot synthétise cet univers extrêmement complexe.

(1) Emmanuel Barillot est chercheur de l’Institut Curie où il dirige l’unité « Cancer et génome : bioinformatique, biostatistiques et épidémiologie d’un système complexe » Institut Curie/U 900 Inserm/Ecole des Mines.

Requiem pour une cellule
Dans tous les organismes, les cellules se développent, se reproduisent, puis meurent. Mais il existe plusieurs façons de mourir. Quand une cellule est fortement malmenée, par exemple lors de brûlures ou de fortes compressions, elle meure violemment en éclatant. Le contenu cellulaire est alors dispersé dans le milieu environnant, ce qui peut provoquer une réaction inflammatoire. Cette mort accidentelle porte le nom de « nécrose ».

L’apoptose : une mort cellulaire programmée
Les cellules peuvent également « décider » de mourir, c’est la mort cellulaire programmée ou apoptose. Cette mort se rencontre tout au long de la vie, et ce, dès les premiers instants du développement embryonnaire. C’est grâce à elle que l’embryon prend forme et que le corps et les organes sont progressivement modelés. Environ 85 % des neurones en formation dans le cerveau d’un embryon sont ainsi éliminés. Un « ménage » nécessaire pour éviter un surplus de cellules qui serait nuisible à la bonne marche du cerveau. En plus d’éliminer les cellules excédentaires, l’apoptose permet de se débarrasser des cellules endommagées qui pourraient être nocives. Sous l’effet du soleil, de certains agents chimiques et physiques, de certains virus, voire même spontanément, l’ADN peut être endommagé. Les cellules qui présentent des altérations trop importantes de leur matériel génétique sont ainsi éliminées le plus vite possible, ce qui contribue à diminuer sinon à supprimer le risque de cancer. Concrètement, quand une cellule ordonne sa propre mort, elle déclenche une cascade de protéines qui se passent ainsi l’information et qui entraîne des modifications tant biochimiques que morphologiques de la cellule. Le processus d’apoptose dure en moyenne de 30 à 60 minutes pour une cellule.

Quand l’apoptose se dérègle
La moindre anomalie dans ce processus peut entraîner des dysfonctionnements à l’échelle de l’organisme.
De nombreuses pathologies en témoignent :
• Lorsque l’apoptose est bloquée, les cellules endommagées ne sont plus éliminées : il y a alors risque de cancer.
• De même, c’est une accélération du programme apoptotique conduisant à une disparition anormale d’une partie des neurones qui serait à l’origine de certaines maladies neurodégénératives telles que les maladies d’Alzheimer, de Parkinson ou de Huntington.
• Quant au virus du sida, il déclencherait l’apoptose intempestive d’une variété de globules blancs, qui ont un rôle de « tueurs professionnels » des cellules infectées, autorisant ainsi le développement de maladies et infections opportunes.

Inégalités sociales de santé : une pression artérielle plus élevée dans les quartiers défavorisés

La pression artérielle augmenterait à mesure que diminuent à la fois le niveau d’instruction des individus et le niveau d’instruction moyen du quartier de résidence. C’est ce que tend à prouver la première étude publiée à partir de la cohorte RECORD. Ce travail, conduit par une équipe de l’unité Inserm 707 « Epidémiologie, systèmes d’information, modélisation » en collaboration avec le Centre d’Investigations Préventives et Cliniques de Paris, paraît ce jour dans la revue Hypertension.

L’hypertension artérielle constitue un facteur de risque des maladies cardiovasculaires de tout premier ordre. Des études épidémiologiques françaises ont fait état d’un risque accru de développer une hypertension artérielle dans les populations défavorisées. Partant de ce constat, les chercheurs ont examiné si des variations importantes de pression artérielle existent entre individus selon leur propre catégorie sociale et les caractéristiques de leur lieu de résidence. Ils ont de plus cherché à identifier certains des mécanismes à l’origine des disparités de pression artérielle observées entre individus et entre quartiers.
Leur étude, conduite sous la direction de Basile Chaix, s’est appuyée sur la cohorte RECORD, et a tenu compte des données collectées auprès de 6 000 hommes et femmes âgés de 30 à 79 ans.

L’Etude de cohorte RECORD
Elle vise à étudier les disparités sociales de santé présentes en Île-de-France, avec un intérêt particulier pour les différences observées entre quartiers favorisés et quartiers défavorisés. Cette étude concerne principalement les maladies coronaires et leurs facteurs de risque (RECORD signifie « Residential Environment and CORonary heart Disease » ou « Environnement résidentiel et maladies coronaires »), mais elle s’intéresse également à d’autres problèmes de santé, aux comportements de recours aux soins, etc. La cohorte comporte 7 292 personnes âgées de 30 à 79 ans. Ces personnes ont été enquêtées entre mars 2007 et février 2008 dans le cadre d’examens périodiques de santé proposés par la sécurité sociale et réalisés dans des centres situés à Paris, Argenteuil, Mantes-la-Jolie et Trappes.

Les chercheurs ont considéré différents facteurs relatifs au niveau socio-économique des participants : niveau d’instruction de la personne et de ses parents, profession, situation de chômage, revenus, stress financier, statut d’occupation du logement, niveau de développement du pays de naissance, etc.

La comparaison de chacun de ces facteurs avec la pression artérielle a fait émerger une forte association entre niveau d’instruction individuel et pression artérielle. Ainsi, plus le niveau d’instruction des participants était faible, plus leur pression artérielle était élevée. De façon originale, les chercheurs ont montré qu’au-delà du niveau d’instruction individuel, le niveau d’instruction moyen des habitants du quartier de résidence était lui aussi fortement associé à la pression artérielle : plus le niveau d’instruction moyen du quartier était faible, plus la pression artérielle de ses résidents était élevée (cf. schéma).
Pression artérielle et niveau d'instruction

© B. Chaix, Unité Inserm 707 Double influence du niveau d’instruction individuel et du niveau d’instruction du quartier sur la pression artérielle systolique.

Dans un second temps, pour rendre compte des associations entre niveau d’instruction des individus / de leur quartier et pression artérielle, les chercheurs se sont intéressés à différents paramètres potentiellement en cause dans l’hypertension artérielle : consommation de tabac et d’alcool, indice de masse corporelle et tour de taille, activité physique et fréquence cardiaque au repos.

Il est apparu que l’indice de masse corporelle et le tour de taille apportaient la contribution la plus forte aux associations entre niveau d’instruction individuel / du quartier et pression artérielle. Ces deux variables d’obésité expliquaient en effet près de la moitié de l’association entre niveau d’instruction du quartier et pression artérielle. En d’autres termes, selon Basile Chaix, « les disparités d’obésité observées entre quartiers favorisés et défavorisés sont suffisamment fortes pour donner lieu à des différences de pression artérielle mesurables entre quartiers ».


En conclusion, identifier l’obésité comme facteur clé du lien entre niveau d’instruction et pression artérielle invite à s’interroger sur les conséquences de l’actuelle épidémie d’obésité en matière d’inégalités sociales de morbidité et de mortalité. Pour Basile Chaix, « l’épidémie actuelle d’obésité et sa distribution sociale pourraient donner lieu à une augmentation des disparités sociales de risque cardiovasculaire dans les décennies à venir ». Le chercheur estime que « cela encourage à des actions ciblées au bénéfice des populations vivant dans des quartiers défavorisés afin de réduire efficacement les inégalités de risque cardiovasculaire ».

Les travaux à venir conduits à partir de la cohorte RECORD examineront si les disparités de pression artérielle observées entre quartiers sont en partie imputables aux différences qui existent sur le territoire en matière d’environnement alimentaire, d’opportunités d’activité physique ou de sources de stress.

La mortalité maternelle en France : bilan 2001-2006

Avec un nombre croissant de naissances (834 000 en 2008), la France se situe en tête des pays européens en matière de natalité et de fécondité. Néanmoins, chaque année, en moyenne, plus de 70 femmes décèdent de leur grossesse ou de ses suites. Si la mortalité maternelle, documentée depuis plus de quinze ans par l’OMS, situe la France dans la moyenne des pays européens, elle reste en-deçà des meilleurs, et très loin de la Suède dont les taux sont deux fois plus faibles. Ce constat résulte d’un travail mené par l’unité Inserm 953 « Recherche épidémiologique en santé périnatale et santé des femmes et des enfants », le Comité national d’experts sur la mortalité maternelle et l’Institut de veille sanitaire (InVS), publié aujourd’hui (1).



En France, le taux de mortalité maternelle est de 9,6 pour 100 000 naissances. Cinquante pour cent de ces décès sont évitables ou présumés tels car le plus souvent liés à des mesures thérapeutiques inappropriées. L’âge moyen des femmes décédées de mort maternelle est de 33,3 ans pour la période étudiée (2001-2006). Le risque de mort maternelle est trois fois plus élevé à 35-39 ans qu’à 20-24 ans, huit fois plus à 40-44 ans et 30 fois plus au-delà de 45 ans.

L’Île-de-France et les départements d’outre-mer (DOM) présentent des taux de mortalité maternelle supérieurs à la moyenne nationale. En ÎIe-de-France, la mortalité maternelle est supérieure de 30 % et, dans les DOM, elle est trois fois plus fréquente qu’en métropole. Ce taux demeure supérieur chez les femmes de nationalité étrangère, notamment originaires d’Afrique subsaharienne qui peuvent présenter des complications obstétricales plus sévères (hypertension et infections).

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© Fotolia – Surveiller sa tension pendant sa grossesse


Un quart des morts maternelles se produisent au cours de la grossesse, dont 9,5% avant 22 semaines d’âge gestationnel. Un tiers survient dans les premières 24 heures après la naissance et un autre tiers, au-delà de ces 24 heures mais à moins de 42 jours du post-partum. Les causes obstétricales directes dominent largement en raison des hémorragies (25 %), des embolies amniotiques (12 %), des thrombo-embolies veineuses (10 %) et des complications de l’hypertension artérielle (10 %).

L’enquête publiée aujourd’hui permet de disposer d’une actualisation de la situation épidémiologique sur la mortalité maternelle en France et de recommandations pratiques destinées aux professionnels de santé. Les auteurs du rapport concluent qu’« Il existe néanmoins des lacunes dans le système national de recueil d’informations, ce qui laisse supposer un nombre encore plus important de ces décès évitables. »


(1) Rapport du Comité national d’experts sur la mortalité maternelle (CNEMM) 2001-2006. Unité Inserm 953, Institut de veille sanitaire. Janvier 2010, 102 pages.
Rapport complet sur le site de l’InVS, ainsi que le BEH thématique « La mortalité maternelle en France : bilan 2001-2006 », 19 janvier 2010.

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