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Les résultats de l’essai Solidarity/Discovery publiés dans le New England Journal of Medicine

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Dès le début de la pandémie, l’Inserm via son consortium REACTing a mis en place Discovery, un essai clinique européen visant à évaluer l’efficacité de quatre traitements antiviraux repositionnés dans l’indication de Covid-19 nécessitant une hospitalisation (le remdesivir, l’hydroxychloroquine, le lopinavir et l’interferon beta-1a). En parallèle, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a mis en place un grand consortium d’essais cliniques baptisé Solidarity, dont l’objectif était également de tester l’efficacité de ces quatre traitements. Discovery a donc rejoint Solidarity afin de contribuer à lui fournir des données solides et rigoureuses. Les premiers résultats de Solidarity sont désormais publiés dans le New England Journal of Medicine.

Lancé en mars 2020 sous l’égide de l’essais clinique mondial Solidarity de l’OMS, Discovery est un essai clinique d’efficacité et de tolérance. Il s’agit du seul essai académique européen de grande ampleur portant sur les traitements de la Covid-19.

Portant notamment sur des patients hospitalisés en France et dans d’autres pays européens pour Covid-19 sévère, cet essai est randomisé (les traitements sont attribués aléatoirement aux participants) et ouvert (soignants et patients sont informés du traitement attribué). Les données obtenues dans Discovery font partie des données analysées dans le cadre de Solidarity et présentées dans l’étude du New England Journal of Medicine.

L’analyse porte sur 11,330 patients adultes dans 405 hôpitaux répartis dans 30 pays et inclus les « essais filles » de Solidarity. Les patients étaient divisés en différents groupes pour recevoir soit :

  • La combinaison remdesivir + soins standards
  • La combinaison hydroxychloroquine + soins standards
  • La combinaison opinavir + soins standards
  • La combinaison interferon ou interferon et lopinavir + soins standards
  • Les soins standards administrés à tous les patients hospitalisés pour cause de Covid-19 sévère

Les résultats suggèrent qu’aucun de ces traitements n’a d’effet sur l’amélioration clinique des patients. Aucun d’entre eux ne diminue significativement la mortalité globale, le risque d’avoir recours à la ventilation mécanique ou encore la durée d’hospitalisation.

 Dans le cadre de Solidarity et Discovery, la décision a toutefois été prise de poursuivre les inclusions dans le groupe remdesivir. En effet, la métanalyse présentée dans l’étude suggère que, si la mortalité n’est pas réduite chez les personnes en réanimation sous ventilation mécanique ayant reçu du remdesivir, elle montre que le remdesivir pourrait diminuer légèrement la mortalité dans le sous-groupe des patients hospitalisés ne nécessitant pas de ventilation mécanique. De plus, alors que pour toutes les autres combinaisons thérapeutiques testées dans Solidarity, un consensus scientifique se dégage concernant leur absence d’efficacité contre la Covid-19, les données publiées dans d’autres études restent encore contradictoires concernant le remdesivir.

La décision des investigateurs de poursuivre les inclusions dans ce groupe vise donc à apporter de nouvelles données afin de trancher définitivement sur l’intérêt du remdesivir contre les formes sévères de Covid-19.

Discovery a bénéficié d’un financement de la part de la Commission Européenne et inclus actuellement des patients hospitalisés pour Covid-19 sévère dans cinq pays européens (d’autres pays européens vont bientôt suivre et sont en attente des autorisations réglementaires).

Rôle possible de l’exposition aux perturbateurs endocriniens dans la sévérité de la Covid-19

Microscopie électronique d’une cellule infectée par le SARS-CoV-2 © Philippe Roingeard et Sébastien Eymieux, unité Inserm U1259, Morphogenèse et antigénicité du VIH et des virus des hépatites, Université de Tours, France

 

Une nouvelle étude, portée par Karine Audouze (Maître de conférences, Université de Paris) au sein du laboratoire T3S* (Université de Paris, Inserm) et publiée le 19 novembre 2020 dans la revue Environment International suggère que l’exposition à des produits chimiques qui dérèglent le système endocrinien (les perturbateurs endocriniens ou PE) pourrait interférer avec différents signaux biologiques du corps humain jouant un rôle important dans la sévérité de la Covid-19.

Certains sujets infectés par le SARS-CoV2 n’ont aucun symptôme majeur; d’autres tombent gravement malades. La littérature scientifique a prouvé que l’âge, le sexe, le poids et les maladies chroniques préexistantes, jouent un rôle dans la variabilité substantielle de l’évolution de la Covid-19. D’autres facteurs comme les polluants de l’environnement pourraient aussi être impliqués, notamment en favorisant l’obésité et les maladies chroniques.

En effet, « notre nouvelle étude révèle que l’exposition à des produits chimiques qui dérèglent le système endocrinien (les perturbateurs endocriniens ou PE) pourrait interférer avec différents signaux biologiques du corps humain jouant un rôle important dans la sévérité de la Covid-19 » explique Karine Audouze.

L’exposition aux perturbateurs endocriniens a été associée à des maladies chroniques métaboliques telles que le diabète, l’obésité ou certaines maladies cardiaques, qui peuvent toutes contribuer à la gravité de la Covid-19. Pour mieux comprendre les relations entre ces substances et l’augmentation du risque de Covid-19 sévère, les chercheurs ont utilisé une approche bio-informatique.

Ils ont pour cela identifié les voies biologiques (et les protéines clés de ces voies) qui étaient associées à la fois aux modes d’action des PE et, en parallèle, aux maladies chroniques favorisant la sévérité de la Covid-19. Ils ont alors pu identifier des voies communes, qui sont en l’occurrence impliquées dans la défense de l’organisme vis à vis de pathogènes (la réponse immunitaire).

Les auteurs suggèrent qu’il existe une relation possible entre la gravité de cette pandémie et la détérioration de notre environnement par les produits chimiques. Ils soulignent d’une part que les populations fortement exposées aux PE méritent la meilleure prévention possible et d’autre part que les protéines clés des voies biologiques qui sont à la fois ciblées par les PE et liées à la gravité de la Covid-19, peuvent représenter des cibles possibles pour les thérapies futures.

 

* Unit T3S : Environmental Toxicity, Therapeutic Targets, Cellular Signaling and Biomarkers

Efficacité de traitement contre le VIH : le dolutégravir n’est pas inférieur à l’éfavirenz au terme de 96 semaines d’étude

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La non-infériorité d’un traitement contre le VIH, le dolutégravir, en comparaison à un autre traitement contre le virus, l’éfavirenz, avait déjà été démontrée à la semaine 48 chez des patients infectés par le VIH-1 par l’essai ANRS 12313 NAMSAL, conduit au Cameroun. L’équipe de recherche a poursuivi cette étude et a confirmé ce résultat au bout de 96 semaines.

Les chercheurs n’ont pas observé de résistance au traitement dans le bras dolutégravir, mais une prise de poids plus importante – en particulier chez les femmes – qui avait déjà été constatée à la semaine 48. Ils ont également montré que le succès thérapeutique était moins fréquent parmi les patients qui présentaient une forte charge virale à l’inclusion. Il semble donc difficile de rattraper le retard lorsque le traitement est débuté à un stade tardif de la maladie.

Les résultats de cette étude, soutenue par Unitaid et l’ANRS, agence autonome de l’Inserm, ont été publiés dans l’édition d’octobre 2020 du Lancet HIV et ont été présentés à l’AFRAVIH connecté-e-s 2020.

L’objet de l’étude ANRS 12313 NAMSAL (News Antiviral and Monitoring Strategies in HIV-infected Adults in Low-income countries), co-financée par Unitaid et l’ANRS et conduite au Cameroun, est de mesurer l’efficacité, la tolérance et le risque d’apparition à long terme de résistance de nouvelles combinaisons thérapeutiques contre le VIH.

Cette étude est la première du genre à comparer deux traitements pour l’infection par le VIH – le dolutégravir et l’éfavirenz – en conditions de vie réelles dans le contexte particulier des pays à ressources limitées. Coordonnée par Éric Delaporte (TransVIHMI, Université de Montpellier, Inserm, IRD) et par Charles Kouanfack (Hôpital Central Yaoundé, Faculté de médecine de l’Université de Dschang), l’étude NAMSAL avait déjà montré que l’efficacité du dolutégravir (50 mg) n’était pas inférieure à celle d’une faible dose (400 mg) d’éfavirenz à la semaine 48. Ils ont confirmé ces résultats à la semaine 96 dans cette nouvelle publication.

Cet essai de phase 3 a inclus, dans trois hôpitaux de Yaoundé, entre 2016 et 2019, 613 patients infectés par le VIH-1, n’ayant jamais eu de traitement antirétroviral et une charge virale supérieure à 1 000 copies d’ARN viral par mL. Parmi eux, 66 % étaient des femmes. À l’inclusion, 66 % des patients avaient une charge virale supérieure à 100 000 copies par mL et 31 % une charge virale supérieure à 500 000 copies par mL

Les patients étaient répartis en deux bras : 310 d’entre eux étaient traités avec 50 mg de dolutégravir et 303 avec 400 mg d’éfavirenz. Tous recevaient en plus d’autres molécules antivirales (lamivudine et fumarate de ténofovir disoproxil). Les résultats à la semaine 96 présentés par Alexandra Calmy (Hôpitaux Universitaires de Genève, Université de Genève), présidente du conseil scientifique de NAMSAL, ont montré que 74 % des patients du bras dolutégravir et 72 % de ceux recevant l’éfavirenz voyaient leur charge virale supprimée (c’est-à-dire réduite à moins de 50 copies d’ARN viral par mL). Cependant, en faisant un focus sur les patients ayant les charges virales les plus élevées au moment de l’inclusion (supérieures à 500 000 copies virales par mL), ces pourcentages baissaient et la non-infériorité du dolutégravir n’était plus démontrée : seuls 67 % du groupe dolutégravir et 71 % du groupe éfavirenz parvenaient à la suppression de la charge virale. La non-infériorité était également non démontrée chez les hommes et chez les patients avec une charge virale inférieure à 100 000 copies par mL.

La suppression de la charge virale était significativement plus rapide dans le bras dolutégravir, y compris dans chaque sous-groupe de patients (charge virale supérieure à 100 000 copies par mL, supérieure à 500 000 copies par mL…).

Les chercheurs ont constaté un échec thérapeutique (charge virale supérieure à 1 000 copies par mL) pour 8 patients du groupe dolutégravir et 19 du groupe éfavirenz. Aucun cas de résistance au dolutégravir n’a été constaté, alors que 17 cas de résistance à l’éfavirenz sont survenus au cours de l’étude (parmi les 19 patients en échec dans ce bras).

Dans les deux groupes, une prise de poids a été observée. Elle était plus forte dans le bras dolutégravir (gain médian de 5 kg contre 3 kg dans le bras éfavirenz). Ce phénomène était plus marqué chez les femmes (augmentation de 5 % du poids) que chez les hommes (+ 4 %). C’est aussi le cas parmi les patients ayant une forte charge virale à l’inclusion : 52 % des personnes du bras dolutégravir et 41 % du bras éfavirenz ont eu un gain de poids d’au moins 10 %.

Les taux d’effets secondaires sévères étaient similaires dans les deux bras (9 % dans le groupe dolutégravir et 7 % dans le bras éfavirenz).

« Notre travail a confirmé la non-infériorité observée à la semaine 48 du dolutégravir par rapport à une dose faible d’éfavirenz à la semaine 96 », indique le Dr Charles Kouanfack. « Le dolutégravrir permet la suppression plus rapide de la charge virale, mais aussi la non-émergence de résistance ».

Les résultats de cette étude reflètent davantage les conditions de vie réelles au Cameroun, où de nombreuses personnes initient le traitement antirétroviral à un stade avancé et avec une forte charge virale. Elle montre que le risque d’échec thérapeutique est deux fois plus élevé chez les personnes ayant une forte charge virale à l’initiation du traitement (plus de 100 000 copies par mL). « Malgré d’excellentes molécules, il reste difficile de rattraper le retard en termes de suppression virologique lorsque les patients se présentent en phase avancée de la maladie ; il est donc nécessaire de diagnostiquer tôt les personnes infectées par le VIH et les traiter immédiatement », conclut Alexandra Calmy.

Enquête EpiCov : 2e phase lancée depuis le 26 octobre 2020

 

Coronavirus SARS-CoV-2 accrochés au niveau des cils de cellule épithéliale respiratoire humaine. © Manuel Rosa-Calatrava, INSERM ; Olivier Terrier, CNRS ; Andrés Pizzorno, Signia Therapeutics ; Elisabeth Errazuriz-Cerda UCBL1 CIQLE. VirPath (Centre International de Recherche en Infectiologie U1111 Inserm – UMR 5308 CNRS – ENS Lyon – UCBL1). Colorisé par Noa Rosa C.

La première phase de l’enquête EpiCov a permis d’estimer le nombre de personnes ayant déjà été en contact avec le virus en mai 2020. Les premiers résultats ont aussi permis d’analyser les facteurs qui influent sur la probabilité d’avoir rencontré le virus et de documenter l’impact de l’épisode de confinement sur la vie des Français. Afin de prolonger et d’approfondir la connaissance sur les conséquences de l’épidémie et des mesures sanitaires sur les conditions de vie et les inégalités sociales dans la population, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en collaboration avec Santé publique France, l’Insee, le CNRS, l’Ined, et l’université Paris-Saclay lancent la deuxième vague de l’enquête EpiCov.

Depuis le 26 octobre, les personnes ayant répondu à la première phase de l’enquête sont sollicitées pour remplir un deuxième questionnaire et réaliser des analyses sérologiques. Cette deuxième phase permettra d’établir une cartographie complète, précise et actualisée du statut immunitaire de la population. L’intégralité des participants se verront proposer une analyse sérologique, ce qui permettra d’atteindre une précision des résultats au niveau départemental.

 

Résultats attendus

Ce deuxième volet de l’enquête EpiCov a pour objectif la mesure précise de la prévalence de la maladie sur le territoire français à l’automne 2020, avec une précision départementale. Cette photographie du statut épidémique sera ensuite croisée avec les différentes thématiques traitées par le projet, permettant d’apporter des éclairages complémentaires sur la façon dont l’épidémie affecte de manière différenciée la population selon l’âge, la profession, le niveau de vie, les conditions d’habitation, etc. L’impact des mesures sanitaires sur la santé physique et mentale ainsi que sur les comportements fera également l’objet d’analyses approfondies.

 

L’enquête

Les 135 000 participants à l’enquête de mai dernier, issus d’un échantillon représentatif sélectionné aléatoirement par l’Insee, seront recontactés afin de répondre une nouvelle fois à un questionnaire d’une trentaine de minutes, par internet ou par téléphone. À l’issue de ce questionnaire, il leur sera proposé de recevoir du matériel pour réaliser un auto-prélèvement sanguin qui servira à tester leur statut immunitaire. L’ensemble des participants pourront réaliser ce test, et une partie d’entre eux auront l’occasion d’obtenir un kit pour tester la sérologie des autres membres de leur ménage (âgés de 6 ans ou plus). Ces prélèvements ne seront pas obligatoires. L’ensemble de ces opérations seront effectuées dans le respect de la réglementation en vigueur (notamment l’approbation par la Commission nationale de l’informatique et des libertés et le respect du secret statistique et du règlement général sur la protection des données). Comme pour la première phase, la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion sont couvertes par le champ de l’enquête.

La collecte des données a commencé le 26 octobre et se poursuivra jusqu’à fin novembre

Premiers résultats des enquêtes de santé publique de l’Inserm sur la Covid-19 : facteurs de risque individuels et sociaux

La crise sanitaire a bouleversé les conditions de travail avec un changement majeur : le recours au télétravail. © Adobe Stock

Pour répondre aux questions de santé publique posées par l’épidémie de Covid-19, des enquêtes multidisciplinaires de grande ampleur ont été lancées à l’Inserm. Menées auprès de larges échantillons de la population française, elles ont pour objectif de fournir une cartographie fine du statut immunitaire de la population, mais aussi d’étudier les effets des conditions de vie sur l’exposition au virus et, réciproquement, ceux de l’épidémie sur les conditions de vie.

Deux grandes enquêtes de santé publique : SAPRIS, menée auprès de 130 000 volontaires suivis dans les grandes cohortes en population générale (Constances, E3N-E4N, NutriNet-Santé et Elfe-Epipage2) et EpiCoV, menée sur un échantillon représentatif de 135 000 personnes permettant de représenter toute la diversité de la population vivant en France, livrent aujourd’hui leurs premiers résultats. Dans le cadre de ces travaux, l’analyse biologique d’environ
25 000 échantillons a également été réalisée[1].

L’enquête SAPRIS a permis de recueillir des données dès le début du mois d’avril auprès des participants de grandes cohortes épidémiologiques existantes qui recueillaient déjà des données sur la santé des personnes depuis plusieurs années. Par la rapidité de son déploiement, elle a permis de documenter la situation dès le mois d’avril 2020. L’enquête EpiCoV, réalisée en mai 2020, permet quant à elle d’étudier l’épidémie sur un échantillon représentatif de la population française.

 

  • L’analyse des données d’EpiCoV montre que la séroprévalence (qui reflète un contact passé avec le virus), estimée à l’échelle nationale à partir de 12 000 prélèvements réalisés entre mai et début juin 2020 était de 4,5 %. L’étude fournit également une cartographie par région, et une séroprévalence précise dans certains départements. Elle montre l’importance des conditions d’habitat sur la circulation du virus, et notamment la densité urbaine, et le nombre de personnes avec qui on habite.

 

  • L’enquête SAPRIS, dont les premiers résultats sérologiques portent sur 14 600 participants interrogés pendant le confinement, révèle quant à elle une proportion de tests positifs nettement plus élevée chez les personnes ayant présenté des symptômes évocateurs de Covid, comme attendu. Toutefois, 20 % des participants testés positifs n’ont présenté aucun symptôme.

 

  • Les résultats des enquêtes SAPRIS et EpiCoV mettent en évidence une relation forte entre la positivité et l’âge, avec un pic de positivité chez les adultes âgés entre 30 et 50 ans. De plus, EpiCoV montre une prévalence de l’infection de 11 % chez les professionnels de santé, deux fois plus élevée que chez les autres actifs.

 

  • L’enquête SAPRIS révèle une relation claire entre la présence d’anticorps neutralisants et celle de symptômes chez les sujets positifs : plus les symptômes rapportés sont importants, plus le niveau d’anticorps est élevé.

 

  • Les premiers résultats de l’enquête EpiCoV montrent également que la crise sanitaire a accentué les inégalités sociales, notamment en matière de vulnérabilité professionnelle et financière.

 

  • Enfin, sur les effets du confinement, les résultats de SAPRIS montrent que si cette mesure inédite et l’adoption de mesures barrières ont contribué à réduire la propagation de l’épidémie dans les régions françaises les plus touchées, elle semble avoir été plus bénéfique, en terme d’évolution de la fréquence des symptômes évocateurs de la maladie, aux classes sociales aisées qu’aux classes populaires, renforçant ainsi le gradient social de santé.

 

4,5 % des français avaient eu un contact avec le virus au mois de mai 2020

L’analyse des données d’EpiCoV montre que la séroprévalence (proportion de sujets avec un test sanguin Elisa positif, qui reflète un contact passé avec le virus), estimée à l’échelle nationale à partir de prélèvements réalisés entre mai et début juin 2020 (au cours du confinement et du déconfinement) était de 4,5 %. Ce niveau de séroprévalence nationale est proche des niveaux observés dans les pays européens et est cohérent avec les estimations déjà publiées en France.

La région où la séroprévalence était la plus élevée est l’Île-de-France (9,2 %), suivie du Grand Est (6,7 %). La plus faible concerne la région Bourgogne-Franche-Comté (1,5 %), suivie de la région Centre-Val de Loire et de la Normandie (1,9 %). Les résultats entre départements sont également cohérents avec les données épidémiologiques de mortalité et d’hospitalisation, les plus touchés étant le Haut-Rhin (10,8 %), la petite couronne (9,5 %) et Paris (9 %). Des résultats qui s’avèrent cohérents avec ceux fournis par le volet biologique de l’enquête SAPRIS.

Dans les deux régions les plus touchées par l’épidémie, la proportion de personnes testées positives était du même ordre dans l’ensemble de l’Île-de-France (9,2 %) qu’à Paris ou en petite couronne, alors qu’elle tend à être plus faible dans la région Grand Est (6,7 %) que dans le département du Haut-Rhin (10,8 %). Les prévalences étaient très proches dans les aires urbaines de Mulhouse, de Strasbourg et de Paris : respectivement 9 % (6,3 à 11,6), 8,8 % et 9 %. Elles étaient nettement plus faibles dans les aires urbaines de Creil (Oise) et de Marseille : 2,8 % et 3,6 %. Ces résultats suggèrent un risque accru d’exposition dans les zones urbaines denses dans les régions où le virus circule fortement.

Dans les deux études, les adultes entre 30 et 50 ans constituent la classe d’âge où la séroprévalence est la plus élevée, atteignant 6,9 % de positifs dans EpiCoV. Ces deux études montrent par ailleurs une décroissance régulière de la positivité après 50 ans, ce qui n’empêche pas que, parmi les personnes souffrant du Covid, la mortalité soit plus élevée chez les plus de 70 ans.

Des inégalités sociales accentuées par la crise

La question des inégalités est abordée sous deux angles : d’une part, les facteurs d’exposition potentielle au virus liés au lieu de résidence, aux conditions de logement ou à la nécessité de travailler hors du domicile, et, de l’autre, les effets du confinement sur les conditions de vie (recours au télétravail, situation d’emploi, situation financière).

Des conditions de vies propices à la contamination  

D’après les données de l’enquête EpiCov, les personnes habitant un logement exigu ou surpeuplé (moins de 18 m2 par personne pour celles qui partagent un logement) sont 2,5 fois plus nombreuses à avoir été positives au Covid-19. Celles habitant une commune très densément peuplée (au moins 1 500 habitants par km2 avec un minimum de 50 000 habitants) sont deux fois plus nombreuses à avoir été positives.

Pour une partie de la population, surpeuplement du logement et densité communale se cumulent. C’est le cas des 25-34 ans et des personnes sans diplôme. Le cumul s’accentue au bas de l’échelle des revenus et parmi les personnes immigrées d’origine non européenne, reflétant des phénomènes de ségrégation socio-spatiale.

Ainsi les personnes issues de l’immigration vivent beaucoup plus souvent dans des communes de forte densité et dans des logements surpeuplés. Les personnes disposant des revenus les plus faibles vivent, elles, dans des communes moins densément peuplées mais beaucoup plus souvent dans des logements exigus et ont plus souvent travaillé à l’extérieur en comparaison des catégories avec les revenus les plus élevés.

Quant aux personnes cadres supérieurs, elles sont plus à même de vivre dans des logements moins spacieux dans une grande ville. Cette catégorie sociale est par ailleurs celle qui, grâce au télétravail auquel elle a massivement recouru, s’est le moins souvent rendue sur son lieu de travail pendant le confinement.

Des conditions de travail bouleversées par la crise

Près de 11 % des personnes de 18 à 64 ans occupant un emploi n’ont pas travaillé pendant le confinement. Le taux de personnes avec un emploi qui n’ont pas travaillé durant le confinement s’élève à 18 % chez les 18-24 ans. Cette situation est également plus fréquente en milieu populaire : elle a touché 14 % des employés non qualifiés, 16 % des ouvriers qualifiés, 17 % des ouvriers non qualifiés, contre seulement 5 % des cadres et professions intellectuelles supérieures.

La crise sanitaire a bouleversé les conditions de travail avec un changement majeur : le recours au télétravail. Les contrastes sociaux vont dans le sens attendu, mais leur ampleur est saisissante : 50 % des cadres ont pratiqué exclusivement le télétravail pendant le confinement, contre 1 % seulement du monde ouvrier.

La proportion des personnes ayant dû travailler continument à l’extérieur est la même pour les femmes et les hommes, soit 31 %. Elle est plus élevée dans les tranches d’âges n’ayant pas encore d’enfants ou les ayant déjà élevés. À nouveau, les cadres se détachent, avec seulement 15 % de travail continu à l’extérieur, soit deux fois moins que la moyenne générale.

Un recours massif au chômage technique ou partiel

La mise au chômage technique ou partiel appliquée complètement (15 % des femmes, 16 % des hommes) ou en partie (17 % des femmes, 23 % hommes) a été massive, le lien avec l’emploi étant alors relâché mais pas rompu. Cette mesure s’est traduite par une baisse de revenu, l’allocation d’activité partielle prévue par l’État correspondant à 84 % du salaire net.

Les mesures de chômage partiel ou de chômage technique ont concerné davantage les jeunes, et les milieux populaires, dont le rapport à l’emploi était déjà fragile avant la crise sanitaire. Ainsi, les ouvriers, les immigrés de première génération, et les personnes les moins aisées financièrement ont été beaucoup plus souvent concernées par ces mesures que les autres catégories sociales. La distribution sociale de ces mesures révèle la réalité des inégalités sociales préexistantes.  

Plus d’une personne sur quatre a vu sa situation financière se dégrader

La majorité des personnes interrogées au mois de mai considèrent que leur situation financière n’a pas changé depuis le début du confinement : 61 % des femmes et 60 % des hommes. Cependant, une part importante juge qu’elle s’est dégradée : 28 % des femmes et 29 % des hommes. Les personnes ayant des enfants à charge ont été particulièrement concernées, dans une proportion d’un tiers.

Les personnes qui sont passées en chômage technique ou partiel ont été, logiquement, fortement affectées (51 % des personnes qui ont été totalement au chômage). Les catégories sociales les plus touchées sont les professions les plus vulnérables à la crise : agriculteurs, indépendants et entrepreneurs, ouvriers, personnes sans emploi, mais aussi plus largement, personnes à faible revenu et personnes immigrées de première et seconde génération.

Les résultats de la prochaine vague de l’enquête EpiCoV qui portera sur les 130 000 personnes ayant répondu à la vague 1 et auxquelles un test sérologique sera proposé, permettront d’éclairer ces effets sur le moyen terme. Quant à l’enquête SAPRIS, la seconde campagne de prélèvements est en cours depuis le 8 juillet et concerne 80 000 participants. Son objectif est de produire des estimations régionales de prévalence sur l’ensemble des régions françaises, d’étudier les circonstances de l’infection chez les enfants et leurs parents de la cohorte Elfe-Epipage2 et de permettre une comparaison dans le temps des différences de séroprévalence.

Le défi de l’enquête EpiCoV : interroger, en période d’épidémie, un échantillon représentatif de 135 000 personnes

L’enquête Épidémiologie et conditions de vie (EPICOV) a été lancée par l’Inserm et la DREES (le service statistique du ministère des solidarités et de la santé) avec le concours de l’Insee et de Santé publique France, pour analyser les effets de la pandémie de Covid-19. L’équipe EPICOV associe des épidémiologistes, des sociologues, des démographes et des économistes de l’Inserm, de l’Ined, du CNRS et des universités Paris-Saclay et Paris-Dauphine.

Son objectif est de caractériser la prévalence de l’épidémie à l’échelle nationale et départementale, mesurer les effets des conditions de vie sur l’exposition au virus et, réciproquement, ceux de l’épidémie sur les conditions de vie.

L’enquête se propose de suivre l’évolution de l’épidémie en interrogeant les mêmes personnes sur plusieurs vagues. La première s’est déroulée pour partie sur Internet et pour partie par téléphone, du 2 mai au 2 juin 2020, à cheval sur le confinement général décrété en mars et sur le déconfinement amorcé le 11 mai.

L’Insee a tiré dans la base Fideli (Fichiers démographiques sur les logements et les individus) un échantillon aléatoire de 135 000 personnes résidant en ménage ordinaire en France métropolitaine, en Martinique, en Guadeloupe et à la Réunion, âgées de 15 ans ou plus au 1er janvier 2020.  

Lire le communiqué de presse de l’Inserm du 27 avril 2020

 

S’appuyer sur les grandes cohortes nationales : les projets SAPRIS et SAPRIS-SERO

Le projet SAPRIS est piloté par l’Inserm, conduit en partenariat avec l’Unité de recherches des virus émergents (Marseille) et le Centre d’études du polymorphisme humain et avec l’aide de Santé publique France. Il s’appuie sur les cinq grandes cohortes nationales en population générale (Constances, E3N-E4N, NutriNet-Santé et Elfe-Epipage2) et est menée en étroite coordination avec les responsables de ces cohortes.

Entre le 1er avril et le 19 mai 2020, plus de 130 000 adultes et plus de 4000 familles ont été inclus dans SAPRIS et suivis sur Internet.

Son volet biologique, SAPRIS-SERO, a mobilisé dans une première vague 14 500 volontaires de trois cohortes d’adultes : Constances, Nutrinet-Santé et E3N/E4N. Début mai 2020, un kit d’auto-prélèvement sanguin sur papier buvard a été envoyé aux volontaires des régions Grand-Est, Île-de-France (régions alors les plus touchées par l’épidémie de Covid-19) et Nouvelle-Aquitaine (région alors peu touchée). La seconde vague couvrant tout le territoire et incluant 80 000 participants est en cours.

Lire le communiqué de presse de l’Inserm du 10 avril 2020

 

[1]  Les techniques de détection d’anticorps et les tests de séroneutralisation (tests qui permettent de quantifier le titre d’anticorps neutralisants contre un virus) sont les mêmes pour les deux enquêtes et réalisés par le même laboratoire. Ceci, associé à des critères d’analyse des données communs, assure une comparabilité des résultats des études.

Fibromyalgie, bilan des connaissances et recommandations : une expertise collective Inserm

© Inserm/Frédérique Koulikoff

La fibromyalgie, ou syndrome fibromyalgique, est une forme de douleur chronique diffuse associée à d’autres symptômes invalidants tels que de la fatigue, des troubles du sommeil et de l’humeur, ou des troubles cognitifs. Entre 1,4 et 2,2 % des Français seraient atteints, mais l’absence de marqueur biologique spécifique rend le diagnostic difficile à poser. La prise en charge de ces patients est également complexe et nécessite souvent une approche multidisciplinaire adaptée à chacun.

L’Inserm a été sollicité par la Direction générale de la santé pour réaliser une expertise collective afin de disposer d’un bilan des connaissances scientifiques de la fibromyalgie chez l’adulte, mais aussi d’explorer l’existence éventuelle d’un syndrome similaire chez les enfants et les adolescents. Cette expertise a également pour objectif d’émettre des recommandations d’actions et d’établir des priorités de recherche pour mieux comprendre la fibromyalgie et améliorer l’accompagnement des patients.

L’expertise collective de l’Inserm s’appuie sur une analyse critique de la littérature scientifique internationale réalisée par un groupe pluridisciplinaire de quinze experts dans différents domaines, allant de la neurologie à la pharmacologie en passant par la pédiatrie mais aussi la sociologie ou encore l’économie de la santé.

Au total, ce sont près de 1 600 documents scientifiques publiés au cours des dix dernières années qui ont été analysés. L’expertise apporte plusieurs éléments pour mieux appréhender la réalité complexe de la fibromyalgie, mais aussi pour favoriser une prise en charge adaptée et renforcer la recherche. Elle n’avait pas pour vocation de se prononcer sur les modalités de prise en charge du syndrome fibromyalgique par les autorités sanitaires.

Une réalité clinique complexe

Si la fibromyalgie est avant tout associée à des douleurs chroniques diffuses fluctuantes, une grande majorité des patients souffre aussi de fatigue persistante, de difficultés de concentration et attentionnelles, et d’un déconditionnement physique (processus psychophysiologique conduisant à l’inactivité physique et au repli sur soi). Jusqu’à 85 % présentent des symptômes anxiodépressifs et 95 % d’entre eux se plaignent de troubles du sommeil. Cependant, l’expertise montre que la fibromyalgie est très hétérogène dans son expression clinique avec une grande variabilité dans sa sévérité. Elle fait aussi état de l’impact du syndrome fibromyalgique sur toutes les dimensions de la qualité de vie et du coût économique et social important qui y est associé.

En ce qui concerne le diagnostic, il repose sur des critères cliniques en constante évolution, le rendant difficile à poser, d’autant qu’aucun biomarqueur n’a pour le moment été identifié. Les résultats des études d’imagerie cérébrale qui ont été réalisées jusqu’à présent sont très variables et ne permettent pas d’aider au diagnostic.

Par ailleurs, l’expertise collective Inserm préconise de ne pas distinguer à ce jour un syndrome fibromyalgique juvénile chez les enfants et les adolescents souffrant de douleurs chroniques diffuses.  

Enfin, les travaux scientifiques menés au cours de la dernière décennie ne prennent que rarement en compte l’hétérogénéité des symptômes, les variations de la sévérité et les divers traitements pris par les patients, ce qui limite leur portée. Ils font peu la distinction par rapport à d’autres formes de douleurs chroniques diffuses ; les différences de genre, de même que le devenir des patients, n’ont été que peu explorés.

Face à ces divers constats issus de la littérature scientifique, et pour faire face à la réalité clinique complexe de la fibromyalgie, plusieurs recommandations sont présentées.

Proposer une prise en charge la plus adaptée au patient et favoriser l’activité physique

L’expertise met l’accent sur la nécessité de favoriser un accompagnement qui s’adapte et qui évolue en fonction des symptômes. Dans tous les cas, l’adhésion du patient au programme de prise en charge qui lui est proposé est essentielle. Une prise en charge interdisciplinaire adaptée afin de mieux reconnaître et accompagner tous les symptômes présentés par les patients est recommandée chez ceux dont la qualité de vie est fortement altérée.

Une remise en mouvement précoce via une activité physique adaptée est l’un des aspects centraux de la prise en charge afin, entre autres, de prévenir ou de limiter le déconditionnement physique. C’est pourquoi l’expertise suggère d’étendre à la fibromyalgie les recommandations émises dans l’expertise collective Inserm sur la pratique de l’activité physique dans les maladies chroniques. Un tel programme d’activité physique devra être supervisé régulièrement par un professionnel de santé.

Pour les patients ayant des difficultés à gérer leur fibromyalgie ou présentant des symptômes anxiodépressifs, la psychothérapie peut faire partie de la prise en charge afin de les aider à améliorer leur bien-être psychologique et leur qualité de vie.

Si des médicaments peuvent s’avérer ponctuellement efficaces contre certains symptômes (douleur, mais aussi troubles du sommeil, anxiété ou dépression…), il est important de prévenir le mésusage médicamenteux, notamment en évitant la prescription d’opioïdes contre les douleurs diffuses, surtout chez les enfants et les adolescents.

Promouvoir une recherche de qualité

Autre grande recommandation de l’expertise, développer et poursuivre des recherches de qualité sur la douleur chronique généralisée, dont la fibromyalgie. Plusieurs axes de recherche doivent ainsi être priorisés.

Dans un premier temps, il s’agit d’améliorer les connaissances sur la fibromyalgie en explorant la douleur chronique diffuse dans les grandes cohortes françaises existantes ou à venir. Les études pourront aussi évaluer les spécificités de sous-groupes de fibromyalgie, en renforçant la recherche sur les représentations et l’expérience vécue des patients et en évaluant l’impact socioéconomique.

Par ailleurs, l’expertise souligne l’importance de renforcer les investigations chez les jeunes souffrant de douleurs chroniques diffuses et les recherches sur l’origine et les conséquences d’une telle douleur survenant dans l’enfance et l’adolescence.

Enfin, identifier les facteurs permettant de favoriser une prise en charge interdisciplinaire, notamment avec la promotion d’une recherche sur l’organisation des soins, est également considéré comme une priorité.

L’expertise collective « Fibromyalgie » de l’Inserm permet de faire un pas supplémentaire pour promouvoir une recherche d’excellence sur le sujet, au service de la santé des personnes affectées par les douleurs chroniques.

Le placenta conserverait la mémoire de l’exposition au tabac avant la grossesse

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L’arrêt du tabagisme avant une grossesse est reconnu pour diminuer considérablement les risques pour la santé de la mère et l’enfant. Des travaux d’une équipe de l’Inserm, du CNRS et de l’Université Grenoble Alpes au sein de l’Institut pour l’avancée des biosciences, publiés dans BMC Medicine vont plus loin, et montrent pour la première fois que la consommation de tabac, même lorsqu’elle est stoppée avant la grossesse, peut avoir des conséquences sur le placenta. À travers l’étude de l’ADN placentaire de 568 femmes, les chercheurs montrent que fumer pendant mais aussi avant la grossesse entraîne des modifications épigénétiques (méthylation de l’ADN) qui pourraient avoir des conséquences sur son déroulement.

Bien qu’il ait été montré que la consommation de tabac pendant la grossesse a de nombreuses conséquences néfastes sur la santé de la mère et de l’enfant, les mécanismes en jeu sont encore mal connus. De précédentes études ont associé la consommation de tabac durant la grossesse à des altérations de la méthylation de l’ADN – une forme de modification épigénétique (voir encadré) impliquée dans l’expression des gènes – dans le sang du cordon ombilical et dans les cellules du placenta. En effet, ce dernier joue un rôle crucial dans le développement du fœtus, tout en restant vulnérable à de nombreux composés chimiques.
En revanche, l’impact de l’exposition au tabac avant la grossesse sur la méthylation de l’ADN placentaire n’avait jusqu’à présent jamais été étudié.

Une équipe de l’Inserm, du CNRS et de l’Université Grenoble Alpes, au sein de l’Institut pour l’avancée des biosciences, a mesuré et comparé l’impact chez la femme enceinte de la consommation de tabac dans les 3 mois précédant la grossesse et/ou pendant la grossesse sur la méthylation de l’ADN placentaire.

Les chercheurs ont étudié l’ADN d’échantillons de placenta, prélevés au moment de l’accouchement chez 568 femmes de la cohorte EDEN [1] réparties en trois catégories : non-fumeuses (n’ayant pas fumé depuis les trois mois précédant la grossesse ni pendant la grossesse), anciennes fumeuses (arrêt de la consommation dans les trois mois précédant la grossesse) et fumeuses (consommation dans les trois mois précédant la grossesse et pendant toute la durée de la grossesse).

Les scientifiques ont observé que, chez les fumeuses, 178 régions du génome placentaire présentaient des altérations de la méthylation de l’ADN. Chez les anciennes fumeuses, les chercheurs ont identifié 26 de ces 178 régions dont la méthylation de l’ADN était encore altérée. La méthylation des 152 autres régions n’était altérée que chez les femmes ayant fumé pendant leur grossesse.

Les régions altérées correspondaient le plus souvent à des zones dites enhancers, qui contrôlent à distance l’activation ou la répression de gènes. De plus, une partie d’entre elles étaient situées sur des gènes connus pour avoir un rôle important dans le développement du fœtus.

« Si un grand nombre de régions semblent avoir un profil de méthylation normal chez les femmes après arrêt du tabac, la présence de certaines modifications de méthylation de l’ADN dans le placenta de femmes ayant arrêté de fumer avant la grossesse suggère l’existence d’une mémoire épigénétique de l’exposition au tabac », précise la chercheuse Inserm Johanna Lepeule qui a dirigé ces travaux. Selon elle, des modifications de la méthylation de l’ADN placentaire au niveau des gènes liés au développement du fœtus et des régions enhancers pourraient en partie expliquer les effets du tabagisme observés sur le fœtus et la santé ultérieure de l’enfant.

Les prochaines étapes de ces travaux viseront à déterminer si ces altérations impactent des mécanismes impliqués dans le développement du fœtus et si elles peuvent avoir des conséquences sur la santé de l’enfant.

[1] Les femmes enceintes ont été recrutées entre 2003 et 2006 dans les centres hospitalo-universitaires de Nancy et de Poitiers.

 

En savoir plus sur les modifications épigénétiques et la méthylation de l’ADN

Les modifications épigénétiques sont matérialisées par des marques biochimiques présentes sur l’ADN. Réversibles, elles n’entraînent pas de modification de la séquence d’ADN mais induisent toutefois des changements dans l’expression des gènes. Elles sont induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit des signaux l’informant sur son environnement, et se spécialise en conséquence, ou ajuste son activité. Les marques épigénétiques les mieux caractérisées sont les méthylations de l’ADN, impliquées dans le contrôle de l’expression des gènes.

Vaccins contre la Covid-19 : 25 000 volontaires pour conduire des essais cliniques de grande ampleur en France – ouverture des inscriptions

 

La recherche internationale est mobilisée pour développer des vaccins sûrs et efficaces contre la Covid-19. Une trentaine de candidats vaccins sont au stade des évaluations cliniques dont certains en phase 3 pour démontrer leur capacité à protéger de l’infection. À la demande du ministère des Solidarités et de la Santé et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la France, forte de l’excellence de sa recherche clinique en matière de vaccination, s’est organisée pour contribuer à l’évaluation des candidats vaccins les plus prometteurs avec la mise en place de la plateforme COVIREIVAC. Pilotée par l’Inserm, Covireivac fédère 24 centres d’investigation clinique au sein de CHU partout en France, en lien étroit avec le Collège national des généralistes enseignants. Le volet opérationnel clinique des différents CHU fait l’objet d’une coordination prise en charge par l’AP-HP. Covireivac ouvre aujourd’hui l’inscription des volontaires pour mener les premiers essais cliniques de grande ampleur en France.

Afin de pouvoir s’engager dans la conduite de plusieurs essais vaccinaux, la plateforme COVIREIVAC recherche 25 000 volontaires, âgés de 18 ans et plus, et lance le site d’inscription et d’information www.covireivac.fr. Élaboré avec le soutien de Santé publique France et de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), ce site vise à apporter l’information la plus précise possible sur le développement des vaccins pour éclairer la décision des volontaires potentiels.

Être volontaire pour devenir acteur contre la pandémie

En devenant volontaire à une participation aux essais cliniques des vaccins contre la Covid-19, chacun peut devenir acteur de la lutte contre la pandémie, faire avancer la recherche et ainsi contribuer sur le moyen terme à se protéger et à protéger chaque Français et notamment les populations les plus fragiles. Devenir volontaire, c’est aussi participer à un défi scientifique au côté de la communauté des médecins et des chercheurs.

Pour se porter volontaire, il suffit de se préinscrire sur le site www.covireivac.fr et de remplir un premier questionnaire de santé. Le volontaire sera ensuite contacté en fonction des besoins des différents protocoles de recherche (âge, conditions préexistantes, localisation géographique). Il pourra alors confirmer son accord pour participer à l’essai spécifique pour lequel il aura été appelé ou bien choisir d’y renoncer. Il est également possible qu’il ne soit jamais appelé. 

La recherche française, acteur du développement de vaccins sûrs et efficaces

Actuellement, deux essais cliniques portant sur des vaccins sont en cours en France : un essai clinique de phase 1 pour un vaccin développé par l’Institut Pasteur en collaboration avec la CEPI, Themis et MSD a débuté à l’hôpital Cochin (AP-HP) à Paris chez des sujets en bonne santé, ainsi qu’un essai sur la contribution du vaccin BCG au renforcement de l’immunité générale et à la protection contre la Covid-19 chez les personnels de santé, coordonné par l’AP-HP.

Les essais cliniques de grande ampleur envisagés en France sont de deux types. D’une part, des essais de phase 2, visant à étudier finement la capacité des vaccins à produire une réponse immunitaire (immunogénicité) sur des personnes âgées, dont le système immunitaire est généralement affaibli alors même qu’elles sont les plus à risque de développer des formes graves de la maladie. D’autre part, des essais de phase 3 pour étudier l’efficacité et la sécurité à grande échelle des candidats vaccins prometteurs, en fonction de l’intensité de la circulation du virus en France dans les prochains mois, sont également prévus.

Ces essais cliniques pourraient démarrer entre octobre et la fin de l’année, selon l’évolution de l’épidémie et des discussions en cours avec les industriels.

« L’étape des essais cliniques dans de bonnes conditions est capitale pour le développement de vaccins sûrs et efficaces. Chercheurs et médecins, nous sommes tous engagés pour une évaluation rigoureuse permettant de fournir aux autorités sanitaires les données indispensables pour garantir au public la qualité des vaccins développés. Nous avons aujourd’hui besoin de la mobilisation de volontaires à nos côtés », souligne Odile Launay, professeure en maladies infectieuses et tropicales à l’Université de Paris, coordinatrice du CIC Cochin-Pasteur à l’hôpital Cochin (AP-HP), coordinatrice de COVIREIVAC.

Outre le suivi et la surveillance des volontaires pendant les essais, un dispositif spécifique de surveillance des participants sera mis en place par la plateforme à la fin des essais, en lien avec les médecins généralistes et l’ANSM. Cette surveillance permettra ainsi de suivre la sécurité des vaccins à long terme.

COVIREIVAC, un « guichet unique » pour la France

La plateforme COVIREIVAC travaille en étroite collaboration avec le comité scientifique vaccins Covid-19, présidé par Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l’Inserm, membre du comité CARE. Les essais cliniques conduits porteront sur les vaccins les plus prometteurs, sélectionnés par le comité scientifique vaccins.

Un nouveau vaccin contre la coqueluche en développement

Boîte de pétri contenant une Culture de Bordetella pertussis, l’agent causal de la coqueluche.

Culture de Bordetella pertussis, l’agent causal de la coqueluche. ©Inserm/Locht, Camille

Une équipe de recherche de l’Inserm, de l’Université Lille, du CHU de Lille, du CNRS et de l’Institut Pasteur de Lille en partenariat avec ILiAD Biotechnologies, au sein du Centre d’infection et immunité de Lille, développe un nouveau vaccin contre la coqueluche. En utilisant la bactérie entière mais génétiquement modifiée pour supprimer sa toxicité, les chercheurs espèrent pallier les défauts d’efficacité du vaccin actuel en induisant une réponse immunitaire durable et en bloquant la transmission bactérienne entre individus. De nouveaux travaux parus dans The Lancet Infectious Diseases présentent les résultats de phase 1 des essais cliniques de ce vaccin qui attestent une bonne tolérance et une réponse efficace chez l’adulte.

La coqueluche est une maladie respiratoire causée par la bactérie Bordetella pertussis. Hautement contagieuse, elle peut s’avérer fatale chez les nourrissons. La vaccination est donc recommandée pour ces derniers, ainsi que pour leur entourage.

Les premiers vaccins contre la coqueluche datent des années 50. Ces vaccins dits « inactivés » consistaient à injecter la bactérie inactivée par la chaleur ou par des traitements chimiques. Efficaces, ils avaient cependant l’inconvénient d’induire après l’injection, un certain nombre d’effets indésirables locaux et généraux généralement peu graves mais gênants. Une seconde génération de vaccins mieux tolérés – fondés cette fois sur l’utilisation de seulement quelques protéines bactériennes –, a donc été développée.

Depuis les années 2000, ces vaccins sont utilisés dans les pays industrialisés, mais il n’a pas fallu dix ans pour constater que le taux de coqueluche en population générale remontait malgré la vaccination. Les vaccins actuels protègent en effet bien contre la maladie mais leur réponse est de courte durée (3 à 5 ans) et ils ne bloquent pas suffisamment la transmission de la bactérie entre individus.

Le directeur de recherche Inserm Camille Locht et son équipe du Centre d’infection et d’immunité de Lille (Inserm/Université Lille/CHU de Lille/CNRS/Institut Pasteur de Lille) travaillent sur un nouveau vaccin contre la coqueluche plus efficace que ceux existants. Ce vaccin appelé BPZE1 repose, comme les vaccins de première génération, sur la bactérie entière mais cette fois-ci vivante.  BPZE1 est en effet un vaccin « vivant atténué », c’est-à-dire qu’il contient un agent infectieux vivant mais dont le pouvoir pathogène est génétiquement atténué (et non pas inactivé à la chaleur).

Un des défis majeurs dans la mise au point de BPZE1 était de parvenir à améliorer la tolérance qui faisait défaut aux premiers vaccins. Après avoir identifié et décrit les gènes de toxicité responsables des effets pathologiques de la coqueluche, les chercheurs sont parvenus à modifier génétiquement la bactérie pour obtenir une souche dépourvue de toxicité à partir de laquelle ils ont conçu BPZE1. Ce vaccin s’administre par voie nasale, sous forme de suspension inhalée, reproduisant ainsi la voie naturelle d’infection et améliorant par conséquent la durée d’efficacité.

« Ce vaccin déclenche une immunité locale dans les voies respiratoires avec la mobilisation de l’immunité innée qui permet une réponse rapide, explique Camille Locht. En outre, la bactérie est rapidement éliminée après son introduction dans les voies nasales, ce qui limite sa transmission. Nous espérons que BPZE1 sera efficace plusieurs dizaines d’années. »

Après des essais pré-cliniques satisfaisants chez l’animal, les chercheurs ont mené un essai de phase 1 chez l’humain afin de vérifier la bonne tolérance et la réponse à trois doses différentes de vaccin en une administration nasale unique.

L’essai a inclus 48 participants âgés de 18 à 32 ans, présentant peu d’anticorps spécifiques de la bactérie Bordetella pertussis. Ils ont été répartis en trois groupes correspondant aux trois doses. Dans chaque groupe, 12 individus recevaient le vaccin et 4 recevaient un placebo. Un prélèvement nasal et une prise de sang ont été effectués à six reprises au cours du premier mois, puis six mois après et enfin un an après, pour vérifier la présence du vaccin dans les muqueuses et l’apparition d’une réponse immunitaire spécifique.

La dose la plus élevée a déclenché la production d’anticorps spécifiques encore présents un an après chez 100 % des volontaires (80 % avec la dose la plus faible). En outre, les trois doses ont été bien tolérées avec des effets indésirables équivalents à ceux rapportés dans les groupes placebo.

Encouragés par ces résultats, les chercheurs ont déjà lancé la phase 2 des essais cliniques avec 300 volontaires. « Si ce vaccin franchit toutes les étapes du développement, il pourra être utilisé en premier lieu chez les adultes s’occupant de nourrissons pour protéger ces derniers d’une éventuelle transmission, précise Camille Locht. L’utilisation chez les personnes fragiles et les nourrissons est prévue, mais elle nécessitera des données de sécurité complémentaires pouvant être longues à obtenir », conclut-il.  

Ces travaux de recherche ont été réalisés dans le cadre d’un partenariat et d’une collaboration avec ILiAD Biotechnologies. 

Fièvre de la Vallée du Rift : un exemple de lutte contre les maladies virales émergentes

La FVR se transmet du bétail à l’humain. © DAAF 976

Maladie virale à l’origine d’épidémies importantes, principalement en Afrique, la fièvre de la Vallée du Rift (FVR) se transmet du bétail à l’humain. Classée maladie prioritaire émergente par le programme R&D Blueprint de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en 2015, sa dynamique de transmission avait pourtant jusqu’ici été peu étudiée. Dans le cadre d’une collaboration multidisciplinaire, des chercheurs et professionnels de la santé publique de l’Inserm, de Santé publique France et du Cirad avec le soutien du consortium REACTing ont développé un modèle mathématique pour étudier la dynamique de l’épidémie de FVR qui a touché Mayotte en 2018-2019 et quantifier pour la première fois l’impact bénéfique de la vaccination du bétail. Ces travaux sont publiés dans la revue PNAS.

Alors que la pandémie de Covid-19 se poursuit, les recherches pour mieux comprendre les maladies émergentes et les zoonoses, pathologies infectieuses transmissibles de l’animal à l’humain, n’ont jamais été aussi importantes.

La fièvre de la Vallée du Rift (FVR) est une maladie virale zoonotique que l’on retrouve principalement dans certaines régions d’Afrique, à Mayotte et dans la péninsule arabique. Elle touche majoritairement le bétail, provoquant des vagues de fausses couches et une mortalité élevée chez les animaux les plus jeunes. Les humains peuvent quant à eux être infectés par contact direct avec les fluides corporels d’animaux contaminés ou par piqûres de moustiques infectés à partir d’animaux malades. A ce jour, aucune contamination interhumaine n’a été rapportée. Si la plupart des patients développent des formes asymptomatiques ou bénignes, la maladie peut dans de rares cas (1 à 3 % des patients) évoluer vers des formes graves, caractérisées par des troubles oculaires et méningés ainsi que par une fièvre hémorragique menant parfois au décès.

Problème de santé publique majeur dans certains pays, la FVR fait partie depuis 2015 de la liste des maladies prioritaires émergentes de l’OMS, ce qui implique un développement accéléré des moyens de contrôle épidémique. Alors que la recherche de vaccins pour le bétail avance, l’impact potentiel de la vaccination sur les dynamiques épidémiques n’avait encore jamais été évalué.

L’équipe coordonnée par la chercheuse Inserm Raphaëlle Métras et sa collègue Marion Subiros de Santé publique France, s’est intéressée à l’épidémie de FVR qui a touché Mayotte en 2018-2019. Depuis 2008, la mise en place de deux dispositifs de surveillance sur cette île, l’un centré sur les animaux (avec l’aide des services vétérinaires de Mayotte et la Coopérative des éleveurs Mahorais CoopADEM), l’autre sur l’humain, a permis de collecter de nombreuses données de surveillance de qualité sur la FVR. Celles-ci portent sur la séroprévalence chez le bétail et sur l’épidémiologie humaine (nombre de cas humains, caractéristiques sociodémographiques, critères d’exposition à la maladie, géolocalisation).

Dans leur étude, les chercheuses et leurs collègues ont développé un modèle mathématique intégrant ces données collectées conjointement par les deux dispositifs de surveillance afin de reproduire la dynamique de transmission du virus pendant l’épidémie de 2018-2019. L’un des objectifs était de mieux comprendre comment le virus passait de l’animal infecté à l’Homme.

Les scientifiques montrent ainsi pour la première fois dans le cadre d’une épidémie de FVR que la transmission du virus à l’humain par le biais des moustiques a été plus importante que la transmission par contact direct avec le bétail infecté.  En faisant l’hypothèse que 30% de la population de Mayotte travaille dans le secteur agricole, jusqu’à 55 % des infections humaines auraient été causées par des piqûres de moustiques, contre 45 % des infections par exposition au bétail.

Aucune étude n’avait jusqu’ici apporté des chiffres sur la répartition des transmissions par piqûres de moustique versus les transmissions par contact direct chez l’humain.

L’équipe a également modélisé l’impact potentiel d’une vaccination du bétail pour réduire l’ampleur de l’épidémie avec un vaccin adapté ayant les caractéristiques visées par le programme Blueprint de l’OMS (l’efficacité vaccinale notamment).  Les résultats du modèle montrent que vacciner 20 % du bétail pourrait réduire le nombre de cas humains de 30 %. Des campagnes de vaccination précoces et massives du bétail seraient donc une mesure essentielle dans la diminution de l’incidence de la maladie chez l’humain.

Dans un contexte où les épidémies de maladies zoonotiques et émergentes ne cessent de se succéder, ces travaux illustrent l’importance de la mise en œuvre d’une approche « One Health », abordant de façon systémique et unifiée la santé publique, animale et environnementale aux échelles locales, nationales et planétaire.« L’urgence sanitaire associée à la pandémie de Covid-19 doit nous contraindre à repenser la manière dont nous envisageons les liens entre santé humaine, animale et environnementale. Nos travaux mettent en lumière la valeur ajoutée d’une approche multidisciplinaire et intégrée quantitative One Health dans la lutte contre les zoonoses. Ils donnent aussi des pistes pour améliorer la surveillance et la recherche sur les maladies infectieuses émergentes », conclut Raphaëlle Métras.

L’étude ANRS-Coquelicot montre la vulnérabilité des usagers de drogues russophones à Paris

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Selon les résultats de la dernière étude ANRS-Coquelicot, les usagers de drogues russophones vivant à Paris ont un parcours et des conditions de vie chaotiques, marqués par une grande précarité. Entre les traumatismes liés au parcours migratoire, leurs addictions, la méconnaissance du français et leur difficulté à trouver un travail, les obstacles à leur intégration sont nombreux. Pourtant, le groupe de recherche a montré qu’ils adhèrent bien aux mesures de prévention des maladies infectieuses recommandées dans les centres de prévention s’ils ont du matériel stérile à disposition. Ils partagent, par exemple, moins souvent leur seringue qu’avant la migration et moins que les usagers francophones.

Pour cette nouvelle étude publiée en août dernier dans la revue Harm Reduction Journal, les trois chercheuses du groupe ANRS-Coquelicot (laboratoire Cermes3 – CNRS/Inserm/EHESS/Université de Paris) ont recueilli et analysé les données provenant de questionnaires et d’entretiens menés entre 2013 et 2015 auprès de 150 de ces usagers. Elles ont ainsi pu caractériser cette population et émettre des recommandations quant à leur prise en charge sanitaire et sociale.

L’étude ANRS-Coquelicot a pour objectif d’estimer la proportion d’usagers de drogues infectés par le VIH et le virus de l’hépatite C et de comprendre les déterminants de l’exposition aux risques infectieux. Le groupe de recherche s’est récemment focalisé sur les usagers de drogues injectables (UDI) russophones vivant à Paris. Ces derniers représentent jusqu’à un tiers des patients accueillis dans les services de prévention parisiens. Afin d’étudier leur parcours migratoire, leurs conditions de vie et leur usage de drogues, le groupe ANRS-Coquelicot a demandé entre 2013 et 2015 à un sous-échantillon de 150 UDI russophones de compléter un questionnaire, puis a interrogé 20 d’entre eux (18 hommes et 2 femmes) lors d’un entretien qualitatif. 

L’âge moyen des répondants est de 36,7 ans. Plus de la moitié d’entre eux (55 %) étaient nés en Géorgie, les autres venaient de Russie, de Lituanie ou d’autres pays de l’Est. Au moment de l’étude, cela faisait en moyenne 3,3 ans qu’ils vivaient en France. Ils avaient quitté leur pays d’origine pour fuir la guerre ou un régime totalitaire, pour des raisons identitaires, ethniques ou religieuses ou à cause de la forte répression envers les usagers de drogues. 

La majorité d’entre eux a commencé à consommer des drogues avant d’émigrer. L’âge moyen de la première injection est de 21,8 ans, mais la fourchette s’étend de 13 à 40 ans. L’héroïne est la drogue la plus utilisée, suivie par la cherniashka (mixture à base de paille de pavot), la morphine, l’opium et la buprénorphine (traitement de substitution à l’héroïne). 

Une fois en France, peu de consommateurs arrêtent de consommer des drogues (6,2 % des répondants), mais leurs habitudes changent en fonction de l’indisponibilité de certains produits et de leur coût. 

Depuis leur arrivée dans l’Hexagone, les UDI sont plus conscients des risques de maladies infectieuses (notamment de contamination par le VIH et le virus de l’hépatite C) liés au partage de seringues. Ils étaient 49,9 % à avoir déjà partagé une seringue dans leur pays d’origine, contre 13,9 % après leur arrivée en France. Ce taux tombe à 9,3 % si l’on considère le mois précédent l’étude : cette proportion est plus basse que celle des UDI francophones.

Les entretiens ont montré des trajectoires de vie chaotiques dans leur pays d’origine, nombre d’entre eux ayant vécu des expériences traumatiques (abandon pendant l’enfance, accidents, persécution…). Bien que 43 % d’entre eux aient suivi un enseignement supérieur dans leur pays d’origine, ils se retrouvent presque tous (96,8 %) dans une situation sociale plus précaire après la migration (chômage ou petits boulots non déclarés, pas de logement personnel…). La langue est un frein à leur intégration : 37,6 % d’entre eux n’ont aucune connaissance du français, dont près de la moitié n’a aucune possibilité d’assistance linguistique (famille ou amis).

Le groupe de recherche conclut cette étude en soulignant la vulnérabilité des personnes interrogées, plus précaires que les autres UDI (francophones ou non) et ayant de faibles perspectives d’intégration socio-économique.

Devant la bonne adhésion de ces UDI aux messages de prévention des maladies infectieuses, les auteurs formulent deux recommandations. La première est la nécessité de consolider en France l’accès aux soins de santé, mais aussi aux aides sociales, pour les UDI russophones, en faisant par exemple appel à des traducteurs et en prenant en compte leurs spécificités culturelles. « Il faudrait également encourager la création de liens dans cette communauté pour toucher les personnes les plus isolées, qui ne se rendent pas dans les centres de réduction des risques », précise la chercheuse Inserm Marie Jauffret-Roustide du groupe ANRS-Coquelicot. La seconde recommandation est d’encourager l’évolution des politiques très répressives contre les usagers de drogues dans les pays d’origine vers une approche de santé publique centrée sur la prévention, le traitement et la réduction des risques.

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