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Suivi des maladies chroniques : un patient sur deux serait ouvert à la téléconsultation

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Les équipes de médecine interne de l’hôpital européen Georges-Pompidou AP-HP, du centre d’épidémiologie clinique de l’hôpital Hôtel-Dieu AP-HP, de l’Université Paris Cité, de l’université Sorbonne Paris-Nord, de l’Inserm, et INRAE (CRESS), en collaboration avec la cohorte ComPaRe et sous la coordination de la Dre Tiphaine Lenfant et du Pr Viet-Thi Tran, ont évalué l’accès, l’utilisation et les préférences du soin à distance dans le suivi des maladies chroniques. Les résultats montrent qu’une part importante de patients se déclare prête à recourir au soin à distance pour une partie de leur prise en charge. L’étude REACTIVE a fait l’objet d’une publication parue le 10 février 2026 dans la revue JAMA Network Open.

L’augmentation de la prévalence des maladies chroniques et le manque de professionnels de santé pèsent sur le système de santé. Dans ce contexte, le développement et l’optimisation du soin à distance pourraient contribuer à améliorer la continuité du suivi des patients et à gagner ainsi du temps pour les professionnels de santé, sur les consultations en présentiel.

L’étude REACTIVE, promue par l’AP-HP, visait à explorer les nouvelles modalités d’interaction entre les patients et leurs médecins, qu’il s’agisse de consultations par vidéo, par téléphone ou d’échanges via des messageries électroniques. Réalisée auprès de 2 000 adultes vivant en France et atteints d’au moins une maladie chronique, l’enquête a révélé que 47 % des patients ne disposent actuellement d’aucune possibilité de soin à distance avec leur médecin habituel.

Les préférences des patients varient fortement selon la situation clinique. Le présentiel reste privilégié en cas de symptômes nouveaux ou d’aggravation de l’état de santé. En revanche, un patient sur deux se dit prêt à consulter à distance un autre médecin que le sien lorsque les délais pour obtenir un rendez-vous avec son médecin habituel sont trop longs, notamment pour un renouvellement d’ordonnance ou l’analyse de résultats d’examens. Ces résultats mettent en évidence la nécessité pour les patients de devoir choisir fréquemment entre la continuité des soins et la rapidité d’accès à un professionnel de santé.

L’étude souligne également que le soin à distance demeure insuffisamment proposé et intégré dans l’organisation actuelle des soins. Les auteurs de l’étude plaident ainsi pour le développement de modèles de prise en charge « hybrides », associant consultations en présentiel et à distance, et adaptés aux besoins cliniques, aux préférences des patients et à leur niveau de maîtrise des outils numériques.

Enfin, ces travaux apportent des éléments utiles à la réflexion sur les politiques publiques d’organisation du suivi des maladies chroniques. Ils soulignent la nécessité de concevoir de nouvelles plateformes, en adéquation avec les organisations de soins existantes et les modes de vie des patients. Cette démarche est actuellement en phase de prototypage dans le cadre du projet @Hôtel-Dieu, soutenu par l’État dans le cadre de la stratégie d’accélération de la santé numérique de France 2030.

Diabète–hypertension : la génétique identifie les personnes à haut risque et ouvre la voie à une prévention personnalisée

Prise de la tension artérielle, brassard de tension. ©Inserm/Depardieu, Michel

L’hypertension artérielle et le diabète sont souvent associés, augmentant fortement le risque d’AVC et d’atteinte rénale grave. Des chercheurs de Surrey (Royaume Uni) et de Lille au sein de l’unité « Multi-omique et physiopathologie des maladies métaboliques (Inserm/CNRS/Université de Lille/ CHU de Lille/Institut Pasteur Lille) ), mettent en évidence cinq voies biologiques expliquant pourquoi le diabète de type 2 et l’hypertension coexistent si fréquemment. En combinant certaines signatures génétiques, ils identifient ainsi des personnes dont le risque de développer ces deux maladies est plus de deux fois supérieur aux autres, ouvrant la voie à une prévention plus précoce et plus personnalisée.

Le diabète de type 2 et l’hypertension artérielle comptent parmi les maladies chroniques les plus répandues dans le monde : des centaines de millions de personnes vivent avec ces deux affections simultanément. Jusqu’à présent, ce chevauchement était souvent attribué au surpoids et au mode de vie sédentaire, avec consommation excessive de sel et de sucres. Une étude génétique publiée le 9 février dans Nature Communications montre un terrain prédisposant complexe : plusieurs mécanismes biologiques distincts peuvent conduire à l’association diabète–hypertension, et leur identification améliore la capacité à repérer précocement les personnes les plus à risque.

Dans une analyse à grande échelle menée notamment par l’équipe du Pr Froguel et du Pr Inga Prokopenko du Centre National de Médecine de Précision de Diabètes PreciDIAB, les scientifiques ont analysé 1 304 profils génétiques indépendants associant diabète de type 2 et hypertension artérielle, puis les ont regroupés en fonction de leurs effets mécanistiques sur un large éventail de paramètres métaboliques et cardiovasculaires. Les chercheurs ont ainsi identifié cinq grands profils de risque génétique correspondant à des mécanismes biologiques différents. Certains sont liés au syndrome métabolique, à une production insuffisante d’insuline, à un excès de masse grasse ou à un dysfonctionnement des vaisseaux sanguins. L’étude montre également que ces profils impliquent des tissus et des voies biologiques dépassant le seul métabolisme, notamment ceux liés à la fonction thyroïdienne et au développement précoce, soulignant la diversité des origines biologiques du risque.

Le professeur Philippe Froguel, auteur senior à l’Université de Lille et à l’Imperial College London, commente : « Ces résultats renforcent la nécessité de considérer que la comorbidité cardiométabolique n’a pas une cause unique. La génétique permet de mieux comprendre cette complexité et d’orienter une prévention et une prise en charge plus personnalisées, fondées sur les mécanismes biologiques en jeu. ».

L’équipe rappelle que la génétique ne constitue qu’une partie de l’équation : l’environnement, les comportements et les antécédents médicaux restent des facteurs essentiels, en plus des déterminants génétiques. Néanmoins, cette étude propose un cadre évolutif pour comprendre et potentiellement prédire la comorbidité cardiométabolique d’une manière plus étroitement alignée sur les mécanismes biologiques.

Remodeler l’architecture de l’os du crâne pour renforcer les défenses immunitaires du cerveau

9 jours après la naissance : visualisation chez la souris de poches de moelle osseuse connectées aux méninges par des canaux osseux vascularisés. Les noyaux cellulaires sont visualisés en cyan (DAPI) et la vascularisation en magenta (CD146). © Elisa Eme-Scolan/Inserm. 

En cas de neuro-inflammation, le cerveau dispose d’une voie rapide de défense : de minuscules canaux osseux permettent aux cellules immunitaires de passer directement de l’os crânien aux méninges. Une étude récente de l’Inserm, du CNRS et d’Aix-Marseille Université, révèle que ces canaux se forment au cours des premières semaines de vie et que leur structure peut être remodelée pour favoriser le passage des cellules immunitaires. Ces découvertes, bien que préliminaires car issues d’un travail mené sur un modèle animal, ouvrent la voie à une approche inédite consistant à modifier l’architecture de l’os du crâne pour contrôler les défenses immunitaires du cerveau. Ces résultats sont publiés dans la revue Immunity.

Pendant longtemps, le cerveau a été considéré comme un organe « à part », séparé du reste du corps et du système immunitaire. Cependant, les recherches menées ces dernières années ont profondément changé cette vision. On sait désormais que le cerveau communique en permanence avec le système immunitaire, en particulier au niveau de ses frontières, comme les méninges qui sont situées entre le crâne et le cerveau. Ces membranes qui enveloppent le système nerveux central sont riches en cellules immunitaires capables de détecter les infections, de déclencher une réponse immunitaire et de dialoguer (via des signaux moléculaires) avec les cellules du système nerveux.

La moelle osseuse contenue dans l’os crânien communique avec les méninges par l’intermédiaire de canaux microscopiques traversant l’os. Ces canaux osseux permettent aux cellules immunitaires de migrer rapidement depuis la moelle osseuse du crâne vers les méninges. Cette voie de communication représente une « voie express » pour les défenses immunitaires.

Dans une nouvelle étude, des chercheurs et chercheuses de l’Inserm, du CNRS et d’Aix-Marseille Université, au Centre d’immunologie de Marseille-Luminy, ont approfondi les connaissances sur l’origine de cette voie de communication. Aucun travail n’avait jusqu’alors exploré la dynamique de développement de ces canaux.

Dans un modèle murin, les scientifiques ont utilisé des marqueurs qui se fixent spécifiquement sur les canaux osseux afin d’observer leur construction. Ils ont découvert que ces canaux osseux se forment principalement pendant la période néonatale, au cours des premières semaines après la naissance. Ils ont par ailleurs observé qu’il y avait également sur cette même période une forte activité de cellules spécialisées appelées ostéoclastes, connues pour être responsables de la résorption osseuse.

Forts de ces découvertes, les scientifiques ont émis l’hypothèse qu’ils pouvaient agir sur la construction des canaux osseux au moment de leur développement, en ciblant spécifiquement l’activité des ostéoclastes. Toujours sur un modèle murin, les chercheurs et chercheuses ont utilisé différentes approches pharmacologiques et sont parvenus à stimuler ou inhiber l’activité de ces cellules. Résultats : en stimulant l’activité des ostéoclastes pendant la période néonatale identifiée, ils ont observé une modification de la structure des canaux osseux du crâne des souris sur cette même fenêtre temporelle. Plus l’activité des cellules était stimulée, plus les structures des canaux osseux étaient modifiées et augmentées en taille.

Les scientifiques ont émis l’hypothèse que ce remodelage des canaux osseux pouvait influer sur le passage des cellules immunitaires de la moelle osseuse du crâne vers les méninges, et par là même favoriser leur migration dans le contexte pathologique d’une inflammation.

Pour tester cette hypothèse, ils ont mesuré le nombre de cellules immunitaires retrouvées dans les méninges de souris présentant une infection virale du système nerveux, après remodelage de leurs canaux osseux crâniens. Leurs résultats montrent que la modification de la structure des canaux osseux influence directement l’intensité de la réponse immunitaire dans les méninges : plus ceux-ci ont été remodelés (notamment en augmentant leur taille), plus les cellules immunitaires étaient retrouvées en nombre important dans les méninges.

Ces observations suggèrent ainsi que le remodelage de l’os du crâne a permis ici de favoriser le passage des cellules immunitaires pour lutter contre l’infection.

« Ces résultats devront encore être confirmés, puisqu’ils reposent pour l’instant sur des modèles de souris. Ils ouvrent néanmoins des perspectives prometteuses en soulignant le potentiel du ciblage de l’architecture du crâne comme stratégie thérapeutique pour moduler les interactions neuro-immunes aux frontières du cerveau », explique Elisa Eme-Scolan, doctorante et première autrice de ces travaux.

« L’hypothèse que nous formulons est qu’en ciblant le remodelage du crâne et des canaux osseux, à tout âge de la vie, il pourrait devenir possible d’ajuster finement la réponse immunitaire lors de phénomènes de neuro-inflammation, qu’il s’agisse d’infections, de maladies neurodégénératives ou de troubles auto-immuns », explique Réjane Rua, directrice de recherche Inserm au CIML et dernière autrice de ces travaux.

Épilepsie : une thérapie non invasive par rayons X représente un nouvel espoir pour les formes résistantes

Marquages histologiques d’une souris épileptique irradiée avec la MRT ; les neurones sont représentés en bleu, et les astrocytes en violet. © Samalens et al., 2025, Epilepsia/Inserm

Des chercheurs et chercheuses de l’Inserm et de l’Université Grenoble Alpes (UGA) ont découvert une nouvelle voie thérapeutique pour lutter contre les épilepsies pharmaco-résistantes. L’administration fractionnée de microfaisceaux de rayons X induit pendant 2 mois une réduction significative de la survenue des crises chez des animaux traités : une première preuve en faveur d’une application clinique. Non invasive, cette technique pourrait apporter un nouvel espoir pour des patients souvent à cours de solutions. Ces résultats prometteurs sont publiés dans la revue Epilepsia.

En France, ce sont plus de 650 000 personnes qui souffrent d’épilepsie, dont près de la moitié ont moins de 20 ans. Connue pour ses crises fulgurantes, l’épilepsie constitue en réalité une maladie du cerveau englobant différents symptômes comme des troubles de la cognition, du sommeil, ou du langage – et dont les plus spectaculaires sont effectivement ces fameuses crises. Il existe environ une cinquantaine de maladies épileptiques (ou syndromes épileptiques) qui ont toutes un point commun : une excitation synchronisée et anormale d’un groupe de neurones plus ou moins étendu dans le cerveau.

Aujourd’hui, une grande majorité des épilepsies sont traitées avec des solutions médicamenteuses. Mais ces dernières ne sont efficaces que dans 60 à 70 % des cas. Un tiers des personnes épileptiques continuent de souffrir de crises incontrôlées. En cas de résistance aux médicaments (pharmacorésistance), une chirurgie qui cible et résèque la zone cérébrale affectée peut être envisagée sous certaines conditions. En pratique, elle n’est envisageable que chez une minorité de patients. Pour les autres, des approches dites palliatives plus ou moins invasives, sont développées depuis une trentaine d’années. La radiochirurgie stéréotaxique (Gamma Knife), qui utilise un rayon gamma – large – pour léser et désactiver le foyer épileptique dans le cerveau, est actuellement la thérapie non invasive la plus utilisée contre les épilepsies focales. Cependant, le faisceau n’est pas très précis, et la thérapie n’est efficace que dans 50 % des cas avec des effets secondaires non négligeables.

Pour pallier ces limitations, une équipe de recherche du Grenoble Institut des neurosciences (Inserm/UGA) explore depuis une dizaine d’années une nouvelle approche par radiochirurgie, plus minutieuse, appelée Microbeam Radiation Therapy (MRT) pour lutter contre les épilepsies résistantes. Concrètement, les chercheurs utilisent un synchrotron, un instrument électromagnétique de grande taille, pour diviser un faisceau de rayon X en microfaisceaux extrêmement fins (50 µm, soit l’épaisseur d’un cheveu). Ces microfaisceaux sont capables de délivrer localement et méticuleusement des doses de rayons X très élevées, permettant de léser uniquement les zones ciblées, tout en épargnant les tissus voisins. La MRT est développée au synchrotron européen de Grenoble depuis les années 2000, avec notamment des résultats prometteurs contre des tumeurs cérébrales.

« Les microfaisceaux à rayons X se sont initialement montrés efficaces pour éliminer des tumeurs, comme l’a été Gamma Knife, la radiochirurgie de référence contre l’épilepsie. Cette dernière s’est montrée efficace contre les cancers, avant de trouver une application pour cibler les foyers épileptiques dans le cerveau. Cette translation nous a paru pertinente, et nos résultats le prouvent », explique Loan Samalens, doctorante et première autrice de l’étude.

L’équipe de recherche a testé la MRT dans un modèle bien établi d’épilepsie mésio-temporale chez la souris, une forme d’épilepsie focale qui résiste aux traitements pharmacologiques et pour laquelle une résection chirurgicale est généralement proposée aux patients. Ils montrent ainsi qu’une irradiation avec ces microfaisceaux à rayon X de la zone affectée dans le cerveau de ces souris épileptiques induit un effet antiépileptique pendant 2 mois. Les animaux traités voient la survenue de leurs crises réduire significativement et durablement.

« Nous avons commencé par irradier les zones cérébrales concernées avec une seule trajectoire à des doses croissantes. Plus on augmentait la dose, plus le traitement était efficace mais plus cela augmentait la mortalité. Mais en divisant la même dose en plusieurs trajectoires, permettant de répartir la dose de rayon X délivrée, on obtient de meilleurs résultats. Le traitement est plus efficace avec moins d’effets toxiques. Les résultats obtenus sont même plus robustes et pertinents que le traitement de référence actuel, Gamma Knife. Un effet thérapeutique est obtenu sans induire les effets secondaires majeurs habituellement observés avec les radiothérapies conventionnelles », poursuit Loan Samalens.

Les analyses histologiques confirment que les tissus irradiés demeurent bien préservés et suggèrent un rôle du remodelage vasculaire et/ou neuronal dans le mécanisme antiépileptique. Ces premiers résultats précliniques constituent une preuve de concept prometteuse. L’équipe travaille actuellement pour optimiser les paramètres d’irradiation, préciser leurs effets thérapeutiques sur le long terme, et mieux comprendre les mécanismes par lesquels ces microlésions modulent les réseaux neuronaux à l’origine des épilepsies.

« La MRT pourrait représenter une alternative thérapeutique non invasive efficace pour les formes d’épilepsie résistantes aux traitements, mais il faut encore rapprocher cette technique d’un usage clinique. Le synchrotron à Grenoble reste assez unique. Nous cherchons donc à tester des mini-faisceaux (375 µm) comme ceux que peuvent produire les irradiateurs à rayons X moins puissants mais déjà présents dans les hôpitaux. L’objectif est de vérifier que le principe du fractionnement spatial peut être appliqué sans synchrotron, avec des machines réalistes pour la pratique médicale et ancré dans le concret pour les patients », explique Antoine Depaulis, directeur de recherche émérite Inserm.

Avec les efforts de transfert technologique déjà en cours, l’équipe espère que cette stratégie puisse mener à une application clinique à moyen terme.

Prise de risque : l’information sur les conséquences de ses choix ne rendrait pas les décisions plus rationnelles

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Le concept de « feedback », correspond au fait de recevoir un retour sur les conséquences de ses décisions via le résultat de ces dernières. Il est généralement perçu comme un moyen d’apprendre de ses erreurs et d’améliorer ses choix futurs. Pourtant, une nouvelle étude menée par des scientifiques de l’Inserm et de l’École normale supérieure montre que le feedback pourrait, au contraire, augmenter la prise de risque sans rendre les décisions plus optimales. Ces résultats, publiés dans Nature Communications, invitent à repenser le rôle du feedback dans la prise de décision en contexte de risque, notamment dans des domaines aussi variés que la finance, la santé ou les politiques publiques.

Dans de nombreuses situations de la vie quotidienne, la prise de décision est accompagnée d’un retour sur les conséquences de ses choix, ou « feedback », lié à leur résultat : gain ou perte financière, succès ou échec, information sur ce qui aurait pu se passer si un autre choix avait été fait… Les théories dominantes en économie, psychologie et neurosciences, supposent que ce feedback permet d’ajuster progressivement ses croyances et d’apprendre à faire de meilleurs choix, en particulier le cadre d’une prise répétée de décisions.

Pour tester cette hypothèse, une équipe de recherche du Laboratoire de neurosciences cognitives computationnelles (Inserm/ENS) dirigée par Stefano Palminteri, directeur de recherche Inserm, en collaboration avec la Paris School of Economics, a conduit des expériences comportementales impliquant plus de 500 participantes et participants.

À chaque étape de ces expériences, les volontaires étaient confrontés à une situation de choix binaire entre une option sûre (par exemple gagner 20 points à coup sûr), et une option risquée (par exemple avoir 50% de chances de gagner 40 points et 50 % de chance de ne rien gagner du tout). Afin d’écarter certains biais méthodologiques, les scientifiques ont rendu l’option risquée plus ou moins avantageuse par rapport à l’option sûre, en faisant varier la probabilité de gain (10 %, 50 %, 90 %) et sa valeur (40 ou 60 points). La qualité des décisions était mesurée par la capacité des volontaires à choisir l’option offrant le gain moyen le plus élevé[1].

Le feedback, lorsqu’il était donné, était soit partiel (seul le résultat de l’option choisie était donné), soit complet (les résultats des deux options possibles étaient donnés).  Son effet était alors évalué de deux manières complémentaires : tout d’abord, après avoir effectué un choix, la personne recevait un feedback dont l’effet était examiné sur le choix suivant et permettait d’observer comment le comportement évoluait. Ensuite – et c’est un des aspects les plus novateurs de l’étude –, dans certaines expériences, les volontaires n’étaient pas informés à l’avance qu’un feedback serait fourni, alors que dans d’autres, ils savaient explicitement qu’un feedback allait avoir lieu.

Les résultats des expériences montrent que la présence de feedback augmente systématiquement de 35 % à 45 % la prise de risque, mais sans améliorer la qualité des décisions.

Selon les situations, deux mécanismes psychologiques distincts mis en évidence par l’analyse des données issues des expériences pourraient expliquer ces résultats. Lorsque seul le résultat du choix effectué est révélé (feedback partiel), l’augmentation de la prise de risque serait liée à la curiosité : choisir l’option risquée permet d’obtenir plus d’informations (puisque le résultat de l’option sûre est, lui, toujours connu par défaut). En revanche, lorsque les volontaires voient aussi ce qu’ils auraient pu gagner avec l’option non choisie (feedback complet), c’est l’anticipation du regret qui favoriserait les décisions risquées dans les choix suivants.

Autre résultat surprenant : chez les personnes qui savaient, en amont de leur choix, qu’elles allaient recevoir un feedback, l’augmentation de la prise de risque apparaissait avant même que les volontaires aient reçu le moindre feedback.

« Ces résultats suggèrent que la simple anticipation du fait de recevoir un feedback modifierait l’attitude face au risque, avant même toute expérience », explique Stefano Palminteri.

Enfin, l’équipe a mis en évidence un dernier résultat particulièrement contre-intuitif :  immédiatement après avoir reçu un feedback positif (une confirmation que le choix fait a permis d’obtenir le gain maximal possible), la probabilité que la personne choisisse à nouveau un choix risqué diminuait.

« Selon les théories dominantes, on devrait s’attendre à ce qu’un feedback positif conduise à répéter le choix associé, ce qui serait compatible avec un effet d’apprentissage par expérience, analyse Stefano Palminteri, or, nous observons l’inverse. Cela peut s’expliquer par un biais cognitif appelé “erreur du parieur” : après avoir gagné, les personnes estiment qu’elles ont moins de chances de regagner immédiatement, et évitent donc de rejouer. »

Ces résultats exposent donc à la fois des effets paradoxaux liés à l’anticipation du feedback et d’autres liés à ses conséquences immédiates. Selon l’équipe de recherche, ils limitent considérablement l’effet d’apprentissage du feedback dans un contexte risqué de prise de décision.

« Cette recherche contribue à une compréhension plus fine des mécanismes cognitifs de la prise de décision sous risque, commente Antonios Nasioulas, docteur en économie à la Paris School of Economics, premier auteur et co-auteur correspondant de ces travaux. Le feedback est souvent présenté comme un outil de “débiaisage” permettant d’améliorer les décisions dans des contextes appliqués, comme la gestion financière ou les choix médicaux. Cette étude montre au contraire que le feedback peut introduire de nouveaux biais, en modifiant l’attitude face au risque plutôt qu’en favorisant un apprentissage rationnel. »

Ces travaux ouvrent ainsi de nouvelles pistes pour étudier certains comportements excessivement risqués observés dans la vie quotidienne ou dans le cadre d’études comportementales. Les auteurs soulignent aussi l’importance de la prise en compte de ces résultats pour la conception de dispositifs d’aide à la décision, qu’ils soient destinés au grand public, aux professionnels ou intégrés dans des systèmes numériques.

 

[1]Cette approche est fondée sur la « valeur attendue » (EV) ; pour chaque option, l’équipe a calculé la moyenne des gains possibles, pondérée par leurs probabilités : dans le cas précis de cette étude EV = (probabilité de gagner × gain possible). À chaque étape de choix, c’est donc l’option avec la plus forte valeur attendue qui est considérée comme « optimale ». Cette méthode permet de déterminer si les choix sont optimaux d’un point de vue mathématique, indépendamment des préférences personnelles pour le risque.

Exemple : Si l’option sûre rapporte 20 points, alors EVsûre = 1 x 20 = 20 ; si l’option risquée offre 50 % de chance de gagner 90 points, alors EVrisquée = 0,5 x 90 = 45. Ici EVrisquée est donc le choix le plus optimal.

Cancer : reprogrammer les exosomes tumoraux pour stimuler l’efficacité des immunothérapies

Activation d’une cellule dendritique après la capture d’exosomes tumoraux reprogrammés par la dendrogénine A. © Sandrine Silvente-Poirot.

Et si les tumeurs pouvaient être contraintes de produire elles-mêmes les signaux déclenchant leur élimination par le système immunitaire ? C’est la piste explorée par des chercheurs de l’Inserm, du CNRS et de l’Université de Toulouse. Leur étude, publiée le 30 janvier dans le Journal of Extracellular Vesicles, montre qu’une molécule lipidique dérivée du cholestérol, la dendrogénine A, favorise la production par les cellules cancéreuses d’exosomes capables de stimuler les défenses de l’organisme et d’optimiser l’efficacité des immunothérapies sur des modèles murins de mélanome et de cancer du sein.

Les exosomes sont de minuscules vésicules sécrétées par toutes les cellules, y compris les cellules cancéreuses. Longtemps considérés comme de simples poches d’élimination des déchets cellulaires, ils sont aujourd’hui reconnus comme de véritables messagers biologiques : en transportant des protéines, des lipides ou du matériel génétique, ils permettent aux cellules de communiquer entre elles.

Chez les personnes atteintes d’un cancer, certains exosomes libérés par les cellules tumorales jouent toutefois un rôle délétère. Ils participent à ce que l’on appelle l’évasion immunitaire : au lieu d’alerter les défenses de l’organisme, ils contribuent à freiner ou détourner la réponse immunitaire, empêchant les lymphocytes de reconnaître et de détruire efficacement les cellules cancéreuses.

Dans une étude récente publiée dans le Journal of Extracellular Vesicles, des scientifiques de l’Inserm, du CNRS et de l’Université de Toulouse montrent qu’il est possible de changer radicalement le message porté par ces vésicules.

« En traitant les cellules tumorales avec la dendrogénine A, une molécule dérivée du cholestérol déjà connue pour ses propriétés antitumorales, nous forçons les tumeurs à produire des exosomes capables, cette fois, de stimuler puissamment la réponse immunitaire », résume Sandrine Silvente-Poirot, directrice de recherche CNRS au Centre de recherche en cancérologie de Toulouse (CNRS / Inserm / Université de Toulouse) et dernière autrice de l’étude.

Ces exosomes « reprogrammés » sont enrichis en un lipide particulier : le bis(monoacylglycéro)phosphate. Jusqu’ici surtout étudié dans le cadre de maladies métaboliques rares et neurodégénératives, ce lipide est identifié pour la première fois comme un déclencheur central de l’immunité antitumorale. Les chercheurs démontrent qu’il permet aux exosomes d’être mieux captés par les cellules dendritiques, véritables chefs d’orchestre du système immunitaire, et de les activer, déclenchant par la suite l’action des lymphocytes T, chargés de reconnaître et de détruire les cellules tumorales.

Sur des modèles murins de mélanome et de cancer du sein, ces exosomes activent les cellules immunes, ralentissent fortement la croissance tumorale, augmentent l’infiltration immunitaire et améliorent significativement la survie.

« In vivo, certaines tumeurs sont totalement éliminées et ne réapparaissent pas après une nouvelle exposition, indiquant l’installation d’une mémoire immunitaire durable », explique la chercheuse.

Fait marquant, cette stratégie renforce considérablement l’efficacité des immunothérapies dites « anti-PD-1 ». Si ces traitements sont aujourd’hui largement utilisés en clinique, leur efficacité reste variable selon les tumeurs et les patients. Chez les modèles murins de mélanome, la combinaison des exosomes tumoraux reprogrammés par la dendrogénine A et des anti-PD-1 entraîne une régression tumorale majeure. Après 70 jours, 58 % des modèles murins traités avec cette combinaison étaient encore vivants, contre seulement 20 % pour ceux traités avec l’immunothérapie seule.

Cette approche préclinique ouvre la voie à de nouvelles stratégies pharmacologiques pour lever les mécanismes d’évasion immunitaire et renforcer durablement l’arsenal thérapeutique contre le cancer.

« Plutôt que de chercher à bloquer les exosomes tumoraux, nous montrons qu’il est possible de les transformer en véritables activateurs du système immunitaire », souligne Sandrine Silvente-Poirot.

Au-delà de l’aspect thérapeutique, cette découverte pourrait également améliorer la capacité des cliniciens à prédire les chances de succès des traitements anti-PD-1 chez les patients.

Ces travaux suggèrent en effet que le niveau de bis(monoacylglycéro)phosphate dans les exosomes tumoraux pourrait être un marqueur prédictif majeur : « plus ce taux est élevé, plus les chances de réponse au traitement semblent importantes », conclut la chercheuse.

Covid-19 : découverte de marqueurs rénaux et inflammatoires prédictifs de la gravité de la maladie

Cette image montre le virus du SARS-CoV-2 (en jaune). © National Institute of Allergy and Infectious Diseases – Rocky Mountain Laboratories, NIH

Des chercheurs et des chercheuses de l’Inserm et de l’Université Paris Cité, dans le cadre de l’étude Corimuno-19 promue par l’AP-HP et financée par la Fondation pour la Recherche Médicale et l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (ANRS MIE), ont identifié des indicateurs biologiques permettant de prédire la mortalité à 3 mois des patients hospitalisés pour une pneumonie Covid-19 peu sévère. Se reposant sur trois marqueurs rénaux et inflammatoires renseignés par une simple prise de sang, couplés à l’âge des patients, ils ont élaboré un nouveau score, simple et performant, prédictif de gravité de la maladie. Un nouvel outil qui permettra de mieux accompagner les patients, d’approfondir les connaissances sur les déterminants de la gravité de cette infection et d’optimiser les essais cliniques. Ces travaux ouvrent aussi de potentielles pistes pour d’autres maladies virales graves. Ces travaux sont publiés dans le Journal of Clinical Investigation Insights.

Plusieurs années après l’émergence du coronavirus pandémique et la fin de l’urgence sanitaire, l’impact de la Covid-19 continue de peser sur nos systèmes de santé. Le virus SARS-CoV-2, à l’origine de l’infection, circule encore activement et provoque un nombre élevé d’hospitalisations et même de décès. Chez les patients, l’évolution et la sévérité de la Covid-19 restent difficiles à établir et éminemment variables, évoluant d’un profil asymptomatique à mortel. Jusqu’à récemment, il demeurait ardu de prédire quel patient allait déclarer une forme grave voire fatale et donc de concentrer les efforts médicaux sur ceux qui en avaient le plus besoin.

Cette étude de l’Inserm et de l’Université Paris Cité, promue par l’AP-HP[1] et financée en particulier par la Fondation pour la Recherche Médicale et l’ANRS MIE, est née d’un effort collectif pendant les premiers mois de la pandémie. Elle change la donne en proposant un nouvel outil prédictif capable d’informer des risques de chaque patient grâce à une simple prise de sang. À l’origine de cet outil, la découverte par l’équipe d’Olivia Lenoir et Pierre-Louis Tharaux, chercheurs Inserm au sein du Centre de recherche cardiovasculaire de Paris – Parcc en collaboration avec le consortium Corimuno-19, de marqueurs biologiques associés à une plus forte mortalité à 3 mois des patients hospitalisés pour une pneumonie Covid-19, même peu sévère.

Pour identifier ces marqueurs, les chercheurs ont étudié 196 patients admis dans 15 hôpitaux pour une pneumonie modérée à sévère. Des échantillons cliniques ont été récoltés et 41 médiateurs immunitaires et marqueurs de lésions rénales, endothéliales et vasculaires ont été mesurés dans le sang des patients dans les 48 heures suivant leur hospitalisation. Dans le cadre d’essais cliniques auxquels ils participaient déjà, les patients ont été suivis sur 3 mois afin de caractériser précisément l’évolution de leur pathologie. Les chercheurs trouvent ainsi que l’âge au moment de l’inclusion au début de l’étude et 14 variables biologiques (dont 11 protéines) sont indépendamment associés au risque de décès dans les 90 jours.

Parmi ceux-ci, deux marqueurs rénaux (KIM-1 ou kidney injury molecule-1 et LCN2 ou Lipocalin-2) et un marqueur anti-inflammatoire (l’interleukine 10), se sont montrés particulièrement prédictifs de la mortalité. Les concentrations plasmatiques de ces trois marqueurs, mesurées par une simple prise de sang, combinées à l’âge des patients, permettent aux chercheurs d’identifier les patients qui sont le plus à risque (2 à 3 fois plus) de complications mortelles et ainsi d’élaborer un nouveau score de gravité de la maladie appelé « Corimuno-Score ». Conçu grâce à un modèle statistique multivarié qui prend en compte une grande quantité de facteurs confondants, ce dernier apporte une puissance prédictive maximale rivalisant avec ou surpassant la plupart des tests de laboratoire existants et les prédicteurs déjà en place fondés sur des données cliniques ou sur l’imagerie et souvent bien plus complexes. Ces résultats sont répliqués et validés dans une cohorte indépendante comprenant 105 individus.

« De nombreuses études avaient déjà montré l’association de certains facteurs pro-inflammatoires avec la sévérité de la maladie, explique Pierre-Louis Tharaux, directeur de recherche Inserm et dernier auteur de cette étude. Mais très peu ont été capables de prédire la mortalité ou même le transfert en réanimation de ces patients avec des formes initialement peu graves comme ici. »

Ce nouveau score de prédisposition est un outil précieux pour le suivi des patients afin de concentrer les efforts sur les plus à risques, mais pas seulement. Il a également un intérêt scientifique puisqu’il permet de mieux caractériser et stratifier les patients inclus dans les essais cliniques thérapeutiques et ainsi rendre certains résultats plus puissants et pertinents selon les profils cliniques des malades. Les travaux amènent également à réévaluer la physiopathologie et l’évolution d’une infection au SARS-CoV-2, notamment dans les formes sévères.

« Les marqueurs prédictifs identifiés dans cette étude n’avaient encore jamais été impliqués dans la Covid-19 et dévoilent un tout nouvel aspect de la maladie, immunitaire mais surtout rénal. Il est remarquable que la présence de l’interleukine 10, une molécule classiquement anti-inflammatoire, soit plus associée au risque fatal que nombre de molécules inflammatoires. De même la présence de KIM-1 et LCN2 témoigne d’une atteinte rénale aigüe passée jusqu’alors inaperçue, souvent présente malgré une fonction rénale normale. L’atteinte rénale aigüe est elle aussi est un indicateur majeur de risque de décès. Tous les patients qui décèdent de la Covid-19 ne montrent pas une atteinte rénale, mais c’est le cas pour une majeure partie d’entre eux. À ce stade, il est cependant impossible de dire si ces lésions sont la cause ou la conséquence de la détérioration de la santé des patients », explique Pierre-Louis Tharaux.

Les travaux suggèrent ainsi que le rein est un organe sentinelle négligé dans la pneumonie à SARS-CoV-2 et qui devrait être davantage pris en compte dans les futures études, ne se limitant pas au coronavirus. Ces résultats amènent à reconsidérer les dialogues inter-organes dans les sepsis[2] en général, et en particulier viraux. Les marqueurs identifiés auraient potentiellement un intérêt prédictif dans l’évolution d’autres maladies infectieuses graves, notamment les pneumopathies virales comme la grippe.

 

[1]Cette étude s’inscrit dans le cadre du consortium Corimuno-19, promu et financé par l’AP-HP, et soutenue par l’Inserm via son consortium REACTing (intégré dans l’ANRS Maladies infectieuses émergentes depuis janvier 2021).

[2]Dysfonction d’organe menaçant le pronostic vital et causée par une réponse inappropriée de l’hôte à une infection.

Un nouveau lien moléculaire entre les bactéries intestinales et le système immunitaire humain

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Un consortium dirigé par des chercheurs de Helmholtz Munich, de l’Université Ludwig Maximilians (LMU), d’Aix Marseille Université et de l’Inserm, en collaboration avec des partenaires internationaux, met en évidence un mécanisme de communication jusqu’alors inconnu entre les bactéries intestinales et les cellules humaines. Les bactéries présentes dans l’intestin humain peuvent directement délivrer des protéines dans les cellules humaines, influençant ainsi activement les réponses immunitaires. Ces résultats révèlent une nouvelle manière dont le microbiome intestinal agit sur le corps humain et pourraient contribuer à mieux comprendre comment les modifications des bactéries intestinales participent au développement de maladies inflammatoires, comme la maladie de Crohn.

Bien que le microbiome intestinal humain soit depuis longtemps associé à des troubles immunitaires, métaboliques et inflammatoires, la plupart des preuves sont corrélatives et les mécanismes moléculaires à l’origine de ces liens restent largement inexplorés.

« Notre objectif était de comprendre comment les bactéries intestinales affectent la biologie humaine, et pas seulement si elles sont liées à des maladies », explique la première auteure de l’étude. « En cartographiant systématiquement les interactions directes entre les protéines des cellules bactériennes et humaines, nous pouvons désormais suggérer des mécanismes moléculaires à l’origine de ces associations. »

Systèmes d’injection de protéines bactériennes dans les cellules de l’intestin sain

L’étude montre que de nombreuses bactéries intestinales courantes et inoffensives possèdent des systèmes de sécrétion de type III, des structures microscopiques ressemblant à des seringues qui peuvent injecter des protéines bactériennes directement dans les cellules humaines. Jusqu’à présent, on pensait que ces systèmes n’existaient que dans les bactéries pathogènes telles que Salmonella.

« Cela change fondamentalement notre vision des bactéries commensales », explique le professeur Pascal Falter-Braun, directeur de l’Institut de biologie des réseaux à Helmholtz Munich et auteur co-correspondant de l’étude avec Andreas Zanzoni, maitre de conférences au laboratoire TAGC (Inserm, Aix-Marseille Université). « Cela montre que ces bactéries non pathogènes ne sont pas seulement des résidents passifs, mais qu’elles peuvent manipuler activement les cellules humaines en injectant leurs protéines dans nos cellules. »

Cartographier la communication entre les bactéries et les cellules humaines

Afin de comprendre le rôle de ces protéines bactériennes dans les cellules humaines, les chercheurs ont cartographié plus d’un millier d’interactions entre les protéines effectrices bactériennes et les protéines humaines, créant ainsi un réseau d’interactions à grande échelle. Leurs analyses ont montré que les protéines bactériennes ciblent préférentiellement les voies humaines impliquées dans la régulation immunitaire et le métabolisme. D’autres expériences en laboratoire ont confirmé que ces protéines peuvent moduler des voies de signalisation immunitaire clés, notamment les réponses NF-κB et cytokines. Les cytokines sont des molécules de signalisation qui aident à coordonner le système immunitaire et à prévenir les réactions excessives pouvant conduire à des maladies auto-immunes. Par exemple, l’inhibition de l’activité de la cytokine facteur de nécrose tumorale (TNF) est un traitement largement utilisé pour la maladie de Crohn.

Liens avec les maladies inflammatoires de l’intestin

Les chercheurs ont également découvert que les gènes codant pour ces protéines effectrices bactériennes sont enrichis dans le microbiome intestinal des patients atteints de la maladie de Crohn. Cela suggère que le transfert direct de protéines des bactéries intestinales vers les cellules humaines pourrait contribuer à l’inflammation intestinale chronique, fournissant ainsi une explication mécanistique potentielle aux liens précédemment observés entre le microbiome et la maladie.

Une nouvelle perspective sur les interactions entre le microbiome et l’hôte

En identifiant un lien moléculaire jusqu’alors méconnu entre les bactéries intestinales et le système immunitaire humain, cette étude fait progresser notre compréhension de la façon dont le microbiome affecte les cellules humaines, faisant passer la recherche de la corrélation à la causalité. Elle soulève également des interrogations intrigantes, telles que la possibilité d’une évolution de ces systèmes d’injection principalement à des fins pathogènes, ou celle d’une existence en faveur de la coexistence commensale, qui aurait ensuite été détournée par des agents pathogènes.

Les recherches futures viseront à déterminer comment les interactions individuelles entre les effecteurs bactériens et l’hôte fonctionnent dans des tissus et des contextes pathologiques spécifiques, dans le but de traduire ces connaissances en stratégies plus précises pour la prévention et le traitement des maladies.

 

Décès de Pierre Ducimetière, père de l’épidémiologie cardiovasculaire française

© Frédéric Chritophorides/Inserm ; Inserm, Prix 2007, plaquette, Emmanuelle Chollet, dir. éditoriale.

Pierre Ducimetière (1942-2026), figure emblématique de l’épidémiologie cardiovasculaire et de la recherche publique française est décédé le 16 janvier 2026 à l’âge de 83 ans. Ses travaux, menés à l’Inserm, ont permis des avancées majeures dans la connaissance des maladies cardiovasculaires, permettant aujourd’hui une meilleure prévention et prise en charge de ces maladies.

Pierre Ducimetière rejoint la recherche médicale à 23 ans et l’Inserm qui avait alors tout juste un an devint pour lui « une véritable terre d’accueil[1] ». Il mena toute sa carrière au service de la recherche publique.

Pierre Ducimetière est originaire d’une famille commerçante de Savoie. Dès l’enfance, son appétit pour les activités de montagne fut contrarié pour des raisons médicales, il jeta alors son dévolu sur les livres, les dictionnaires et les notices biographiques en particulier, et se prit comme autre passe-temps de mesurer toute chose avec des mètres et des balances. Il y avait là, confiait-il, « mon côté compilatoire[2] ». Après les classes préparatoires aux écoles d’ingénieurs à Lyon, il entrait à Polytechnique en 1962 et s’intéressait à tout. Si cet excellent mathématicien vint alors à la recherche médicale, ce fut davantage par concours de circonstances, que par vocation précoce. Il répondit en effet à l’appel fait aux polytechniciens à s’investir dans le domaine médical, par Daniel Schwartz, le « père » de l’épidémiologie française et Philippe Lazar (futur directeur général de l’Inserm, 1982-1996). Une carrière qu’il n’avait pas envisagée s’ouvrait alors.

En 1965, il rejoignait donc comme chargé de recherche, l’Unité Inserm 21 « Recherches statistiques », de Daniel Schwartz à l’hôpital Paul-Brousse, à Villejuif, d’abord pour des tâches de calcul et de gestion de données. À ce moment, l’épidémiologie, en tant que science populationnelle, n’était guère reconnue sur le plan universitaire et le renouveau de la recherche médicale puisait bien davantage dans la biologie moléculaire. Le secteur de la statistique médicale était en pleine transformation, avec une méthodologie novatrice, les premiers essais cliniques contrôlés, et l’irruption de l’informatique. Les données, dont le volume explosait déjà, étaient stockées sur des cartes perforées, que les chercheurs charriaient dans des bacs vers le grand centre de calcul du site[3].

Très vite, Pierre Ducimetière s’engagea dans le champ du cardiovasculaire. Et « s’il n’était pas nécessaire d’être médecin pour faire de la statistique médicale, en revanche, il fallait savoir travailler avec les médecins[4] ». Il s’y attela avec énergie. Ses grandes études en recherche populationnelle furent réalisées en association avec d’autres épidémiologistes, des médecins, des spécialistes de la cardiologie et des biologistes, tout en entretenant le lien avec ce que l’on appelait alors la recherche médico-sociale[5]. Progressivement, l’épidémiologie cardiovasculaire gagna des assises institutionnelles, lui ouvrant des financements et l’accès à des populations d’étude.

Dès 1967, Pierre Ducimetière participait au lancement d’une des premières grandes études de cohorte en France, avec l’« Étude prospective parisienne » (EPP1), pilotée par le groupe d’étude sur l’épidémiologie de l’athérosclérose (GREA) dont il prendra la présidence en 1978. L’étude était fondée sur les données collectées auprès d’une population professionnelle, les employés de la Préfecture de Police de Paris, alors que l’étude de population de la ville de Framingham aux États-Unis s’imposait comme une référence déjà incontournable. En 1976, Pierre Ducimetière poursuivait ses travaux au sein de l’Unité Inserm 169 « Épidémiologie des maladies chroniques » de Joseph Lellouch, avant de prendre, en 1982, la direction de sa propre unité, l’U258 « Épidémiologie cardiovasculaire ». Débutait une deuxième étude, (EPP2) intégrant cette fois-ci, en plus des informations collectées lors de questionnaires, des données biologiques – à partir du recueil d’urine et de sang. C’était alors le tout début des banques biologiques. Les travaux purent ensuite encore être prolongés en intégrant l’analyse des données de mortalité qu’il contribua à affiner.

Les recherches menées par Pierre Ducimetière et ses collaborateurs – parmi lesquels Evelyne Eschwège, Jacques-Lucien Richard – apportèrent des avancées significatives dans la connaissance des facteurs de risque des maladies coronaires, comme le niveau d’insuline dans le sang et la distribution abdominale du tissu adipeux. Ces recherches contribuèrent à la reconnaissance internationale de l’épidémiologie cardiovasculaire française au début des années 1980.

L’Unité 258 de Pierre Ducimetière poursuivit ses travaux. Elle coordonna pour la France l’étude MONICA (Monitoring of trends in Cardiovascular disease) lancée par l’Organisation mondiale de la santé, visant notamment à analyser les variations géographiques de la mortalité par maladie coronaire dans 27 pays, permettant d’établir en France un véritable réseau de surveillance de cette maladie. Pierre Ducimetière portait d’autres études importantes en collaboration avec d’autres unités, parmi lesquelles : PRIME, avec François Cambien, (directeur de l’U525), étude prospective du myocarde, intégrant des analyses phénotypiques et génotypiques ; EVA, une étude longitudinale du vieillissement artériel avec Annick Alperovitch (directrice de l’U360), qui fut en quelque sorte un « prototype[6] » de l’étude 3C dont l’objectif principal était d’étudier la relation entre facteurs de risque vasculaire et maladies neurodégénératives. Au début des années 2000, l’U258, en collaboration avec l’IFR69, lançait une étude sur les déterminants anténataux de la croissance et du métabolisme du petit enfant, ce qui débouchera ensuite sur la cohorte EDEN[7].

Unité 258 : épidémiologie cardiovasculaire, 1989. Dirigée par Pierre Ducimetière, elle était alors composée d’une quinzaine de personnes (chercheurs et ITA Inserm, un hospitalo-universitaire, des étudiants en thèse et des stagiaires en DEA). (Archives de l’Inserm. Inserm Actualités, n° 70, janv. 1989, p. 4)

Les équipes de l’U258 travaillèrent aussi à valoriser les résultats de la recherche épidémiologique auprès du corps médical et à sensibiliser le grand public à la prévention des maladies cardiovasculaires[8]. En termes d’alimentation, il fallait éclairer le débat public, quand un vif intérêt en France et à l’international se développa sur le « paradoxe français », autour du lien entre maladies cardiovasculaires, la consommation de graisses animales et les éventuelles vertus d’un « régime méditerranéen »[9]. L’U258 forma plusieurs générations d’épidémiologistes qui essaimèrent ensuite, dans d’autres unités Inserm, dans les écoles de santé publique et les agences sanitaires.

Pierre Ducimetière compta aussi parmi les pionniers dans la mise en place, le pilotage et l’évaluation des registres de morbidité, en particulier ceux des maladies coronaires en France[10]. Les données de santé, de leur collecte à leur analyse pour la recherche scientifique, posaient des problèmes importants en termes législatifs et éthiques pour lesquels Pierre Ducimetière avança des pistes de résolution au sein d’un groupe de travail de la Commission nationale de l’informatique et des libertés[11].

Pleinement engagé dans la recherche publique, Pierre Ducimetière participa aux instances scientifiques et d’administration de la recherche de l’Inserm, au sein de diverses commissions scientifiques spécialisées et comme membre du Conseil scientifique (1991-1994). Pour le bénéfice de la santé individuelle et collective, il fallait selon lui associer l’épidémiologie à la recherche biologique du laboratoire et à la recherche clinique auprès des malades et il espérait, avec prudence, que les « révolutions numériques » en cours proposeraient de nouvelles pistes[12].

Au long de son parcours, les recherches et l’action de Pierre Ducimetière ont été saluées par plusieurs distinctions. L’Inserm lui avait remis son Prix d’Honneur en 2007. Ses collègues saluent son engagement pour la défense de la recherche publique, des personnels de la recherche et sa participation à la vie sociale et politique de la cité.

 

[1] Pierre Ducimetière,  Inserm, Prix 2007, plaquette, Emmanuelle Chollet, dir. éditoriale.

[2] Id.

[3] Id. P. Corvol, P. Griset, C. Paillette, « L’épidémiologie entre le terrain des épidémies et l’approche populationnelle », Médecine/Sciences, 2019, n°11, vol 35, p. 886-890.

[4] Entretiens avec Pierre Ducimetière, par S. Mouchet et J ;-F Picard, 19 juin 2002, et avec M Moysan, 9 mars 2018, en ligne sur le site histrecmed.fr.

[5] Id.

[6] Annick Alpérovitch, « Les cohortes ‘historiques’ en France », asdp, mars 2012, n° 78, p. 37-39.

[7] Archives de l’Inserm, Évaluation quadriennale 2001, doc U4 (F/A), U258, Directeur Pierre Ducimetière.

[8] Inserm Actualités, n° 70, janv. 1989, p. 4.

[9] Pierre Ducimetière, « Alimentation et risque coronaire. Le ‘paradoxe français’ n’a plus lieu d’être ! », Questions de santé publique,  GIS-IReSP, sept. 2009, n° 6, p. 1-4.

[10] Pierre Ducimetière, Bernard Montaville, Paul Schaffer, et al., (dir.), Recherche et politiques de santé : l’apport des registres de morbidité, Paris, INSERM, La Documentation française, 1992, 228 p.

[11] Entretien de Pierre Ducimetière avec M Moysan, 9 mars 2018, en ligne sur le site histrecmed.fr.

[12] Pierre Ducimetière, « Le développement de l’épidémiologie analytique dans la seconde moitié du XXe siècle », Les Cahiers du Comité pour l’histoire de l’Inserm, 2020, n° 1, p. 37.

Expertise collective ciblée Inserm : cocaïne

© Inserm

L’Inserm vient de réaliser une expertise collective ciblée dressant un état des lieux actualisé et contextualisé des usages de cocaïne en France. Le rapport, commandé par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et le ministère de la Santé se fonde sur l’analyse de la littérature scientifique internationale (plus de 2 600 références examinées) par un groupe pluridisciplinaire d’experts couvrant les domaines de l’épidémiologie, de la sociologie, de l’économie, de l’addictologie, de la prévention, de la réduction des risques et des dommages, et des trafics. L’expertise analyse les conséquences sanitaires et sociales actuelles de la consommation de cocaïne sous ses différentes formes en France. Elle identifie les stratégies et les actions les plus efficaces, ou les plus prometteuses en matière de prévention, de réduction des risques et des dommages, de prise en charge sanitaire et médico-sociale des personnes qui consomment et/ou souffrent de troubles de l’usage, ainsi que de politiques publiques de santé.

La cocaïne ou chlorhydrate de cocaïne, alcaloïde extrait de la feuille de coca, est un produit psychoactif de la classe des stimulants du système nerveux central, se présentant sous forme de poudre blanche, forme sous laquelle elle est principalement consommée par voie nasale (en « sniff »). L’ajout d’une base (ammoniac ou bicarbonate de soude) à sa forme poudre permet de la cristalliser sous forme de petits cailloux et de la rendre fumable avec une pipe : on parle alors de cocaïne basée, aussi appelée « crack » et/ou « free base »[1]. Elle se consomme également par injection dans une forme ou dans l’autre : selon les données 2022 du réseau français d’addictovigilance, la cocaïne est la première substance psychoactive injectée en France, principalement sous forme poudre.

Mode d’action et effets psychotropes de la cocaïne

La cocaïne agit sur le cerveau en bloquant la recapture de certains neurotransmetteurs, des molécules sécrétées par les neurones, qui permettent la transmission d’information vers les neurones adjacents. C’est-à-dire qu’elle empêche les neurones de recapturer eux-mêmes les neurotransmetteurs qu’ils ont libérés et qui finissent par s’accumuler. Or, dans le cas de la cocaïne, les neurotransmetteurs concernés sont la dopamine, la sérotonine et la noradrénaline, des neurotransmetteurs liés au bien-être, au plaisir et à la motivation. Par conséquent, la cocaïne provoque une désinhibition induisant des sensations de toute-puissance, une hypervigilance et une hyperactivité. Parmi les effets recherchés : une exacerbation des émotions, de l’excitation et un sentiment d’euphorie.

Les troubles de l’usage associés à la consommation de cocaïne incluent craving[2], développement d’une tolérance au produit, symptômes de sevrage, consommation incontrôlée en fréquence et/ou dosage, usages dans des situations physiquement dangereuses pour soi ou les autres… Ils sont majorés pour le crack en raison de sa rapidité d’action.

I. Un état des lieux de la consommation de la cocaïne en France : qui consomme et comment ?

Une consommation en hausse en France et dans le monde

Si le cannabis reste la substance la plus consommée dans le monde, la cocaïne effectue une percée avec une estimation à 22 millions de personnes qui consomment en 2021, ce qui s’explique notamment par la baisse des prix et l’augmentation de la pureté de la cocaïne. Cette augmentation est particulièrement notable en Europe, devenue un marché comparable au continent américain. La France occupe ainsi la sixième place en Europe avec l’Espagne en matière d’usage dans la population des 15-34 ans.

En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, passant de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023 pour l’expérimentation au moins une fois au cours de la vie. Les 25-34 ans sont les plus touchés, avec 5,4 % d’usagers récents. La polyconsommation est fréquente, avec 61 % des usagers consommant également de l’alcool ou des opioïdes.

Les motivations de consommation sont multiples : recherche de performance, gestion du stress, ou usage récréatif, notamment en milieu festif où 42 % des festivaliers consomment de la cocaïne. L’expertise relève que les données concernant les usages en lien avec le milieu professionnel sont, à l’heure actuelle, trop lacunaires.

Chez les jeunes, l’expérimentation de la cocaïne a diminué ces dernières années, passant de 2,8 % en 2017 à 1,4 % en 2022 à 17 ans selon l’enquête nationale Escapad[3]. Cependant, cette consommation reste inégalement répartie selon le statut scolaire, avec 4,4 % des jeunes non scolarisés ayant déjà expérimenté la cocaïne, contre seulement 0,9 % en lycée général. Les garçons restent plus concernés que les filles, bien que l’écart se réduise. À l’échelle internationale, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 2,7 % des 15-16 ans ayant déjà consommé de la cocaïne, contre 1,9 % en moyenne dans l’Union européenne.

Les demandes de prise en soins pour des problèmes liés à la cocaïne ont doublé entre 2015 et 2019 avec des délais d’attente de 3 à 6 mois. En 2021, 11 % des patients suivis dans les Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) consommaient de la cocaïne, souvent en polyconsommation. La durée moyenne entre la première consommation et la première consultation est actuellement de 13 ans pour les usagers présentant des troubles de l’usage.

La consommation de cocaïne basée se diffuse au-delà des populations en extrême précarité

Les scènes ouvertes de consommation (c’est-à-dire réalisée dans l’espace public), particulièrement visibles en Île-de-France révèlent des dynamiques communautaires complexes, où le soutien entre usagers coexiste avec la répression policière.

En parallèle, les données françaises sur les personnes accueillies en CSAPA montrent que l’usage de cocaïne basée (4,9 % des patients en 2021 contre 2,9 % en 2015, soit une augmentation de 70 % en 6 ans) se diffuse au-delà des milieux marginalisés. Initialement concentré dans des populations en grande précarité en raison de son faible coût, il touche désormais des publics insérés.

Facteurs de risques : peu de données sur l’hérédité, mais un effet avéré des troubles psychiatriques

S’agissant de la susceptibilité génétique d’un individu à développer des troubles de l’usage de la cocaïne, les données existantes sont peu robustes car concernent des échantillons trop faibles de personnes et des travaux de recherche fondamentale sur la transmission intergénérationnelle (épigénétique, hérédité et exposition prénatale) sont nécessaires.

La présence chez la personne consommatrice de troubles psychiatriques (stress post-traumatique, trouble de l’humeur, trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité/TDAH…) est quant à elle associée à l’augmentation du risque de troubles de l’usage.

Le constat de différences entre les femmes et les hommes vis-à-vis des troubles de l’usage a été associé à la fois à des causes physiologiques en lien avec le sexe biologique et à des déterminants sociaux liés au genre.

De manière générale, les experts précisent que l’usage de substances psychoactives et les troubles de l’usage de ces substances sont d’origine multifactorielle, avec un modèle communément admis d’une relation tripartite entre une substance, un individu et un environnement. La compréhension des facteurs de risque de la consommation de cocaïne est un préalable à l’efficacité des campagnes de prévention afin de cibler les publics concernés et de mieux appréhender les dynamiques qui conduisent à l’initiation, à l’installation ou à l’aggravation des consommations.

Approvisionnement et distribution de la cocaïne en France aujourd’hui

Le vecteur maritime étant le principal vecteur d’approvisionnement en cocaïne, la France avec sa façade océanique constitue une cible de choix pour l’approvisionnement portuaire. Le pays est également approvisionné par les pays limitrophes, ainsi que par une filière aérienne spécifique liée au territoire guyanais, zone de transit aujourd’hui responsable d’environ 20 % des entrées de cocaïne en France hexagonale.

Les usages actuels se caractérisent par une disponibilité accrue ainsi qu’une diversification des modes de consommation (64 % par sniff, 25 % par inhalation et 9 % par injection). Aux points de deal traditionnels s’ajoutent de nouvelles modalités de distribution : des doses de petites quantités à des prix très bas, des points de vente mobiles, des centrales d’appel, des ventes en ligne via des applications et messageries téléphoniques, des livraisons à domicile ou sur le lieu de travail. L’offre numérique favorise la diffusion de la consommation à de nouvelles catégories de personnes en matière de classes sociales et de localisation. Elle encourage le retour à l’usage grâce à des stratégies marketing visant à fidéliser les personnes qui consomment avec des offres promotionnelles et personnalisées. La livraison à domicile permet aussi d’irriguer l’ensemble du territoire et donc d’étendre la consommation de cocaïne aux petits centres urbains et à la ruralité, tout en banalisant l’acte d’achat pour la personne qui consomme.

II. Enjeux sanitaires : la santé de la personne qui consomme et au-delà

Une consommation associée à des risques sanitaires graves pour la personne consommatrice, son entourage et la population générale

La consommation de cocaïne peut avoir des conséquences graves, dont les risques augmentent avec le nombre et la régularité des prises : troubles cardiovasculaires, lésions ORL liées à la consommation en sniff, altérations des fonctions cognitives (troubles de l’attention, de la mémoire, de l’apprentissage et de la psychomotricité, impulsivité, dépendance…) voire développement ou aggravation de troubles psychiatriques, dommages rénaux…

La contamination par des maladies infectieuses (hépatite C, VIH, syphilis, papillomavirus…) est principalement liée à la consommation par injection, au partage et/ou à la réutilisation de matériel usagé (seringues, pipes à crack, pailles) ou à des pratiques à risque associées (pratiques sexuelles à risque). Les personnes consommatrices de cocaïne basée sont particulièrement vulnérables face à ce risque et également susceptibles de développer des lésions pulmonaires dues à la combustion des cristaux lors de l’inhalation.

Plus largement, certaines conséquences graves peuvent toucher à la fois la personne consommatrice et son entourage comme l’altération globale de la qualité de vie, les accidents et comportements à risque et/ou violents liés à la consommation, le risque accru de subir des violences sexuelles… Les enfants comptent ainsi parmi les victimes collatérales les plus vulnérables : que ce soit chez l’enfant à naître ou chez les enfants, adolescents, et adultes qu’ils deviendront, les conséquences potentielles sont nombreuses (violences intrafamiliales, troubles du développement…).

Les conséquences sociales sont également multiples, avec une stigmatisation des usagers qui a des conséquences négatives sur l’accès aux soins, le maintien dans le système de soins et la réinsertion socio-professionnelle. Enfin, les publics non-consommateurs sont eux aussi touchés par les tensions liées aux scènes de consommation ouvertes et par les violences collatérales (criminalité, voisinage de lieux de deal, règlements de comptes, corruption, violences sexuelles) et l’impact environnemental liés à la production et au trafic.

La diffusion et l’accroissement de la consommation de cocaïne engendrent une augmentation des dommages liés à son utilisation, avec un coût financier et sociétal direct et indirect. À titre d’exemple, 10 % du budget d’addictologie des hôpitaux marseillais sont consacrés à la cocaïne. S’il existe une littérature riche sur les dommages liés à la consommation de cocaïne, peu d’articles s’intéressent spécifiquement à la cocaïne basée.

Pas encore de traitement mais des pistes intéressantes

Aucun traitement pharmacologique dédié n’a encore obtenu d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour traiter la dépendance à la cocaïne. Cependant, des agents pharmacologiques ayant montré une efficacité dans les essais cliniques peuvent être envisagés. La NAC (N-acétyl-cystéine) a montré un potentiel intéressant pour réduire l’intensité du craving dans plusieurs essais cliniques mais nécessite des études complémentaires incluant de plus grands effectifs de patients et sur un temps plus long. Quant au topiramate, il a montré une efficacité sur le nombre maximal de jours sans consommation de cocaïne et sur la diminution de l’intensité du craving, mais présente une balance bénéfice-risque peu favorable.

Plusieurs pistes thérapeutiques sont en cours d’étude contre les troubles de l’usage et/ou pour réduire ou arrêter la consommation : la kétamine, le méthylphénidate (spécifiquement pour les personnes TDAH qui sont plus susceptibles de développer des troubles de l’usage), les psychédéliques (en particulier la psilocybine), ou le bupropion (un anti-dépresseur) font partie des pistes médicamenteuses explorées. D’autres approches sont également considérées comme la stimulation cérébrale ou le vaccin « anti-cocaïne », à l’étude depuis plus de 30 ans. En complément des traitements médicamenteux, les approches psychothérapeutiques, telles que les thérapies cognitivo-comportementales et les entretiens motivationnels, restent essentielles.

L’efficacité de l’incitation motivationnelle – qui vise à « récompenser » une modification de comportement pour la renforcer – a déjà été montrée dans des études au Brésil et aux États-Unis, avec un effet positif corrélé à la valeur de la « récompense » (ou « renforçateur »). En France, elle a été étudiée à travers l’expérience Tapaj (Travail alternatif payé à la journée)[4] qui a montré à la fois une efficacité significative dans l’amélioration de l’accès aux soins de personnes qui utilisent des drogues vivant en situation de précarité et une diminution de 30 % de la délinquance. De telles approches peuvent être couplées aux programmes de type « chez soi d’abord » (Housing First) qui, en proposant des hébergements adaptés aux personnes en situation de sans-abrisme et qui consomment de la cocaïne, permettraient de réduire les hospitalisations de moitié.

III. Prévenir et réduire les risques et les dommages : ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas

Des leviers concrets dont l’efficacité est montrée par les données disponibles

D’une façon générale, il ressort des études que les approches de santé publique sur les substances illicites, dont la cocaïne, comprennent la prévention et l’éducation du public cible, la réduction des risques et des dommages – RdRD (voir encadré), la prise en soins des troubles de l’usage et une dimension apparue plus récemment de mesure d’efficacité fondée sur les preuves.

Pour répondre de façon plus efficace et plus humaine à l’urgence sanitaire et sociale posée par la consommation de cocaïne, plusieurs pistes d’action sont identifiées par les experts : le renforcement des politiques de prévention et la RdRD constituent notamment une première ligne d’actions essentielles, visant à limiter l’initiation de la consommation et à freiner l’expansion des usages problématiques.

En savoir plus sur la Réduction des risques et des dommages (RdRD)

La RdRD est une approche qui a émergé pour répondre aux enjeux liés à la consommation de drogues, en particulier en matière de santé publique. De manière pragmatique, elle s’est focalisée sur la prévention des risques sanitaires, notamment lors de l’épidémie de VIH, avec la distribution de matériel stérile et l’accès aux traitements de substitution aux opiacés, mais elle s’intéresse également aux droits des personnes qui consomment et à la justice sociale.

Ce modèle repose sur un accompagnement adapté afin de permettre aux personnes de réduire les risques et les dommages auxquels elles sont confrontées, si on leur en offre les moyens et sans conditionner l’accompagnement à l’arrêt de la consommation. Il inclut des actions spécifiques telles que l’accueil inconditionnel, un travail de proximité sans jugement, la reconnaissance de l’expertise de la personne usagère de drogue, l’accompagnement vers l’emploi, le logement et la parentalité, ainsi que des interventions en milieu festif. Il permet de travailler avec la personne et de la soutenir où qu’elle soit et quels que soient ses perceptions, ses capacités et ses choix quant à une diminution, une modification, une régulation ou l’arrêt des consommations.

Sur l’aspect éducatif et préventif, les experts recommandent ainsi le développement de campagnes ciblées, de prévention par les pairs[5] (particulièrement efficaces auprès des jeunes personnes consommatrices) et les stratégies auto-préventives[6]. Ils pointent l’intérêt de l’usage de services numériques via Internet afin d’atteindre les populations plus insérées de façon large et à moindre coût et d’offrir un premier niveau d’aide, de psychoéducation et de soutien.

Autre levier majeur : le développement et le renforcement des dispositifs de réduction des risques, tels que les salles de consommation supervisées (« haltes soins addictions » – HSA en France, voir encadré) avec des systèmes de ventilation adaptés aux consommations par inhalation, le drug checking[7] et la distribution de matériel stérile (seringues pour l’injection et « pipes à crack » pour l’inhalation) qui ont montré leur efficacité, mais dont le déploiement reste limité.

« Haltes soins addictions » : un dispositif au cœur des politiques de prévention et de RdRD

Les salles de consommation supervisées (ou « à moindre risques ») – aujourd’hui dénommées « haltes soins addictions » (HSA) en France – permettent aux usagers de pouvoir consommer dans de bonnes conditions d’hygiène et de sécurité, avec un accès facilité à du matériel d’injection stérile à usage unique, sous la supervision d’un personnel formé. En plus d’offrir un lieu de consommation contrôlée, elles permettent d’accéder aux usagers et de les orienter vers les services sociaux et médicaux adaptés.

Ces stratégies de RdRD permettent d’attirer les personnes le plus marginalisées et améliorent leur accès aux soins primaires. De précédentes études ont montré dans plusieurs pays que ces salles se présentaient comme un moyen efficace de réduire les pratiques à risque des consommateurs de substances injectables, de diminuer les injections réalisées dans l’espace public (et par extension, les tensions et violences qui leurs sont associées) et le nombre de seringues retrouvées sur la voie publique, de casser les chaînes de transmissions infectieuses et de prévenir les overdoses.

Dans le cadre de la lutte contre l’épidémie d’hépatite C, le gouvernement a mis en place en 2016 pour une durée test de 6 ans, deux HSA ouvertes aux plus de 18 ans, à Paris et à Strasbourg. La Mildeca a confié à l’Inserm l’évaluation de leur efficacité en matière de santé et tranquillité publiques avec notamment des résultats positifs sur la diminution des risques infectieux[8]. La mise en place de la HSA à Strasbourg a également permis une diminution de 40 % des injections en public.

Cependant, le dialogue avec les riverains est compliqué, et les projets d’implantation de HSA ou d’ouverture d’espaces d’accueil pour les usagers sont mal acceptés, notamment dans des quartiers situés hors des scènes de consommation.

À la suite des différentes évaluations positives émises par l’Inserm, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), l’Inspection générale de l’administration (IGA) et la Mildeca, confirmant leur efficacité et leur utilité comme « maillons essentiels » pour la santé publique et la réduction des nuisances dans l’espace public, la fin de l’expérimentation des HSA en France – initialement programmée pour le 31 décembre 2025 –, est repoussée au 31 décembre 2027.

Concernant la prise en soins, l’expertise insiste sur l’importance de l’investissement dans la recherche sur les traitements innovants et la formation des professionnels afin d’améliorer l’accompagnement sanitaire et social des personnes consommatrices.

La stigmatisation plurielle des personnes qui consomment limite la recherche de soins par les usagers et leur efficacité

La stigmatisation des personnes consommatrices de drogues se manifeste sous différentes formes : la stigmatisation sociale (discrimination par l’entourage et la société), la stigmatisation structurelle (discrimination par l’organisation des soins, pratiques discriminatoires au sein des services de santé) et l’auto-stigmatisation (baisse de l’estime de soi, intériorisation et anticipation de la stigmatisation sociale réduisant la capacité à demander de l’aide ou à répondre à ses propres besoins sociaux).

La stigmatisation structurelle a un impact profond sur l’accès aux soins des personnes concernées et certains travaux la considèrent comme un déterminant social de santé majeur. Elle est perpétuée par les conditions de prise en soins : contraintes de temps, manque de ressources, représentations négatives des personnels de santé…

En outre, les stigmatisations sociales et structurelles s’entrelacent souvent avec d’autres formes de discrimination, notamment liées à la classe sociale, au genre et à la couleur de peau. Ainsi, l’accès aux dispositifs de RdRD reste très inégal avec des sous-groupes identifiés comme particulièrement vulnérables à la consommation de substances et aux troubles liés à la consommation et présentant des besoins spécifiques : les personnes sans-abri, travailleuses du sexe, qui présentent des comorbidités psychiques, qui sont incarcérées ou qui l’ont été, les populations minorisées (femmes, personnes racisées, minorités sexuelles et de genre) et populations déplacées forcées (réfugiés, demandeurs d’asile…) n’ont que très peu accès aux services socio-sanitaires pour des raisons multiples, d’ordre structurel, social et individuel.

L’expertise pointe que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour concevoir et mettre en œuvre des politiques et des programmes répondant aux besoins particuliers de ces groupes, avec une attention portée sur l’intersectionnalité[9] et la prise en compte des discriminations multiples. Elle insiste sur l’importance d’aller à la rencontre de ces personnes et de communiquer avec elles, mais aussi de mettre en place de nouveaux lieux d’accueil et de consommation dédiés – par exemple en non-mixité (en particulier pour les mineurs, les femmes et les minorités de genre) – pour réduire la stigmatisation, offrir un accueil plus approprié et renforcer l’accès aux soins.

Le langage utilisé pour désigner les personnes qui consomment des drogues est également crucial : des termes péjoratifs et connotés (toxicomanes, drogués…) renforcent les stéréotypes. Selon les experts, l’utilisation de mots neutres et appropriés pourrait ainsi contribuer à lutter contre cette stigmatisation. Ils recommandent dans le débat public par exemple, de parler de la cocaïne avec rigueur en se fondant sur la science, dans toutes ses dimensions (notamment, d’intégrer systématiquement les dimensions sanitaire et sociale) et sans sensationnalisme.

IV. Politique pénale : penser la régulation autrement pour une meilleure efficacité

Une répression qui renforce les effets de la stigmatisation et de la précarité des personnes consommatrices ayant des troubles de l’usage

Sur le plan législatif, la décriminalisation de l’usage de drogues est au cœur des débats européens. La législation française en matière d’infractions à la loi sur les stupéfiants est considérée comme l’une des plus répressives en Europe. N’établissant aucune distinction entre les drogues, la répression actuelle se concentre principalement sur les usagers qui représentent 90 % des interpellations, avec des amendes forfaitaires dont le montant vient d’augmenter.

Pourtant, cette approche semble peu efficace : malgré les saisies record et les coûts importants de police et de justice engagés, l’offre et la demande de cocaïne continuent d’augmenter. Certaines données suggèrent même que la répression policière aggraverait les problèmes sociaux, sanitaires et judiciaires des personnes présentant des troubles de l’usage. La criminalisation engendrerait aussi une incertitude concernant la composition des produits, exposant davantage les personnes qui consomment à des risques. Selon l’analyse de la littérature, la décriminalisation de l’usage, comme au Canada, pourrait améliorer l’accès aux soins en réduisant la stigmatisation, mais à condition qu’elle s’accompagne de mesures sociales de substitution aux condamnations/peines d’incarcération (par exemple, remplacer les amendes par des orientations vers une consultation en CSAPA) et de mesures sanitaires (capacités suffisantes d’accueil et de traitement des personnes qui consomment) pour être efficace.

L’expertise invite donc à repenser la politique pénale en recentrant la répression sur les trafiquants de haut niveau, comme les importateurs (par exemple, avec la confiscation des patrimoines criminels pouvant servir à financer des campagnes de prévention ainsi que des structures d’accueil et de soin), avec une lutte contre l’offre tenant compte des nouvelles modalités d’approvisionnement – notamment en ligne –, et en choisissant une approche qui ne criminaliserait pas les personnes ayant des troubles de la consommation.

En conclusion, face au défi majeur de santé publique que représentent les conséquences de la consommation de cocaïne et ses nouveaux usages, l’analyse des données disponibles permet à l’expertise de recommander une approche globale et coordonnée, combinant prévention, réduction des risques, soins innovants et politique d’investigation pénale et financière. Elle identifie quatre grands leviers d’action prioritaires en France qui apparaissent comme indispensable pour réduire les dommages causés par la cocaïne à ses consommateurs et à l’ensemble de la société :

  • une réduction des risques ciblée via les « haltes soins addictions » ;
  • une répression ciblée sur les trafics et le haut du spectre des acteurs des réseaux criminels ;
  • des campagnes de prévention ciblées ;
  • la mise en place de programmes de logement et d’insertion.

Les expertes et experts qui ont travaillé sur l’expertise collective Cocaïne :

  • Perrine Roux : directrice de recherche Inserm en santé publique au sein de l’unité Sciences économiques et sociales de la santé et traitement de l’information médicale (Sesstim, Inserm/IRD/Aix-Marseille Université)
  • Clotilde Champeyrache : économiste, maîtresse de conférences et directrice de recherche au Conservatoire national des arts et métiers, directrice du PSDR3C (Pôle sécurité défense renseignement criminologie crises cybermenaces)
  • Hélène Donnadieu : médecin hépatologue et addictologue, professeure d’addictologie à l’université de Montpellier et cheffe de service d’addictologie au CHU de Montpellier, unité Inserm Pathogenèse et contrôle des infections chroniques et émergentes (PCCEI, Inserm/Université de Montpellier/Université des Antilles/EFS)
  • Émilie Jouanjus : pharmacologue et pharmacoépidémiologiste, maîtresse de conférences et praticienne hospitalière de pharmacologie à l’université de Toulouse et au CHU de Toulouse, Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations de Toulouse (Inserm/Université de Toulouse), membre du Réseau français d’addictovigilance
  • Yasser Khazaal : psychiatre et professeur de psychiatrie des addictions à l’université de Lausanne, médecin chef au service de psychiatrie du CHU de Lausanne
  • Laurent Fleury : responsable du pôle Expertises collectives de l’Inserm

Les expertises collectives à l’Inserm

Développées par l’Inserm depuis 1993, les expertises collectives constituent une démarche d’évaluation et de synthèse des connaissances scientifiques existantes sur des thèmes de santé publique.

Ces expertises répondent aux demandes d’institutions souhaitant disposer des données récentes issues de la recherche. L’objectif est le partage de connaissances et l’apport d’un éclairage scientifique indépendant sur des questions précises de santé, dans une perspective d’aide à la décision publique dans le champ de la santé des populations.

Le cadrage scientifique, le support bibliographique, la coordination et la valorisation des expertises collectives sont assurés par le pôle Expertises collectives de l’Inserm, rattaché à l’institut thématique Santé publique. Pour en savoir plus : inserm.fr/expertise-collective

Les expertises collectives ciblées : un nouveau format

Il s’agit d’un nouveau format, plus agile, des expertises collectives de l’Inserm, qui s’inscrit dans un contexte d’urgence : elles permettent la remise des résultats d’expertise dans un délai plus restreint que les expertises collectives « classiques ». La méthodologie habituelle de l’expertise collective Inserm a ainsi été adaptée à un délai raccourci avec la constitution d’un groupe pluridisciplinaire plus restreint d’experts, et, selon la thématique abordée, une recherche bibliographique qui peut être soit approfondie (collecte des publications scientifiques), soit plus ciblée (sélection limitée aux revues et méta-analyses très récentes).

[1]Dans ce dossier de presse, l’utilisation du terme « cocaïne » seul désigne la substance dans sa globalité. Les adjectifs « poudre » ou « basée » seront utilisés pour désigner spécifiquement l’une ou l’autre des deux formes.

[2] Craving : impulsion véhiculant un besoin irrépressible de consommation d’un produit psychoactif.

[3]Escapad : enquête sur la santé et les consommations lors de la journée Défense et citoyenneté (JDC). Cette enquête est représentative des jeunes Français âgés de 17 ans.

[4]Le programme Tapaj offre un accompagnement médico-social aux jeunes de 16 à 25 ans en situation de précarité, facilitant leur réinsertion professionnelle.

[5]La prévention par les pairs dérive de l’éducation par les pairs, un principe qui repose sur un modèle de transmission horizontale d’informations et dans une logique de création de lien par des personnes de même âge, contexte social, fonction, éducation ou expérience.

[6]Stratégies auto-préventives : les personnes qui consomment développent elles-mêmes des stratégies auto-préventives à l’égard de leurs conduites addictives et des conséquences associées.

[7]Un drug checking ou services d’analyse de drogues comprend une analyse chimique de la substance à consommer et une consultation individuelle. Il a aussi pour objectif de permettre à la personne consommatrice de substances d’accéder aux offres de prévention et de réduction des risques et permet de mieux comprendre les tendances et les dynamiques du marché illégal de la drogue et de la consommation de substances illégales.

[8]https://presse.inserm.fr/vih-et-hepatite-c-chez-les-personnes-qui-consomment-des-substances-par-injection-les-salles-de-consommation-limitent-les-pratiques-a-risques/67517/#_ftn1

[9]L’intersectionnalité consiste à prendre en compte l’interdépendance et l’interconnexion d’identités sociales multiples (genre, origine ethnique, classe sociale, orientation sexuelle, usage de drogues…), à l’origine de rapports de pouvoir et d’inégalités structurelles et pouvant générer discrimination et marginalisation de groupes de personnes.

Cancers pédiatriques : le talon d’Achille inattendu découvert dans les médulloblastomes les plus agressifs

© Fotalia

Pour la première fois, des chercheurs de l’Institut Curie, du CNRS et de l’Inserm révèlent que des acides gras s’accumulent à l’intérieur de gouttelettes lipidiques dans les cas les plus graves de médulloblastome, une des tumeurs cérébrales malignes la plus fréquente chez l’enfant. Menés en étroite collaboration en Ile-de-France avec deux équipes aux États-Unis et une équipe Toulousaine, ces travaux montrent également que, si on altère ce stockage d’acides gras, les cellules tumorales deviennent fortement vulnérables et meurent. Ces résultats ouvrent de nouvelles pistes thérapeutiques ciblées et font l’objet d’une publication dans Cancer Cell le 15 janvier 2026.

Ces travaux, soutenus notamment par la Ligue contre le cancer et l’INCa, s’inscrivent dans le cadre du programme de recherche exploratoires Identités et destins cellulaires (PEPR Cell-ID), un programme national d’envergure copiloté par le CNRS et l’Inserm et financé par France 2030.

Le médulloblastome est un cancer pédiatrique rare qui se développe au niveau du cervelet. Tumeur cérébrale maligne parmi les plus fréquentes chez l’enfant, les médulloblastomes demeurent particulièrement difficiles à traiter dans leurs formes les plus graves.

Depuis plus de vingt ans, les chercheurs étudient les différents types de médulloblastomes et sont parvenus à mettre en évidence quatre sous-groupes principaux (Wingless, Sonic Hedgehog, groupe 3 et groupe 4) grâce à l’identification des mutations ADN et des variations dans l’expression de certains gènes. Cependant, ces avancées ne suffisent pas à éclairer l’ensemble des mécanismes de ce cancer pédiatrique.

Une cohorte internationale unique de médulloblastomes

Afin d’acquérir une vision globale des médulloblastomes, les équipes de recherche (voir encadré) ont étudié depuis les échantillons tumoraux jusqu’aux données moléculaires en incluant les données cliniques du patient grâce à la construction d’une cohorte unique de médulloblastomes (MB COMICS – voir encadré). Ainsi, à travers l’étude de 384 échantillons de médulloblastomes issus de la cohorte MB COMICS provenant de France, des États-Unis, d’Allemagne et du Canada, et enrichis de cinq niveaux d’information « omiques », les chercheurs ont étudié la plus grande cohorte internationale de ce type à ce jour dans le domaine du cancer pédiatrique. Puis, ils ont utilisé une analyse bio-informatique intégrative inédite capable de croiser l’ensemble des données « omiques » recueillies (génétiques, protéomiques, phosphoprotéomiques1, métabolomiques ou cliniques) afin de mieux comprendre le fonctionnement des cellules tumorales.

Les lipides, carburant et alliés des cellules cancéreuses

Les résultats obtenus mettent en évidence une hétérogénéité métabolique significative des médulloblastomes du groupe 3, en particulier une signature lipidique unique reflétant une composition particulière en graisses dans les cellules. De plus, cette signature est associée à un sous-groupe de tumeurs caractérisé par l’activation de l’oncogène MYC2, connu pour être lié à un très mauvais pronostic.

Les scientifiques ont également découvert dans ces échantillons de médulloblastomes que les acides gras3 sont rapidement stockés dans des gouttelettes lipidiques. Or, celles-ci jouent un rôle clé dans les cellules tumorales : elles protègent les cellules du stress oxydatif mais également d’un type de mort cellulaire appelé ferroptose4, tout en alimentant les mitochondries en énergie, favorisant ainsi la croissance de la tumeur.

« Pour la première fois, une étude sur le cancer démontre que l’oncogène MYC stimule la formation de gouttelettes lipidiques, révélant ainsi une vulnérabilité jusque-là inconnue dans le groupe 3 de médulloblastomes, lesquels sont particulièrement agressifs », explique le Dr Olivier Ayrault, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’unité Mécanismes d’oncogenèse des tumeurs de l’enfant (Institut Curie, Inserm) ayant initié et coordonné ces travaux.

Cibler les réserves de graisses des cellules tumorales de médulloblastome, une piste thérapeutique prometteuse

Dans des modèles précliniques, des travaux ont montré que l’inhibition de l’enzyme DGAT1, essentielle à la formation des gouttelettes lipidiques, provoque une mort massive des cellules tumorales. Cette susceptibilité s’explique par l’accumulation de lipides toxiques qui ne peuvent plus être stockés.

« Fait notable : lorsqu’on associe des inhibiteurs de DGAT1 avec une chimiothérapie conventionnelle dans les modèles précliniques de médulloblastomes, on observe une efficacité renforcée du traitement et une amplification de la destruction des cellules tumorales », ajoute le Dr Flavia Bernardi, post-doctorante dans l’équipe menée par le Dr Olivier Ayrault et première auteure de l’article publié dans Cancer Cell.

Ces avancées ouvrent ainsi des perspectives encourageantes pour le développement de traitements combinés ciblant les réserves lipidiques dans les cellules cancéreuses, en particulier chez les patients atteints de médulloblastome du groupe 3 associé au gène MYC.

Notes :

  1. La phosphoprotéomique correspond à l’étude des niveaux de phosphorylation des protéines dans un échantillon.
  2. Les oncogènes sont des gènes capables d’induire le développement tumoral.
  3. Les acides gras sont des molécules de graisse produites par la cellule ou absorbées depuis leur environnement, et utilisées comme source d’énergie ou pour fabriquer des structures cellulaires
  4. Cette observation fait écho aux découvertes de l’équipe du Dr Raphaël Rodriguez : https://presse.curie.fr/une-nouvelle-classe-de-molecules-contre-les-cellules-cancereuses-refractaires-aux-traitements-conventionnels/?lang=fr

Une collaboration multi-acteurs fructueuse

Initiés et coordonnés par l’équipe CNRS-Inserm « Voies de Signalisation en Neuro-Oncologie Pédiatrique » dirigée à l’Institut Curie par le Dr Olivier Ayrault, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’unité Mécanismes d’oncogenèse des tumeurs de l’enfant (Institut Curie, Inserm), cette étude est fondée sur une cohorte internationale : la cohorte MB COMICS qui est co-dirigée par le Dr Olivier Ayrault (Institut Curie) et Dr Christelle Dufour (Gustave Roussy). MB COMICS est le fruit d’une collaboration étroite entre les centres de l’Institut Curie (Pr Franck Bourdeaut et le centre SIREDO pour Soins, Innovation, Recherche, en oncologie de l’Enfant, de l’aDOlescent et de l’adulte jeune de l’Institut Curie), de Gustave Roussy (Dr Christelle Dufour), du service de neurochirurgie pédiatrique de l’Hôpital NeckerEnfants malades (Pr Thomas Blauwblomme et Pr Kévin Beccaria) et du service de neuropathologie du Pole Neuro-Sainte-Anne, GHU-Paris (Pr Pascale Varlet). Soutenue par un accord de consortium signé en 2020, cette initiative s’inscrit pleinement dans la vision de Paris Kids Cancer (PKC). Centre intégré d’excellence en cancérologie pédiatrique d’Île-de-France labellisé par l’INCa en 2023 et dirigé par le Dr Olivier Delattre (Institut Curie), PKC est porté par l’AP-HP, Gustave Roussy et l’Institut Curie. Il a pour ambition de rassembler les équipes franciliennes de recherche et de soins dédiées aux cancers de l’enfant et de l’adolescent autour d’un programme scientifique commun, visant à décrypter les mécanismes de résistance tumorale et à développer de nouvelles stratégies thérapeutiques.

Par ailleurs, cette étude a été menée dans le cadre d’une collaboration ayant impliquée aux États-Unis les équipes du Dr Michael Taylor au Baylor College of Medicine et du Dr Antony Michealraj à l’Université de Pittsburgh ainsi que l’équipe du Dr Jean-Emmanuel Sarry, directeur de recherche Inserm au Centre de recherches en cancérologie de Toulouse (CRCT – Inserm, CNRS, Université de Toulouse). Ces travaux ont également bénéficié du soutien de plusieurs associations.

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