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Un quart des mères en France seraient concernées par des soins irrespectueux en maternité, facteur de risque de la dépression post-partum

Photographie montrant une jeune femme dans sa chambre d'hôpital avec un nouveau-né dans les bras et une expression de souffrance et de tristesse sur le visage.

©AdobeStock

S’appuyant sur l’enquête nationale périnatale de 2021, une équipe de chercheuses de l’Inserm, de l’AP-HP, de l’Université Paris Cité, d’INRAE et de l’Université Sorbonne Paris-Nord, en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, a évalué pour la première fois la prévalence des soins irrespectueux en maternité en France. Ses travaux montrent qu’un quart des nouvelles mères seraient concernées, avec un risque accentué de développer une dépression post-partum. Ces résultats, publiés dans BJOG: An International Journal of Obstetrics & Gynaecology, dévoilent un nouveau levier pour prévenir les troubles psychiques chez les jeunes mères.

 La naissance d’un enfant peut être source de stress, d’anxiété et de changement de l’humeur pour les parents. Près de deux femmes sur dix en France sont touchées par une dépression post-partum dans les semaines qui suivent leur accouchement. Les troubles psychiques associés sont notamment une tristesse profonde et persistante, une perte de la capacité à ressentir le plaisir, un sentiment d’incapacité à créer un lien maternel, de même que des changements d’appétit ou de poids, des perturbations du sommeil, une fatigue intense, ou des difficultés à se concentrer ou à prendre des décisions. Bien que ces troubles psychiques puissent survenir après une grossesse sans encombre, le risque de leur apparition est renforcé par des conditions de vie compliquées (précarité, solitude, conflits conjugaux, problèmes de santé) ou une grossesse difficile.

L’OMS souligne notamment l’impact de l’expérience lors de l’accouchement[1] dans la survenue d’une dépression post-partum. Malgré cela, les soins irrespectueux en maternité – les actes, les paroles ou les gestes que les femmes peuvent ressentir comme étant maltraitants, inappropriés ou non consentis, qui peuvent les heurter, les faire se sentir infantilisées, humiliées ou non écoutées – restent répandus, même dans les pays à revenu élevé.

En France, le nombre de femmes concernées par ce phénomène restait obscur. Aucune donnée épidémiologique sur la prévalence des soins irrespectueux en maternité n’existait jusqu’à maintenant. Une équipe de recherche, dirigée par Camille Le Ray, médecin et professeure à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, au sein du Centre de recherche en épidémiologie et statistiques – CRESS (Inserm/Université Paris Cité/INRAE/Université Sorbonne Paris-Nord), en collaboration avec Santé publique France et le Collectif interassociatif autour de la naissance, s’est appuyée sur la dernière enquête nationale périnatale (ENP) datant de 2021[2] pour faire un état des lieux.

En effet, pour la première fois dans les ENP, celle de 2021 incluait un second questionnaire proposé aux femmes deux mois après leur accouchement, afin de recueillir de nouveaux éléments propres au retour à la maison, et qui abordent de nouvelles thématiques comme celles de la santé mentale et des soins irrespectueux à la maternité.

Les résultats montrent que, parmi les 7 189 nouvelles mères qui ont répondu aux questions sur ces thématiques, un quart (24,9 %) répondaient positivement à la question « Est-ce que vous avez vécu, des paroles, des gestes ou des comportements de soignants qui vous ont blessée, choquée ou qui ont mise mal à l’aise ? » Parmi ces dernières, les chercheuses rapportent une prévalence plus importante de femmes éprouvant des symptômes de dépression post-partum, selon l’échelle d’Édimbourg, utilisée dans la littérature scientifique pour dépister la dépression du post-partum. Plus d’une femme sur cinq (21,8 %) ayant vécu des soins irrespectueux, présentait des symptômes de dépression du post-partum, alors qu’en population générale, cela concerne une femme sur 6 (16,6 %). Cette association persiste indépendamment du risque préexistant de dépression du post-partum, et après des ajustement méthodologiques et statistiques prenants en compte de nombreux facteurs confondants.

« Cette étude épidémiologique est fondée sur des données observationnelles, et ne permet donc pas d’établir un lien de causalité, détaille Marianne Jacques, post-doctorante à l’Inserm, première autrice et autrice correspondante de la publication. En revanche, il est possible de conclure que les soins irrespectueux en maternité apparaissent comme un facteur de risque de la dépression du post-partumIls seraient ainsi associés à une augmentation de 37 % du risque de développer des symptômes dépressifs après la naissance d’un enfant. »

« Le respect des femmes enceintes doit être vu comme un véritable levier pour agir contre la prévalence de la dépression post-partum, ajoute la chercheuse. Nos résultats appuient le fait qu’il faut s’atteler à humaniser les soins et à essayer de mieux prendre en considération les besoins des femmes – d’un point de vue des soignants, mais aussi institutionnel. Sensibiliser le public et fournir aux professionnels les ressources nécessaires pour garantir ce respect doivent devenir une priorité. »

Les chercheuses attendent beaucoup de la prochaine ENP prévue en 2027. Elle permettra non seulement de répéter et confirmer les résultats qui ont été recueillis pendant la crise Covid, une période propice à l’isolement et aux troubles de santé mentale, mais également d’approfondir les connaissances sur d’autres facteurs psychiques comme le stress ou l’anxiété.

 

[1]https://iris.who.int/items/8132c5ef-0f8e-40f0-9d4d-1f596271695d

[2]Les enquêtes nationales périnatales (ENP) sont des piliers du suivi épidémiologique de la périnatalité française. Elles sont menées tous les 5-6 ans en France depuis 1995 (1995, 1998, 2003, 2010, 2016 et 2021). Pendant une semaine, entre 14 000 et 15 000 nouvelles mères sélectionnées au hasard sont interrogées par des sages-femmes enquêtrices au sujet d’indicateurs périnataux vastes relatifs à la santé, aux pratiques médicales et aux facteurs de risque. Les ENP sont réalisées sous la direction de l’Équipe de recherche en épidémiologie obstétricale périnatale et pédiatrique de l’Inserm (EPOPé) et copilotées par la direction générale de la Santé (DGS), la direction générale de l’Offre de soins (DGOS), la direction de la Recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de Santé publique France. Les résultats de l’ENP 2021 ont été rendus publics le 6 octobre 2022. 

Découverte de valves au cœur du système lymphatique cardiaque et de leur rôle dans l’insuffisance cardiaque

Les valves lymphatiques identifiées par immunomarquage sont en blanc/gris. Les parois des vaisseaux lymphatiques identifiées par immunomarquage sont en bleu. © Ebba Brakenhielm/ Inserm

Le rôle du système lymphatique dans l’apparition et la progression de nombreuses maladies cardiovasculaires (hypertension, cardiomyopathies…) est de plus en plus reconnu, même si son implication exacte reste encore à éclaircir. Mieux comprendre ces mécanismes pourrait permettre de limiter l’aggravation de ces maladies et éviter leur évolution vers des formes sévères comme l’insuffisance cardiaque, qui touche 1,5 million de personnes en France. Dans une nouvelle étude, des chercheuses et chercheurs de l’Inserm et de l’université de Rouen Normandie, en collaboration avec une équipe de l’université de Wurtzbourg (Allemagne), ont analysé comment le système lymphatique se dérègle dans l’insuffisance cardiaque. Ils ont, pour la première fois, identifié les mécanismes cellulaires et moléculaires responsables de ce dysfonctionnement. De plus, les scientifiques ont découvert la présence de valves dans les vaisseaux lymphatiques cardiaques, dont le nombre serait réduit dans le contexte pathologique d’insuffisance cardiaque. Ces résultats sont publiés dans la revue EMBO Mol Med.

Les maladies cardiovasculaires sont la première cause de décès au niveau mondial (juste devant les cancers). Ces pathologies présentent des caractéristiques communes telles que la présence d’une inflammation, d’œdème (gonflement des tissus dû à un excès de liquide) et/ou d’une fibrose cardiaque (accumulation de matrice extracellulaire dans le myocarde) qui contribuent à l’aggravation de la maladie vers une insuffisance cardiaque[1].

Aujourd’hui, face à l’absence de traitement efficace, de nouvelles cibles thérapeutiques sont recherchées, notamment pour limiter l’inflammation et l’œdème. Depuis plusieurs années, une équipe de recherche conjointe entre l’Inserm et l’université de Rouen Normandie, co-dirigée par Ebba Brakenhielm, directrice de recherche à l’Inserm au sein du laboratoire Endothélium, valvulopathies et insuffisance cardiaque (EnVI) s’intéresse à l’implication du système lymphatique cardiaque (cf. encadré ci-dessous) dans les maladies cardiovasculaires.

Système lymphatique général et au niveau cardiaque

Tandis que le réseau vasculaire sanguin participe à l’alimentation en oxygène et en nutriments des organes, le réseau lymphatique agit en parallèle pour évacuer (ou drainer) les excès de liquides, les déchets, les cellules immunitaires, et les débris de cellules endommagées des tissus du corps.

Au niveau du cœur, on parle de système lymphatique cardiaque (image ci-dessous), lui-même composé d’un ensemble complexe de vaisseaux lymphatiques spécifiques qui, à la différence des autres vaisseaux lymphatiques, dépendent de la contraction cardiaque pour assurer leur fonction de drainage.

Dans de précédents travaux, l’équipe a montré que, dans le contexte d’un infarctus du myocarde expérimental chez les rongeurs, l’inflammation cardiaque provoquait une raréfaction des vaisseaux lymphatiques, qui devenaient alors incapables de résoudre l’inflammation et l’œdème, et de prévenir la fibrose, tous délétères pour la fonction cardiaque.

Dans une nouvelle étude, cette même équipe est allée plus loin. Les scientifiques ont réussi à décrire, chez l’animal, le mécanisme de dérèglement du système lymphatique cardiaque à l’échelle moléculaire, cette fois-ci dans le contexte spécifique de l’insuffisance cardiaque non-ischémique[2]. Ils ont analysé l’information génétique contenue dans des cellules endothéliales lymphatiques cardiaques, qu’ils ont réussi à isoler grâce à une technologie de pointe[3]. Ils ont comparé la composition de ces cellules chez des animaux sains et chez des animaux atteints d’insuffisance cardiaque.

Cette analyse a révélé que l’inflammation liée à la maladie avait pour effet de perturber l’expression de gènes clés des vaisseaux lymphatiques. Grâce à des techniques d’imagerie 3D, l’équipe de recherche a observé que ces altérations rendaient les vaisseaux plus perméables et donc moins capables d’éliminer l’excès de liquide et de débris cellulaires, caractéristiques de l’œdème.

En allant plus loin, les chercheurs ont mis en évidence la présence jusqu’alors insoupçonnée de valves dans les vaisseaux lymphatiques cardiaques. L’équipe a par ailleurs découvert de façon surprenante que le nombre de ces valves est réduit chez les animaux atteints d’insuffisance cardiaque. Or sans la présence de ces valves, l’effet drainant du système lymphatique est fortement altéré.

« Cette étude pionnière nous a permis d’approfondir nos connaissances sur le système lymphatique cardiaque, dont le bon fonctionnement est essentiel pour un cœur en bonne santé. Ces résultats devront être confirmés chez l’humain mais ils suggèrent l’utilité de développer de nouvelles stratégies pour régénérer les valves lymphatiques perdues au cours de l’insuffisance cardiaque, avec l’espoir de rétablir leur fonction essentielle de drainage du cœur », conclut Ebba Brakenhielm.

 

[1]On parle d’insuffisance cardiaque lorsque le cœur n’est plus capable d’assurer un apport sanguin suffisant aux besoins du corps.

[2]C’est-à-dire une insuffisance cardiaque non liée à un infarctus du myocarde

[3]Le séquençage de cellule unique est un ensemble de techniques de biologie moléculaire qui permet l’analyse de l’information génétique (ADN, ARN, épigénome…). Cette technologie permet d’étudier les différences cellulaires avec une résolution optimale et ainsi de comprendre la particularité d’une cellule au sein de son microenvironnement.

 

Perturbateurs endocriniens : l’exposition au méthylparabène et au bisphénol S pendant la grossesse pourrait être associée à des troubles du comportement chez l’enfant

L’équipe de recherche a examiné les impacts sur le comportement de l’exposition à douze substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens pendant la grossesse (image d’illustration). © Adobe Stock

Une étude de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA), le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal) publiée le 10 décembre 2025 dans la revue Lancet Planetary Health montre une association entre l’exposition au troisième trimestre de la grossesse à deux phénols synthétiques, le méthylparabène et le bisphénol S, communément retrouvés dans les produits de notre quotidien (aliments, cosmétiques, plastiques…), et des résultats à des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant. De nouvelles études seront nécessaires pour confirmer ces résultats et mieux comprendre les mécanismes en jeu.

Alors que les troubles du neurodéveloppement chez l’enfant sont en augmentation, le rôle des facteurs environnementaux est de plus en plus questionné. Parmi eux figurent les polluants chimiques tels que les perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux produits du quotidien, comme certains composés phénoliques et les parabènes. Toutefois, établir une relation de causalité pour chaque substance reste complexe et les mécanismes sous-jacents à ces effets sont encore mal compris.

Une étude réunissant des chercheurs de l’Inserm, en collaboration avec le CNRS, l’Université Grenoble Alpes (UGA),  le centre hospitalier universitaire Grenoble Alpes (CHU), et le Barcelona Institute for Global Health (ISGlobal)[1] publiée le 10 décembre dans la revue Lancet Planetary Health suggère une association entre des scores issus de questionnaires qui pourraient suggérer des troubles du comportement chez l’enfant et l’exposition prénatale à deux polluants chimiques : le bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, et le méthylparabène (un conservateur utilisé notamment dans des produits cosmétiques et alimentaires), suspecté d’être lui aussi un perturbateur endocrinien.[2]

« C‘est particulièrement préoccupant, car le bisphénol S est utilisé comme un substitut du bisphénol A, dont l’utilisation a été interdite pour certains usages, tels que les contenants alimentaires. Or, de plus en plus d’études suggèrent des effets néfastes sur la santé, alors même que nous sommes de plus en plus exposés à cette substance », explique Claire Philippat, chercheuse à l’Inserm et dernière autrice de cette étude.

Ces résultats se fondent sur deux cohortes clés pour l’étude de l’effet des polluants chimiques sur la santé de l’enfant : la première, composée de 1 080 mères et de leurs enfants recrutés à Barcelone[3] entre 2018 et 2021, et la seconde, de 484 mères et de leurs enfants recrutés dans la région grenobloise entre 2014 et 2017[4].

L’équipe de recherche s’est intéressée aux conséquences de l’exposition à 12 substances suspectées ou reconnues comme des perturbateurs endocriniens par les autorités sanitaires[5] lors de la grossesse : des bisphénols, des parabènes et d’autres composés phénoliques comme le triclosan, mesurées via des prélèvements d’urine répétés.

« C’est une des forces de ces cohortes : les femmes ont recueilli jusqu’à 42 échantillons pendant la grossesse alors que les études précédentes en avaient au maximum trois. Cela permet une vraie amélioration de la mesure de l’exposition à ces substances », explique la chercheuse.

Après la naissance, le comportement des enfants a été évalué entre un an et demi et deux ans à l’aide du Child Behaviour Checklist (CBCL), un questionnaire rempli par l’un des parents pour dépister d’éventuels troubles du comportement, tels que des difficultés d’attention ou des comportements anxieux, dépressifs ou agressifs.

Résultat : une exposition au méthylparabène au troisième trimestre de grossesse est associée à des scores plus élevés à ce questionnaire, suggérant de possibles troubles du comportement chez l’enfant. De même, une exposition au bisphénol S, un perturbateur endocrinien reconnu, à la même période, est liée à des scores élevés, mais uniquement chez les garçons. Aucun effet cocktail, issu du mélange des différents phénols, n’a en revanche été observé.

Pour comprendre par quels mécanismes ces composés pourraient affecter le comportement des enfants, les chercheurs ont exploré l’hypothèse d’une implication de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), dont le rôle est, entre autres, de réguler la réponse au stress dans l’organisme. Ils ont ainsi mesuré les concentrations de plusieurs hormones clés de ce système (cortisol, cortisone, déhydrocorticostérone) dans des mèches de cheveux prélevées chez les mères en fin de grossesse. Mais les variations hormonales observées n’ont pas permis d’expliquer le lien entre l’exposition prénatale aux polluants et les troubles du comportement des enfants.

« Nos résultats ne suffisent pas à écarter cette hypothèse, car il y a encore très peu d’études sur le sujet. Mais il est possible que d’autres mécanismes biologiques, tels que la perturbation de l’axe thyroïdien ou œstrogénique, soient impliqués », explique la chercheuse.

De nouvelles recherches seront nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes en jeu.

« Bien que plusieurs études suggèrent un lien entre l’exposition aux perturbateurs endocriniens et les troubles du comportement, peu de recherches se sont intéressées au bisphénol S et au méthylparabène, ce dernier n’étant d’ailleurs pas officiellement reconnu comme perturbateur endocrinien, mais seulement suspecté. Il est donc essentiel de continuer à mener des études sur de larges cohortes, avec des mesures rigoureuses de l’exposition aux polluants, afin de mieux comprendre ces effets », conclut la dernière autrice.

[1] Cette étude a été financée par l’Anses, la Fondation de France et le fonds européen ATHLETE (Advancing Tools for Human Early Lifecourse Exposome Research and Translation), qui vise à mieux comprendre et prévenir les effets sur la santé de nombreux risques environnementaux, dès les premiers stades de la vie.

[2] https://echa.europa.eu/fr/brief-profile/-/briefprofile/100.002.532

[3] BiSC Project – Barcelona Life Study Cohort

[4]La cohorte Sepages

[5]Cinq bisphénols (bisphénol A [BPA], bisphénol S [BPS], bisphénol F [BPF], bisphénol B [BPB], bisphénol AF [BPAF]), quatre parabènes (méthylparabène, éthylparabène, propylparabène, butylparabène), et trois autres phénols (triclosan, triclocarban, benzophénone-3 [BP-3])

Alimentation et cancer : les choux, alliés indispensables de l’immunothérapie

 

La présence d’un composé présent dans les crucifères, l’indole-3-carbinol, est essentiel pour rendre efficace certains traitements contre le cancer. © Photo de Monika Borys sur Unsplash

C’est une vérité universellement reconnue que les légumes sont bons pour la santé. Une étude menée par l’Institut Curie et l’Inserm révèle que la présence d’un composé présent dans les crucifères, l’indole-3-carbinol, est essentiel pour rendre efficace certains traitements contre le cancer. Les chercheurs mettent également en évidence les mécanismes biologiques en jeu et expliquent comment l’absence d’indole-3-carbinol induit un dysfonctionnement au niveau des lymphocytes T cytotoxiques et diminue l’efficacité de l’immunothérapie. Illustrant l’importance de comprendre les relations entre nutrition et immunité, ces résultats sont publiés dans Nature Communications le 2 décembre 2025.

« Nous savons aujourd’hui que la réponse aux traitements anticancéreux peut être influencée par de nombreux facteurs environnementaux, comme la nutrition. Il a notamment été montré que la composition du microbiote intestinal, elle-même modulée par notre alimentation, joue un rôle dans l’efficacité de certains traitements d’immunothérapie (par inhibiteur de point de contrôle immunitaire anti-PD1). Et c’est précisément ce lien entre nutrition et traitements anticancéreux que nous avons voulu explorer », explique le Dr Elodie Segura, directrice de recherche Inserm à l’Institut Curie (unité Immunité et Cancer).

Le rôle de l’indole-3-carbinol dans l’efficacité des traitements anti-PD1

Dans une étude menée à l’Institut Curie, le groupe du Dr Elodie Segura, directrice de recherche Inserm, s’est intéressée à un nutriment en particulier : l’indole-3-carbinol, une molécule présente en grandes quantités dans les crucifères (chou, brocolis, chou-fleur, cresson, navet, roquette, radis…). Afin d’en évaluer le rôle, les chercheurs ont comparé l’efficacité d’une immunothérapie chez des animaux ayant reçu deux régimes alimentaires différents : l’un contenant l’indole-3-carbinol et l’autre, non. Avec l’indole-3-carbinol, le traitement anticancéreux est efficace chez 50 à 60% des animaux. En revanche, lorsqu’on supprime l’indole-3-carbinol, l’efficacité du traitement diminue à 20%.

« Ces résultats nous montrent que lorsqu’on enlève ce composé présent dans les choux, il y a une diminution drastique de l’efficacité de l’immunothérapie anti-PD1 » résume le Dr Elodie Segura.

Les lymphocytes T cytotoxiques, pivot du mécanisme

On sait que les cellules cancéreuses sont capables d’inactiver les cellules du système immunitaire, évitant ainsi au cancer d’être attaqué par les cellules cytotoxiques ou « tueuses ». Or, les traitements d’immunothérapie, par inhibiteur de point de contrôle immunitaire anti-PD1, contrecarrent l’inhibition par le cancer des cellules T cytotoxiques et leur permet de se réactiver. Grâce à ce traitement, les lymphocytes T cytotoxiques qui sont réactivés deviennent capables de reconnaître les cellules tumorales et de les détruire.

Les chercheurs ont réussi à identifier les mécanismes d’action de l’indole-3-carbinol en jeu dans l’immunothérapie. Ils ont ainsi mis en évidence que l’indole-3-carbinol se fixe à un facteur de transcription appelé Aryl Hydrocarbon Receptor (AhR), notamment exprimé dans les lymphocytes T cytotoxiques[i].

En l’absence de l’indole-3-carbinol, les lymphocytes T cytotoxiques sont incapables de répondre au traitement.

« Normalement, lors d’une immunothérapie anti-PD1, les lymphocytes vont être stimulés et réactivés pour détecter les cellules tumorales. Or, en l’absence d’indole-3-carbinol dans le régime alimentaire, les lymphocytes ne sont pas capables de récupérer leurs fonctions », poursuit Elodie Segura.

« Nos travaux permettent de mieux comprendre le rôle des nutriments dans les réponses immunitaires antitumorales. Pour les patients, ces données pourraient permettre d’optimiser les régimes alimentaires afin d’assurer l’efficacité des traitements ».

Dans l’attente que ces résultats soient corroborés par des études cliniques spécifiques, les patients atteints de cancer sont encouragés à suivre les recommandations nutritionnelles et les conseils de leur médecin.

[i] Les lymphocytes T cytotoxiques, également appelés lymphocytes T CD8+ sont une catégorie de cellules immunitaires destinées à tuer des cellules cibles, telles que les cellules infectées par des virus, ou des cellules tumorales.

Trois nouveaux programmes stratégiques confiés à l’agence de programmes de recherche en santé pilotée par l’Inserm

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Financés par l’État dans le cadre du plan France 2030 à hauteur totale de 49,5 M€, trois nouveaux programmes consacrés à la recherche sur les maladies inflammatoires chroniques, les maladies neurodégénératives et la transplantation viennent d’être confiés à l’Agence de programmes de recherche en santé pilotée par l’Inserm. Ces programmes dotés de financements d’envergure, visent à structurer l’écosystème autour de priorités de recherche à fort impact sociétal et stratégique.

Financement de trois programmes stratégiques

  • Transformer l’approche des maladies inflammatoires chroniques – 22 M€ :

Le programme TRANSCEND-ID propose une nouvelle approche fondée sur une meilleure compréhension des mécanismes partagés entre ces différentes pathologies. L’objectif : adapter les traitements à chaque patient de façon à réduire la proportion des échecs thérapeutiques et augmenter les chances de rémission durable. Les équipes de recherche travailleront à identifier les facteurs déclenchants de ces maladies pour prévenir leur apparition. La France ambitionne ainsi de rassembler et de structurer une communauté nationale forte et reconnue, capable d’attirer jeunes chercheurs, cliniciens et partenaires industriels.

  • Mieux comprendre et prévenir les maladies neurodégénératives – 18,5 M€ :

Le programme PRODROM-ND a pour objet de parvenir à dépasser les classifications traditionnelles des différentes maladies neuro-évolutives pour mieux identifier les mécanismes qu’elles ont en commun. À la clé, la possibilité d’intervenir plus tôt, de ralentir la progression de ces pathologies et de réduire leur coût pour la société. Grâce à de grandes cohortes de patients et de volontaires (plus de 45 000 personnes suivies), les équipes de recherche espèrent ouvrir la voie à de nouveaux outils de diagnostic et à de nouvelles thérapies, tout en renforçant la compétitivité française au niveau européen.

  • Innover en transplantation – 9 M€ :

Le programme TREASURE vise à transformer les pratiques cliniques en transplantation. Les équipes associeront notamment l’intelligence artificielle aux biotechnologies innovantes pour optimiser la qualité des greffons et développer de nouveaux outils numériques capable de prédire leur rejet en réduisant le recours aux examens invasifs. L’ambition générale du programme est de développer et de déployer dans les centres de greffe une « clinique de transplantation augmentée par l’intelligence artificielle ». Ce nouveau modèle permettra d’augmenter le nombre de greffes réalisées tout en prolongeant significativement la survie des patients, et renforcera encore la place de la France dans ce domaine.

Une agence pour structurer et anticiper la recherche en santé          

Lancée début 2024 pour répondre aux grands défis sanitaires, l’Agence de programmes de recherche en santé pilotée par l’Inserm a pour mission de fédérer les acteurs de la recherche en santé en France autour d’une gouvernance collégiale et d’anticiper les grandes transitions sociétales, épidémiologiques, environnementales, technologiques, sanitaires et industrielles. Elle vise à identifier les priorités stratégiques de recherche en santé et à élaborer sur cette base un nombre limité de grands programmes nationaux de recherche.  L’agence est présidée par le PDG de l’Inserm Didier Samuel, entouré de deux vice-présidents, du directeur de l’AP-HP Nicolas Revel et du président de l’Université de Lille Régis Bordet.

« Ces programmes marquent un tournant pour la recherche en santé en France. Ils traduisent une volonté forte : anticiper les grandes transitions, prioriser les sujets à fort impact, et investir stratégiquement là où la recherche peut réellement transformer la vie des patients et répondre aux enjeux de la société. Cette annonce confirme le rôle central de l’Agence confiée à l’Inserm comme moteur de cohérence, d’innovation et d’impact pour l’avenir de la santé en France et à l’international », se félicite Franck Mouthon, directeur exécutif de l’Agence de programmes de recherche en santé.

Le plan d’investissement France 2030 :

  • traduit une double ambition : transformer durablement des secteurs clés de notre économie (santé, énergie, automobile, aéronautique ou encore espace) par l’innovation technologique, et positionner la France non pas seulement en acteur, mais bien en leader du monde de demain. De la recherche fondamentale, à l’émergence d’une idée jusqu’à la production d’un produit ou d’un service nouveau, France 2030 soutient tout le cycle de vie de l’innovation jusqu’à son industrialisation ;
  • est inédit par son ampleur : 54 Md€ seront investis pour que nos entreprises, nos universités et nos organismes de recherche réussissent pleinement leurs transitions dans ces filières stratégiques. L’enjeu : leur permettre de répondre de manière compétitive aux défis écologiques et d’attractivité du monde qui vient, et faire émerger les futurs leaders de nos filières d’excellence. France 2030 est défini par deux objectifs transversaux consistant à consacrer 50 % de ses dépenses à la décarbonation de l’économie, et 50 % à des acteurs émergents, porteurs d’innovation sans dépenses défavorables à l’environnement (au sens du principe Do No Significant Harm) ;
  • est mis en œuvre collectivement : pensé et déployé en concertation avec les acteurs économiques, académiques, locaux et européens pour en déterminer les orientations stratégiques et les actions phares. Les porteurs de projets sont invités à déposer leur dossier via des procédures ouvertes, exigeantes et sélectives pour bénéficier de l’accompagnement de l’État ;
  • est piloté par le Secrétariat général pour l’investissement pour le compte du Premier ministre et mis en œuvre par l’Agence de la transition écologique (Ademe), l’Agence nationale de la recherche (ANR), Bpifrance et la Caisse des dépôts et consignations (CDC).

Plus d’informations sur le site du Gouvernement et @SGPI_avenir

Prix Inserm 2025 : l’innovation au cœur de la santé

© Inserm

Jeudi 27 novembre, l’Inserm célèbrera par la remise de ses prix annuels celles et ceux qui font avancer la recherche en santé. Les travaux des cinq scientifiques récompensés lors de cette édition 2025 reflètent l’utilité et le caractère innovant des recherches qui sont menées au sein de l’Institut.

Le Grand Prix Inserm 2025 est décerné à Marc Humbert, médecin pneumologue et chercheur qui a consacré sa carrière à mieux comprendre l’hypertension artérielle pulmonaire et à améliorer la prise en charge des patients.

« Les parcours des lauréates et lauréats 2025 témoignent cette année encore de l’excellence de la recherche à l’Inserm, où l’interdisciplinarité et la synergie des équipes transforment la recherche en innovations majeures et en avancées concrètes pour les patients, déclare le Pr Didier Samuel, PDG de l’Inserm. Leurs travaux, marqués par une exigence scientifique constante, concrétisent l’ambition de l’Institut : faire progresser la santé des tous nos concitoyens et apporter des réponses aux enjeux médico-sociétaux actuels et futurs. »

 

La cérémonie des Prix Inserm sera retransmise en direct du Collège de France, jeudi 27 novembre 2025 dès 18h30 : voir la cérémonie.

 

Les lauréats 2025

Marc Humbert, Grand Prix

© Inserm/François Guénet

Doyen de la Faculté de médecine de l’Université Paris-Saclay, chef du service de pneumologie et soins intensifs respiratoires à l’hôpital Bicêtre (AP-HP) et directeur de l’unité  Hypertension pulmonaire : physiopathologie et innovation thérapeutique (Inserm / Université Paris-Saclay), Marc Humbert est l’un des spécialistes mondiaux de l’hypertension artérielle pulmonaire. Ses travaux ont ouvert la voie à des thérapies innovantes qui ont transformé la prise en charge des patients dont l’espérance de vie a plus que doublée en 20 ans.

Après un diplôme d’études spécialisées de pneumologie et une thèse en immunologie, Marc Humbert effectue un postdoctorat à l’Imperial College à Londres – avec qui il collabore toujours aujourd’hui.

À son retour en France en 1995, Marc Humbert décide d’explorer en profondeur les mécanismes de l’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), une maladie rare causée par un remodelage des petites artères pulmonaires et caractérisée par une augmentation progressive de la pression artérielle pulmonaire, conduisant à une insuffisance cardiaque sévère. À l’époque, sa rareté et les symptômes peu spécifiques au début de la maladie la rendent difficile à diagnostiquer, et l’espérance de vie une fois le diagnostic posé est de moins de trois ans. On ne connaît alors pas de gène responsable des formes familiales de la maladie et les premiers traitements qui ont vu le jour dans les années 1990 doivent être administrés par perfusion intraveineuse continue.

Au fil des ans, Marc Humbert va mettre en place une biobanque et une collection de tissus pulmonaires provenant de patients atteints d’HTAP ou d’autres formes rares d’hypertension pulmonaire. Au sein du service qu’il dirige à l’hôpital Bicêtre, son équipe va également établir l’un des plus grands registres mondiaux de l’hypertension pulmonaire, avec plus de 18 000 cas répertoriés. Le service sera labellisé « centre de référence » pour la maladie dès le premier plan national Maladies rares en 2004.

Marc Humbert est l’un des premiers à discuter du rôle de l’inflammation dans l’HTAP. Parmi ses principales découvertes, il a montré avec son équipe que le dysfonctionnement de la couche interne des vaisseaux est le point de départ du remodelage vasculaire : une découverte à la base de traitements innovants, testés dans de grands essais internationaux qu’il a contribué à concevoir. Enfin, ses observations sur les origines génétiques de la maladie ont permis l’émergence d’un tout nouveau traitement qui vient de faire ses preuves dans quatre essais cliniques successifs : le sotatercept.

Marc Humbert est également coordinateur scientifique de Destination 2024, un projet de recherche hospitalo-universitaire, soutenu par l’Agence nationale de la recherche dans le cadre du programme d’Investissements d’avenir. Destination 2024 vise à améliorer le traitement de l’hypertension pulmonaire et à favoriser le diagnostic précoce de l’une de ses formes, l’hypertension pulmonaire thromboembolique chronique, grâce au développement d’outils de diagnostic et d’aide au traitement interventionnel.

Le Grand Prix Inserm 2025 qui lui est décerné vient récompenser l’excellence des activités de recherche de Marc Humbert et son engagement en tant que médecin, tous deux mis au service des malades : « Nous avons la chance de travailler avec des spécialistes de nombreuses disciplines : biologistes, ingénieurs, médecins, chirurgiens, spécialistes des bases de données et de l’intelligence artificielle en santé… L’interdisciplinarité est très féconde, déclare-t-il. Aujourd’hui, je suis fier de recevoir ce prix au nom de mon équipe et pour tous les patients qui nous font confiance au quotidien. »

 

Mohamed-Ali Hakimi, Prix Recherche

© Inserm/François Guénet

Directeur de recherche Inserm, responsable de l’équipe Toxoplasmose & coévolution hôte-parasite, à l’Institut pour l’avancée des biosciences (Inserm / CNRS / Université Grenoble Alpes), Mohamed-Ali Hakimi explore les rouages génétiques et épigénétiques de Toxoplasma gondii, le parasite responsable de la toxoplasmose.

Après un parcours international pluridisciplinaire, Mohamed-Ali Hakimi se tourne vers la parasitologie. Il intègre l’Inserm en 2004, à la tête d’une équipe ATIP-Avenir[1] avec la toxoplasmose comme terrain d’étude.

Le parasite Toxoplasma gondii connaît un cycle de vie complexe. Transmis à l’humain via l’alimentation ou par contact avec les selles d’un chat infecté, Toxoplasma gondii infecte environ un tiers de la population. Si les symptômes sont bénins la plupart du temps, les atteintes peuvent être sévères chez les personnes immunodéprimées, ou pour le fœtus quand la femme enceinte est touchée.

Avec son équipe, Mohamed-Ali Hakimi a décrypté les mécanismes épigénétiques permettant l’alternance entre les formes sexuée et asexuée du parasite et identifié la protéine clé derrière ce phénomène. Ces découvertes devraient permettre d’identifier de nouvelles molécules ciblant les protéines présentes dans la forme sexuée et infectieuse du parasite chez le chat, pour lutter contre la transmission de la toxoplasmose à l’humain.

 

Sarah Zohar, Prix Innovation

© Inserm/François Guénet

Directrice de recherche Inserm et responsable de l’unité Health data- and model-driven approaches for knowledge acquisition (HeKA, Inserm / Inria / Université Paris Cité), Sarah Zohar s’impose comme l’une des figures de proue de la recherche en santé numérique. Son credo : utiliser les données, la modélisation et les simulations pour mieux évaluer médicaments et dispositifs médicaux numériques, au bénéfice direct des patients.

Sarah Zohar a rejoint l’Inserm en 2005 au sein d’un centre d’investigation clinique. En conjuguant les biomathématiques et les biostatistiques, elle travaille à faire progresser la représentation et la modélisation des données de santé

Sarah Zohar pilote le programme européen Invents, qui a pour ambition de palier la faiblesse statistique des essais cliniques de petits effectifs – comme dans les maladies rares, et plus particulièrement en pédiatrie, où il y a peu de patients –, en développant des essais cliniques in silico se fondant sur des modèles et des simulations, tout en respectant les contraintes des agences règlementaires.

Dans le cadre de ce programme, elle est parvenue, à convaincre les groupes pharmaceutiques de partager la plus grande quantité de données d’essais cliniques qui ne l’a jamais été dans le cadre d’un projet de recherche avec des académiques en Europe. Mais elle est également parvenue à faire travailler dans le même consortium des acteurs majeurs dans l’accès au marché européen du médicament. L’ambition de Sarah Zohar : qu’Invents permette à terme de garantir aux patients un accès à des traitements innovants.

 

Nabila Bouatia-Naji, Prix Science et société-Opecst

© Inserm/François Guénet

Directrice de recherche Inserm au Paris centre de recherche cardiovasculaire (Parcc, Inserm / Université de Paris), Nabila Bouatia-Naji s’intéresse aux gènes de prédisposition à des maladies cardiovasculaires touchant majoritairement les femmes.

Après une thèse dans un laboratoire Inserm et un post-doctorat à Cambridge, Nabila Bouatia-Naji est recrutée à l’Inserm et rejoint le Parcc en 2011. Elle s’intéresse à la dysplasie fibromusculaire, une pathologie artérielle méconnue qui touche majoritairement les femmes. Elle identifie un premier emplacement chromosomique, lié non seulement à la dysplasie fibromusculaire mais aussi à la dissection coronarienne spontanée, une forme peu connue de l’infarctus qui partage des liens cliniques avec la dysplasie fibromusculaire. À la suite de cette découverte, elle obtiendra en 2017 une bourse Starting Grant du Conseil européen de la recherche et fondera son équipe de recherche.

Nabila Bouatia-Naji va impulser des collaborations internationales dans l’objectif de combiner toutes les cohortes avec ADN disponible qui existent sur la dysplasie et la dissection coronarienne. Une initiative qui lui permettra de conduire deux grandes analyses génétiques sur ces maladies artérielles atypiques : à ce jour, 18 gènes de prédisposition ont pu être identifiés.

En 2019, après un appel sur les réseaux sociaux, la chercheuse établit un pont entre la recherche en génétique et la société en contribuant à la création du site scadinfo.fr. Dédié à la dissection coronarienne spontanée, ce site se présente comme un outil pour mieux informer et soutenir les patientes.

 

Guillaume Fusai, Prix Appui à la recherche

© Inserm/François Guénet

À la tête du pôle Europe de l’Inserm, Guillaume Fusai aide les chercheuses et chercheurs à décrocher des projets et à renforcer les liens avec les meilleurs laboratoires du continent.

Depuis son arrivée à l’Inserm en 2018 comme responsable du pôle Europe, Guillaume Fusai a travaillé à la mise en place d’une cellule Europe. Celle-ci intègre des représentants des Ressources humaines et de la direction des Affaires financières, et collabore étroitement avec les délégations régionales et Inserm Transfert, la filiale privée de l’Institut qui assure le transfert de technologies issues de ses laboratoires.

En miroir des collaborations qu’exige la participation aux projets européens, cette cellule Europe est un outil nécessaire pour encourager les chercheurs et chercheuses à répondre aux appels à projets européens, identifier leurs besoins et les accompagner. Une grande partie de son activité est aussi dédiée à développer les partenariats bilatéraux pour créer des liens forts avec des organismes étrangers d’excellence.

Dans le programme-cadre Horizon 2020, l’Inserm était le premier organisme au niveau du défi sociétal Santé et le deuxième récipiendaire des bourses du Conseil européen de la recherche. Pour Horizon Europe qui a pris la suite (2021-2027), l’objectif de Guillaume Fusai est d’augmenter encore les résultats de l’Inserm.

 

Charles Swanton, Prix international

© Ambassade de France à Londres

Le 27 octobre 2025 à la Résidence de France à Londres, lors d’une journée mettant à l’honneur la fructueuse collaboration de l’Institut avec ses partenaires britanniques, l’Inserm a remis le prix international 2025 à Charles Swanton, chercheur et clinicien britannique spécialiste du cancer.

Directeur clinique adjoint du Francis Crick Institute à Londres, où il dirige le laboratoire Cancer Evolution and Genome Instability dédié à l’évolution des cancers et à l’instabilité du génome, Charles Swanton s’intéresse à l’histoire évolutive des tumeurs solides, aux processus génétiques à l’origine des différences entre les cellules au sein d’une même tumeur et à l’impact de cette diversité sur l’efficacité du système immunitaire et sur le pronostic des patients.

Le prix Inserm international 2025 vient récompenser son engagement dans la coopération franco-britannique, notamment à travers ses travaux de recherche en collaboration avec des équipes Inserm de Gustave-Roussy.

 

Les Prix Inserm

Le Grand Prix rend hommage à un acteur ou une actrice de la recherche scientifique française dont les travaux ont permis des progrès remarquables dans la connaissance de la physiologie humaine, en thérapeutique et, plus largement, dans la recherche en santé.

Le Prix Recherche distingue un chercheur ou une chercheuse, un enseignant-chercheur ou une enseignante-chercheuse ou enfin un clinicien chercheur ou une clinicienne chercheuse dont les travaux ont particulièrement marqué le champ de la recherche fondamentale, de la recherche clinique et thérapeutique et de la recherche en santé publique.

Le Prix Innovation revient à un chercheur ou une chercheuse dont les travaux ont fait l’objet d’une valorisation entrepreneuriale.

Le Prix Science et société-Opecst récompense un chercheur ou une chercheuse, ou un personnel d’appui ou d’accompagnement de la recherche qui s’est distingué dans le domaine de la valorisation de la recherche et par sa capacité à être en dialogue avec la société et à l’écoute des questions des citoyens sur leur santé.

Le Prix Appui à la recherche enfin est décerné à un personnel d’appui ou d’accompagnement de la recherche pour des réalisations marquantes au service de l’accompagnement de la recherche.

[1] Programme qui permet aux jeunes chercheurs CNRS et Inserm de constituer leur propre équipe de recherche dans les domaines des sciences de la vie et de la santé

Aliments ultra-transformés : des impacts négatifs sur la santé documentés et des propositions concrètes pour limiter l’exposition des populations

© Adobe Stock

Deux chercheuses de l’Inserm et un chercheur d’INRAE ont participé à une série de trois articles publiés le 19 novembre dans The Lancet consacrés aux conséquences sur la santé de la consommation d’aliments ultra-transformés. Les 43 scientifiques internationaux qui signent cette série d’articles proposent la mise en place de mesures de santé publique pour limiter le recours aux aliments ultra-transformés et améliorer l’alimentation à l’échelle mondiale. La littérature scientifique montre que cette amélioration nécessite la mise en place de politiques publiques coordonnées visant à réduire la production, la commercialisation et la consommation d’aliments ultra-transformés, en parallèle des mesures visant à limiter les apports en sucre, sel, graisses saturées et à améliorer l’accès à une alimentation saine.

Les aliments ultra-transformés (AUT) représentent environ 35 % de nos apports caloriques en France (et jusqu’à 60 % aux États-Unis). Des études du monde entier montrent que la consommation de ces produits est associée à une augmentation de certaines maladies chroniques telles que les maladies cardiovasculaires ou le diabète de type 2. Limiter la consommation de ces produits représente un défi sanitaire qui nécessite la mise en place de politiques coordonnées et d’actions à l’échelle internationale, selon cette nouvelle série de trois articles rédigés par 43 experts mondiaux et publiés dans The Lancet. Les auteurs présentent une feuille de route pour évoluer vers une réglementation efficace et des régimes alimentaires plus sains, accessibles et abordables.

Les preuves des effets néfastes des aliments ultra-transformées s’accumulent

Les aliments ultra-transformés, selon la classification NOVA, sont des produits ayant subi d’importants procédés de transformation (chimique, physique, biologique), qui sont généralement formulés à partir d’ingrédients industriels tels que des huiles hydrogénées, des isolats de protéines ou du sirop de glucose/fructose, et des additifs alimentaires « cosmétiques » (colorants, édulcorants artificiels, émulsifiants…).

Les données examinées dans le 1er article de la série montrent que les régimes riches en aliments ultra-transformés sont associés à une surconsommation alimentaire globale, à une mauvaise qualité nutritionnelle (trop de sucre et de mauvaises graisses, trop peu de fibres et de protéines) et à une exposition plus élevée à des produits chimiques et additifs potentiellement problématiques pour la santé. En outre, une revue systématique de la littérature scientifique, portant sur 104 études à long terme, a révélé que 92 d’entre elles faisaient état d’une incidence plus élevée d’une ou plusieurs maladies chroniques associée à la consommation d’aliments ultra-transformés, les méta-analyses montrant des associations significatives pour 12 problèmes de santé, notamment l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, la dépression et la mortalité prématurée toutes causes confondues. La cohorte française NutriNet-Santé, pilotée par l’équipe Cress-Eren (Inserm/INRAE/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité) a justement permis de publier certaines de ces études pionnières. La cohorte permet aujourd’hui d’aller plus loin en apportant des éléments sur les potentiels facteurs en jeu (additifs alimentaires, contaminants liés aux procédés de transformation et aux emballages…).

Selon Mathilde Touvier, directrice de recherche Inserm, coordinatrice de la cohorte NutriNet-Santé et son collaborateur Bernard Srour, chercheur INRAE, qui ont participé au 1er article de la série : « De plus en plus d’études montrent qu’une alimentation riche en aliments ultra-transformés nuit à la santé. Si un débat sur les aliments ultra-transformés au sein de la communauté scientifique est le bienvenu pour renforcer le niveau de preuves disponibles, notamment sur les mécanismes et les facteurs impliqués, il convient de le distinguer des tentatives des groupes d’intérêts particuliers visant à discréditer les preuves scientifiques actuelles et à freiner les politiques de santé publique. »

Des politiques pour lutter contre les aliments ultra-transformés tout en améliorant l’accès à des alternatives saines

Le deuxième article de la série présente des solutions visant à réglementer et à réduire la production, la commercialisation et la consommation d’AUT, afin de responsabiliser les industriels quant à leur rôle dans la promotion de l’alimentation ultra-transformée.

L’article explique comment l’amélioration de l’alimentation à l’échelle mondiale nécessite des politiques spécifiques afin de compléter la législation existante pour réduire la teneur en graisses saturées, en sel et en sucres ajoutés des aliments. Bien que des mesures doivent être mises en place au niveau des consommateurs (étiquetage, éducation, recommandations), il est surtout question de transformer en profondeur le système alimentaire ultra-transformé. En matière d’étiquetage par exemple, il s’agirait d’indiquer le caractère ultra-transformé des produits pour que les consommateurs les repèrent facilement, comme cela a été proposé et testé avec une version évoluée du Nutri-Score intégrant la dimension d’ultra-transformation.

Les auteurs proposent également des restrictions commerciales plus strictes, en particulier pour les publicités destinées aux enfants, dans les médias numériques et au niveau des marques, ainsi que l’interdiction des aliments ultra-transformés dans les institutions publiques telles que les écoles et les hôpitaux, et la limitation de leur vente et de leur espace dans les rayons des supermarchés, comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays.

Une réponse mondiale coordonnée pour lutter contre les stratégies de lobbying de l’industrie des produits alimentaires ultra-transformés

Les auteurs du troisième et dernier article de la série – auquel Melissa Mialon, chercheuse et titulaire de la chaire Inserm Recherche sur les services de santé a participé – expliquent la relation entre les stratégies de l’industrie agroalimentaire et l’essor des produits alimentaires ultra-transformés : utilisation d’ingrédients bon marché, de méthodes industrielles pour réduire leurs coûts, d’un marketing intensif et de designs attrayants pour stimuler la consommation.  Avec un chiffre d’affaires annuel mondial de 1 900 milliards de dollars, les aliments ultra-transformés constituent le secteur alimentaire le plus rentable.

La série décortique les mécanismes contribuant à éviter la mise en place de réglementations, à orienter la recherche scientifique, et à influencer l’opinion publique malgré les connaissances sur les impacts sanitaires.

Les auteurs appellent à une réponse coordonnée en matière de santé publique à l’échelle mondiale et estiment qu’il y a « aujourd’hui besoin d’une réponse mondiale audacieuse et coordonnée pour mettre en place des systèmes alimentaires qui accordent la priorité à la santé et au bien-être des populations. »

Leucémies aiguës chez l’enfant : l’exposition à certains polluants de l’air au moment de la naissance pourrait être un facteur de risque

(Image d’illustration) © AdobeStock

Si le rôle de certains polluants de l’air est aujourd’hui reconnu dans certains cancers chez l’adulte, il n’est pas encore établi dans le cas des leucémies aiguës chez l’enfant. Une équipe de l’Inserm, en collaboration avec l’Université Sorbonne Paris Nord, l’Université Paris Cité et INRAE[1], a utilisé les données issues de l’étude GEOCAP-Birth fondée sur le registre national des cancers de l’enfant[2] pour évaluer le risque de leucémie aiguë en fonction de l’exposition résidentielle aux polluants de l’air au moment de la naissance. Leurs résultats, parus dans Environmental Health, montrent des associations significatives entre l’exposition à certains polluants de l’air et la survenue des deux principaux types de leucémies pédiatriques.

La leucémie aiguë est le cancer le plus fréquent chez l’enfant de moins de 15 ans. Elle se caractérise par la prolifération incontrôlée de cellules hématopoïétiques immatures produites par la moelle osseuse – à l’origine de toutes les lignées de cellules sanguines du corps. Ces cellules vont alors progressivement prendre la place des cellules sanguines fonctionnelles, et les empêcher d’effectuer leurs tâches.

Les deux types principaux de leucémie chez l’enfant sont la leucémie aiguë lymphoblastique (LAL), qui représente 80 % des cas, et la leucémie aiguë myéloïde (LAM), qui représente 15 % des cas. Alors que plusieurs facteurs de risque chez l’enfant sont aujourd’hui bien connus (exposition à de fortes doses de radiations ionisantes, certains facteurs génétiques ou encore certaines chimiothérapies), le rôle de l’exposition périnatale[3] à certains facteurs environnementaux, comme l’exposition aux polluants de l’air par exemple, est encore débattu. Pourtant, le potentiel carcinogène pour l’humain de certains composants, issus notamment du trafic routier, est aujourd’hui reconnu.

Après avoir montré dans de précédents travaux que la proximité du lieu de résidence avec un grand axe routier au moment du diagnostic, était associée, en France, à un risque accru de développer une LAM dans l’enfance, le groupe de recherche aujourd’hui dirigé par Stéphanie Goujon, chercheuse Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et statistiques (Inserm/INRAE/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), a poussé ses investigations plus avant.

L’équipe s’est ainsi intéressée à l’impact sur le risque de développer une leucémie aiguë lymphoblastique ou myéloïde de l’exposition aux polluants de l’air au lieu de résidence à la naissance – un indicateur considéré fiable de l’exposition que l’enfant a également pu subir in utero.

Pour ce faire, les scientifiques ont utilisé les données du registre national des cancers de l’enfant en France au sein de l’étude nationale GEOCAP-Birth, et comparé 581 enfants atteints de LAL et 136 enfants atteints de LAM, nés et diagnostiqués entre 2010 et 2015, avec une population contrôle de près de 12 000 enfants nés sur cette même période. Les indicateurs d’exposition impliquaient la proximité d’un axe routier à fort trafic (longueur de routes à moins de 500 m) et des modélisations d’exposition à plusieurs polluants liés au trafic : dioxyde d’azote (NO2), particules fines PM2,5 et carbone suie[4]. Les zones de résidence ont été catégorisées en trois niveaux d’urbanisation : unités urbaines[5] de moins de 5 000 habitants, entre 5 000 et 99 999 habitants et de 100 000 habitants et plus.

Les chercheuses et chercheurs ont observé une association entre l’exposition aux PM2,5 et le risque de développer une LAL : les enfants les plus exposés présenteraient un risque plus élevé de l’ordre de 70 % par rapport aux enfants les moins exposés et chaque augmentation de 2 μg/m3 de la concentration en PM2,5 dans l’air serait associée à un accroissement du risque moyen de 14 %. Cette association était observée dans les trois catégories d’unités urbaines.

En revanche, la présence d’un axe routier majeur à moins de 500 mètres de la résidence ne semblait pas associée au risque de développer une leucémie aiguë. Dans l’ensemble, les résultats allaient dans le même sens pour les expositions au NO2 et au carbone suie. Toutefois, dans les unités urbaines de moins de 5 000 habitants et dans celles comportant entre 5 000 et 99 999 habitants, une augmentation de l’ordre de 80 % du risque de LAL a été observée chez les enfants les plus exposés au carbone suie par rapport aux enfants les moins exposés. Selon l’équipe de recherche, ces résultats laissent penser que des sources de pollution aux PM2,5 (carbone suie en particulier), autres que le trafic routier, pourraient être impliqués (par exemple, la pollution liée à la production industrielle ou bien au chauffage domestique).

« Nos travaux supportent l’hypothèse d’un rôle de l’exposition périnatale à la pollution de l’air dans la survenue de leucémie aiguë chez l’enfant, appuyant en particulier l’implication des particules fines PM2,5 dans la leucémie aiguë lymphoblastique, précise Aurélie Danjou, chercheuse Inserm et première autrice de la publication. Des études regroupant les données de davantage d’enfants pourraient aider à consolider les résultats concernant la leucémie aiguë myéloïde, mais aussi à mieux comprendre quelles sources de pollution sont à l’origine des associations et quels autres polluants pourraient jouer un rôle », conclut la chercheuse.

 

[1] Ces travaux ont reçu le soutien de l’Anses, de l’INCa et de la Fondation de France.

[2] Le programme de recherche GEOCAP, coordonné par Stéphanie Goujon, a pour objectif principal d’étudier l’influence des expositions environnementales sur le risque de cancer chez l’enfant, à partir des coordonnées spatiales du lieu de résidence. Il est fondé sur deux études cas-témoins nationales : GEOCAP-Diag basée sur l’adresse de résidence au moment du diagnostic et GEOCAP-Birth basée sur l’adresse de résidence à la naissance.

[3] La périnatalité s’étend de la grossesse aux premiers mois du nourrisson.

[4] Le carbone suie se retrouve dans la partie la plus fine des particules PM2,5

[5] En France hexagonale, une unité urbaine est définie par l’INSEE comme une municipalité ou un groupe de municipalités regroupant au moins 2 000 habitants et avec une distance entre les bâtiments de moins de 200 mètres.

Une piste prometteuse pour augmenter l’efficacité des antibiotiques

Micrographie électronique à balayage d’Escherichia coli. © National Institute of Allergy and Infectious Diseases, National Institutes of Health

Les aminosides sont des antibiotiques efficaces contre de très nombreuses bactéries telles que Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa ou Staphylococcus aureus. Mais jusqu’à présent, personne ne savait comment ces antibiotiques arrivaient à pénétrer dans les bactéries. Des scientifiques de l’Institut Pasteur, en collaboration avec des équipes de l’Inserm, du CNRS et de l’Université Paris Cité, viennent de prouver que les aminosides utilisent les transporteurs des sucres pour traverser les membranes bactériennes. Au-delà de cette découverte, ils ont réussi à doubler le nombre de transporteurs chez les bactéries Escherichia coli, y compris les plus résistantes, augmentant dès lors le taux de pénétration et l’efficacité des antibiotiques. Cette découverte fondamentale, qui devrait rapidement donner lieu à des essais cliniques, a été publiée le 5 septembre 2025 dans Science Advances.

Pour être efficaces, les antibiotiques doivent nécessairement pénétrer à l’intérieur des bactéries pathogènes. Les aminosides, par exemple, arrivent efficacement à franchir la double membrane d’Escherichia coli – une bactérie à Gram négatif qui peut causer des infections urinaires, des septicémies ou des endocardites(1) – avant de bloquer la synthèse des protéines et d’entraîner sa mort. Toutefois, certaines bactéries E. coli résistent. En 2019, ces dernières ont été responsables de 829 000 décès dans le monde(2).

« La question du mode de transport des aminosides a fait l’objet de nombreux débats, l’une des hypothèses étant que les antibiotiques s’accrochent à la paroi des bactéries et la traversent de manière passive, relate Zeynep Baharoglu, auteure principale de la publication et directrice de recherche dans l’Unité Plasticité du génome bactérien de l’Institut Pasteur. Mais, de façon fortuite, des recherches fondamentales menées par notre équipe sur le stress des bactéries face aux antibiotiques nous ont mis sur une nouvelle piste. »

En effet, en étudiant le comportement de la bactérie Vibrio cholerae, responsable du Choléra, les chercheurs ont remarqué une corrélation entre l’efficacité des aminosides et la présence de transporteurs de sucres – des « portes d’entrées » qui permettent spécifiquement au glucose, sucrose, fructose, etc. de pénétrer dans la bactérie afin de l’alimenter en énergie. Suivant leur intuition, les chercheurs ont donc décidé d’étudier ce mode de transport en détail chez Escherichia coli. Et les résultats ont été à la hauteur des espérances.

« Nous avons observé, notamment grâce à la fluorescence, que les aminosides pénétraient dans les bactéries E. coli de façon active, en empruntant les portes d’entrées utilisées par les différents glucides. C’est la première fois que l’on mettait en évidence ce mode de transport pour des antibiotiques », se réjouit Zeynep Baharoglu.

Connaissant la plasticité des transporteurs – dont le nombre fluctue en fonction du type de sucre présent dans le milieu –, les scientifiques ont augmenté leur quantité avec l’espoir d’améliorer la perméabilité des bactéries aux antibiotiques. Ils ont alors testé 200 composés, à la fois sur des échantillons biologiques humains contaminés par E. coli et dans un modèle animal d’infection urinaire, ce qui a permis d’identifier un candidat particulièrement efficace.

« Il s’est avéré que l’uridine(3) permet de doubler la quantité globale des transporteurs de sucre chez les bactéries E. coli avec pour conséquence de multiplier par dix leur sensibilité aux aminosides. Ce qui est également très intéressant, c’est que certaines bactéries résistantes voire multi-résistantes redeviennent perméables et sensibles aux aminosides en présence d’uridine », souligne Zeynep Baharoglu. Et des effets similaires sont observables chez de nombreuses bactéries.

Les espoirs concernant cette découverte sont importants. L’administration d’uridine pourrait en effet permettre de réduire les doses d’antibiotiques à administrer, diminuant les risques de créer des résistances mais aussi de potentiels effets secondaires. Les aminosides, par exemple, peuvent être toxiques à forte dose pour l’oreille interne ou les reins.

« C’est une découverte importante qui pourrait changer la donne pour cette classe d’antibiotiques en permettant son utilisation à plus faible concentration, et élargir son utilisation à d’autres pathologies comme les endocardites ou les chocs septiques », espère Zeynep Baharoglu.

Autre perspective : « greffer » l’uridine à divers antibiotiques pour les aider à pénétrer dans des bactéries, des bactéries résistantes notamment.

« Il faut savoir que l’uridine est déjà utilisé en clinique ; son absence de toxicité chez l’humain a déjà été démontré, ce qui va nous permettre de gagner du temps pour la synthèse de nouvelles molécules, de faire très rapidement des essais cliniques et donc de réduire les coûts de mise sur le marché, remarque Didier Mazel, responsable de l’Unité Plasticité du génome bactérien de l’Institut Pasteur. Ces travaux montrent aussi à quel point il est important de faire de la recherche fondamentale. Sans elle, cette découverte, qui pourrait jouer un rôle majeur dans la stratégie de lutte contre la résistance aux antibiotiques, n’aurait pas eu lieu. »

En 2019, selon l’OMS, les bactéries résistantes aux antibiotiques ont été impliquées dans la mort de plus de 6 millions de personnes(4).

 

(1) infection grave de la paroi interne du cœur.

(2) www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(21)02724-0/fulltext

(3) nucléoside qui contient un sucre et rentre dans la composition de l’ARN.

(4) www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/antimicrobial-resistance

Des chercheurs développent une sonde à ultrasons capable de visualiser un organe entier en 4D

Visualisation 4D de la vascularisation d’un rein entier obtenue grâce à la sonde multi-lentille développée dans cette étude. Les veines sont représentées en bleu et les artères en rouge. Les variations de couleur indiquent la vitesse du flux sanguin : plus la couleur est vive, plus le sang circule rapidement. Les plus petits vaisseaux font moins de 100 micromètres. © Alexandre Dizeux, Physics for Medicine /Inserm

Pour la première fois, une équipe de chercheurs Inserm de l’Institut Physique pour la Médecine (Inserm/ESPCI Paris-PSL/CNRS) a réussi à cartographier de façon très précise la circulation sanguine d’un organe entier chez l’animal (cœur, rein et foie), et ce en quatre dimensions : 3D + temps. Cette nouvelle technique d’imagerie appliquée à l’humain pourrait à la fois permettre de mieux comprendre l’appareil circulatoire (veines, artères, vaisseaux et système lymphatique), mais aussi de faciliter le diagnostic de certaines pathologies liées à la circulation du sang. Ces résultats sont publiés dans Nature Communications.

La microcirculation sanguine est un réseau complexe qui permet d’acheminer le sang vers les tissus et les organes grâce à de minuscules vaisseaux sanguins. Lorsque ce mécanisme fonctionne correctement, les cellules reçoivent l’oxygène et les nutriments nécessaires à leur vitalité, tandis que les déchets métaboliques sont efficacement évacués.

Toute altération de ce réseau, qu’elle soit structurelle ou fonctionnelle, peut entraîner des conséquences cliniques graves, notamment une insuffisance cardiaque, une insuffisance rénale et diverses maladies chroniques. Or aucune méthode d’imagerie ne permet actuellement de visualiser la microcirculation et d’évaluer l’intégrité du système circulatoire dans son ensemble, des grandes artères jusqu’aux plus fines artérioles, et ce à l’échelle de l’organe entier.

Avec cette problématique en tête, l’équipe de recherche de l’Institut Physique pour la médecine (Inserm/ESPCI Paris-PSL/CNRS) a pour la première fois mis au point un outil capable de réaliser ces images[1]. Il s’agit d’un nouveau type de sonde ultrasonore, développé dans le cadre des travaux de thèse de Nabil Haidour, sous la direction de Clément Papadacci (chercheur Inserm). Grâce à cette technologie, les scientifiques sont parvenus à cartographier la vascularisation et quantifier la dynamique des flux sanguins de trois organes essentiels – le cœur, le rein et le foie – sur des modèles animaux de taille comparable à celle de l’humain, le tout avec une résolution d’image tout à fait inédite.

Le dispositif, non-invasif, a permis de distinguer la microcirculation jusque dans les vaisseaux les plus fins (moins de 100 micromètres). Dans le cas du foie, il a été possible d’identifier et de différencier ses trois réseaux sanguins (artériel, veineux et porte) grâce à leur signature hémodynamique.

« L’originalité de ces résultats est que ces images nous permettent de visualiser les vaisseaux d’un organe en entier à des échelles toutes petites (moins de 100 micromètres) – cette résolution d’image en 4D est inédite, tout comme le fait d’observer un organe de grande taille en entier, ainsi que les dynamiques de flux », explique Clément Papadacci, chercheur Inserm et dernier auteur de l’étude.  

Cette technologie va désormais être testée chez l’humain, dans le cadre d’un essai clinique. Les développements permettant le déploiement chez l’humain sont menés avec l’aide de l’ART Ultrasons biomédicaux, un accélérateur de recherche technologique créé par l’Inserm et intégré à l’Institut Physique pour la médecine. « La sonde pourra être connectée à un équipement portable de petite taille qui permettrait son intégration dans la pratique médicale », explique Clément Papadacci.

« Utilisée en clinique, cette technologie nouvelle pourrait devenir un outil majeur pour mieux comprendre la dynamique vasculaire dans son ensemble, depuis les vaisseaux les plus gros jusqu’aux artérioles pré-capillaires. Il pourrait également contribuer à faire progresser le diagnostic des troubles de la microcirculation et le suivi des traitements des maladies des petits vaisseaux, maladies pour lesquelles le diagnostic est complexe et se fait par exclusion des autres pathologies », conclut Clément Papadacci.

 

Illustration de cette nouvelle technologie en vidéo :

 

[1] Recherche réalisée dans le cadre de l’étude MicroFlowLife (bourse starting grant ERC).

Vieillissement, maladies et cancer de l’os : la moésine, une molécule qui pèse dans la balance

En l’absence de moésine, les ostéoclastes humains présentent des noyaux surnuméraires (en rose). L’actine est représentée en blanc. – Microscopie à fluorescence © Ophélie Dufrançais

Comme un arbre, le squelette est vivant. Il se développe et doit être taillé pour rester harmonieux. Pour maintenir cet état, les ostéoclastes endossent le rôle de jardinier, élaguant les os usés. Ces grosses cellules, uniques par leur morphologie et leurs fonctions, jouent un rôle crucial dans l’équilibre du squelette, mais aussi dans certaines maladies osseuses, comme l’ostéoporose et le cancer. Une équipe de chercheuses et chercheurs de l’Inserm, du CNRS et de l’Université de Toulouse, en collaboration avec des équipes internationales, vient de mettre en évidence que leur formation et leur activité sont façonnées par une protéine : la moésine. Leurs travaux, publiés dans The Journal of Cell Biology, montrent que celle-ci contrôle la taille des ostéoclastes ainsi que leur capacité à détruire l’os. Ces découvertes ouvrent de nouvelles pistes qui pourraient, à terme, contribuer au développement de traitements innovants contre les maladies osseuses très souvent liées au vieillissement.

L’os est une structure rigide mais dynamique. Tout au long de la vie, il grandit, se casse, se répare, mais aussi se détériore. Le remodelage osseux est un processus complexe, qui nécessite une coopération entre différentes cellules, parmi lesquelles les ostéoblastes qui participent à la création de l’os, et les ostéoclastes qui le détruisent continuellement. Tout est une question d’équilibre dynamique entre formation et dégradation du tissu osseux.

Une instabilité dans ce processus provoque des maladies et des complications. Avec l’âge notamment, les ostéoclastes deviennent plus agressifs et se mettent à trop dégrader les os, entraînant des défauts et des pertes osseuses caractéristiques du vieillissement et des maladies associées comme l’ostéoporose. Cette hyper-agressivité des ostéoclastes est également observable dans les cancers osseux et métastases qui détruisent l’os.

Des équipes de recherche françaises et internationales, co-coordonnées par Christel Vérollet, directrice de recherche Inserm au sein de l’Institut de pharmacologie et biologie structurale (CNRS/Université de Toulouse), se sont penchées sur la raison de cette suractivité. Dans une nouvelle étude, elles s’intéressent à la moésine, une protéine à multiples fonctions connue notamment pour réguler l’architecture interne des cellules (le cytosquelette), et montrent qu’elle joue un rôle central dans la formation et l’activité des ostéoclastes.

Après avoir enlevé la moésine dans des ostéoclastes de souris pour évaluer les conséquences sur leur formation et leur fonction, les scientifiques ont pu répliquer in vitro les résultats sur des ostéoclastes humains, plus difficiles à cultiver en laboratoire. Ce modèle de souris dénuées de moésine, développé par une équipe à Philadelphie, a permis d’évaluer les conséquences de cette délétion sur l’os et d’obtenir une représentation plus complète – et à l’échelle du vivant – du rôle de cette molécule.

Toutes les observations semblent concorder : la moésine régulerait la formation mais aussi l’agressivité des ostéoclastes. Sans moésine, les ostéoclastes sont plus gros et plus actifs. Chez les souris dépourvues de la protéine, l’augmentation du nombre et de l’activité des ostéoclastes se matérialise par une perte osseuse visible aux scanners mais aussi détectable avec des marqueurs sanguins, similaires à ceux testés chez les patients atteints d’ostéoporose.

« Les ostéoclastes sont uniques. Ce sont les seules cellules du corps à pouvoir dégrader de l’os. Mais ce sont aussi des cellules à plusieurs noyaux car ils naissent de la fusion de plusieurs cellules », explique Christel Vérollet.

Les travaux des chercheuses et chercheurs montrent que la moésine contrôlerait, dans un premier temps, la fusion de ces cellules en régulant la formation de petits ponts à leur jonction (les nanotubes membranaires) qui sont essentiels à la communication entre deux cellules juste avant leur fusion. Dans un second temps, une fois les ostéoclastes formés, cette même moésine réorganiserait leur cytosquelette interne pour réguler leur action de destruction de l’os.

« Nous avons identifié une nouvelle protéine impliquée dans la fusion cellulaire des ostéoclastes. Ces résultats ouvrent la voie à une nouvelle avenue thérapeutique contre le vieillissement et les maladies de l’os, qui ciblerait non pas la viabilité des ostéoblastes, comme envisagé jusqu’à maintenant, mais leur fusion », détaille Christel Vérollet.

Malheureusement, la moésine n’est pas spécifique aux ostéoclastes. Elle joue de multiples rôles dans le corps et dans différentes cellules, ce qui pose un problème pour l’envisager comme cible thérapeutique primaire.

« Identifier des régulateurs de la moésine, spécifiques des ostéoclastes, pourrait avoir les applications thérapeutiques escomptées, à la fois contre le vieillissement osseux mais aussi contre les conséquences désastreuses de certains cancers sur l’os. Mais pour cela, des études sont encore nécessaires », conclut Christel Vérollet.

Une meilleure compréhension du rôle et des interacteurs de cette protéine au carrefour de la fusion cellulaire, de la communication intercellulaire et de la perte osseuse, est la clé de l’aboutissement de ces promesses.

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